Les exclus du numérique : fracture numérique et e-inclusion

Nous sommes, depuis maintenant une vingtaine d’années, entrés dans l’ère du numérique. Avec l’avènement de la société de l’information, où les technologies numériques sont venues remplacer les machines des sociétés industrielles, le principe d’égalité s’est une nouvelle fois posé, avec l’espoir cette fois, que l’espace du Web sera la clé du problème. Alors qui sont les oubliés du numérique, les exclus du web ? Quel est l’enjeux de l’e-inclusion ?

Qu’est-ce que la fracture numérique ?

 La « fracture numérique » ou « fossé digital » est une expression désignant l’inégalité d’accès aux technologies numériques (téléphone, ordinateur etc). Cette fracture se situe à trois niveaux.

Tout d’abord, l’inégalité se situe dans l’accès aux outils numériques et ce à plusieurs échelles : entre les pays du Nord (riches) et les pays du Sud (pauvres) où le développement et l’accès aux technologies numériques sont minimes. Elle se situe également au sein même des pays, au niveau des différents types de populations (riches, pauvres, jeunes, âgées, étrangères, en situation de handicap, etc). On peut calculer ce fossé numérique par exemple en comptant le nombre d’utilisateurs Internet par territoire ou d’outils numériques par habitant.

Ensuite, le fossé numérique se situe dans l’usage de ces outils. Par exemple, en Russie, un pays du Nord, riche, où la majorité de la population a accès aux technologies numériques et à Internet, ne sont pas libres dans son utilisation. La censure sur Internet est une pratique commune en Russie (et ailleurs) et bien que les utilisateurs puissent s’y rendre, ils n’ont pas la possibilité d’avoir un contrôle sur son usage.

Enfin, l’inégalité se situe dans l’usage des informations issues de ces outils. En d’autres termes, il s’agit de la capacité de « regard critique » sur la tonne d’informations que l’on peut trouver sur le Web. Les populations formées et entraînées au traitement d’informations seront moins vulnérables face aux dangers de l’hyper-information, que certaines populations. L’éducation quasi-inexistante à la recherche et au tri d’informations est donc ici une inégalité qui tend à creuser le fossé.

Les exclus du numérique

Après avoir expliqué ce qu’était la fracture numérique, nous allons pouvoir parler des « oubliés du numérique ». En se concentrant à l’échelle de la France, on peut dégager plusieurs populations exclues : les personnes âgées, les personnes ayant un handicap de situation et les personnes de milieux défavorisés.

Les personnes âgées sont exclues du numérique pour plusieurs raisons. Tout d’abord, elles ont pour la plupart grandi dans un environnement et dans une société où les technologies numériques n’étaient que très peu présentes ; elles n’ont donc pas, de façon « innée », une culture et une éducation au numérique. De plus, le numérique s’appuie sur le principe de rapidité et de multiplication des formats, ce qui d’un point de vue physique, ne convient pas à des personnes dont la vue et la dextérité diminuent. Les personnes subissant un handicap de situation, sont, quant à elle, exclues par le simple fait que leur corps soit « hors-norme ». En effet, les technologies numériques sont conçues par et pour des personnes dites « valides », et non pensées pour la diversité des corps existants. Ainsi, une personne atteinte de cécité, de surdité, ou de tétraplégie, par exemple, ne pourra avoir une utilisation répondant à ses besoins.

Enfin, la troisième grande catégorie des « web-exclus », est celle liée au revenu économique. En effet, bien qu’elles se déclinent en plusieurs gammes et que leurs coûts tendent à baisser, les technologies numériques nécessitent tout de même un coup plus ou moins important selon les ménages. Ainsi, les familles souvent nombreuses sont obligées de hiérarchiser l’importance des dépenses, et c’est bien souvent les besoins vitaux (se nourrir, se soigner, s’habiller) qui passent avant l’accès à ces technologies. Ce point est problématique notamment pour les enfants du ménage qui, confrontés à la demande de plus en plus grande de l’utilisation d’internet pour travailler, sont contraints de trouver des espaces et astuces pour suivre le rythme imposé.

L’importance de l’e-inclusion à l’âge de l’accès

 Le terme d’ « e-inclusion » renvoie à tous les dispositifs mis en place par la société pour lutter contre la fracture numérique. Il s’agit donc de stratégies visant à « inclure les exclus ».

L’enjeu de l’e-inclusion est à la fois social et économique. Les Cahiers de l’inclusion numérique (1) définissent l’e-inclusion :

« L’inclusion numérique, ou e-inclusion, est un processus qui vise à rendre le numérique accessible à chaque individu, principalement la téléphonie et Internet, et à leur transmettre les compétences numériques qui leur permettront de faire de ces outils un levier de leur insertion sociale et économique. » 

Ici, comme on peut le voir, l’inclusion numérique ne se limite pas à l’accès matériel aux technologies mais également à l’accès aux « compétences numériques », qui visent à donner des outils à l’individu pour s’insérer socialement.

Jeremy Rifkin(2) dans son ouvrage « L’âge de l’accès », avance l’hypothèse que, dans un monde entièrement régulé par l’économie capitaliste, l’accès à Internet devient un facteur d’inclusion, et donc implicitement d’exclusion pour tout ceux n’y ayant pas accès. En effet, les services passant de plus en plus par l’intermédiaire d’outils connectés, les individus n’ayant pas les ressources matérielles nécessaires à leur accès, se retrouvent eux « déconnectés » de la dynamique du monde. Autrement dit, toutes personnes n’ayant pas accès à ces outils, sont inévitablement rejetées, exclues de la participation à la création du Monde.

Cette idée peut être rapprochée du concept de « devenir nègre du monde » de Achille Mbembe(3) philosophe camerounais. Celui-ci exprime l’idée selon laquelle, comme le « nègre » l’était durant la traite atlantique, l’individu post-moderne des sociétés néolibérales, est un être à « l’humanité superflue, livré à l’abandon, dont le capital n’a guère besoin pour son fonctionnement ». Ainsi, toutes les personnes n’ayant pas accès, ne pouvant participer à l’effort économique numérique, sont considérées comme « nègre », comme être dont on peut se passer.  

Pour conclure, l’enjeu de l’inclusion numérique réside dans la capacité des Etats et des différents acteurs du secteur des technologies numériques à penser des politiques et des stratégies visant à inclure les populations oubliées. En faire un enjeu majeur de notre époque permettrait peut-être d’enfin créer un système économique et social basé sur l’économie numérique aux écarts et inégalités moindres. Donner les mêmes connaissances à toutes et tous sur le numérique, établirait une base égalitaire depuis laquelle chacun serait libre ou non de les mettre en pratique.

Johanna Courtel

(1) Site rattaché à Emmaüs : https://www.inclusion-numerique.fr/

(2) RIFKIN, J., 2005, L’âge de l’accès : la nouvelle culture du capitalisme, La Découverte, 406 pages

(3) CANONNE J., 2014, « Le devenir nègre du monde », Slate, 10 mars 2014 [En ligne]