Maladies mortelles : aux origines des fléaux de l’Histoire

  • La vie est courte, la science interminable, l’opportunité fugace, l’expérimentation faillible, le jugement difficile » – Hippocrate dans son oeuvre « Aphorismes »

Ce sont les dires d’Hippocrate, médecin et philosophe grec de l’Antiquité que l’on considère comme le précurseur de la médecine et qui vécut au cours du Vème siècle av J.C. Bien que l’ensemble de la phrase soit digne d’interêt, les trois derniers mots peuvent illustrer avec pertinence le difficile combat auquel se livrèrent les médecins au cours de l’histoire. Ainsi, de tous temps, ils cherchèrent à comprendre le fonctionnement des maladies dont ils étaient contemporains, parfois en menant des recherches dans les ouvrages de leurs illustres aïeux, ou en observant les manifestations parfois tragiques causées par ses fléaux. Toutefois, certaines pathologies n’avaient tout simplement jamais été observées, et leur apparition soudaine a provoqué des bouleversements démographiques et sociaux conséquents, les médecins se retrouvèrent impuissants face à ces nouvelles calamités que l’on imputa constamment à la colère divine. Mais alors que nous vivons à une époque où les termes de « peste » et de « variole » ne représentent plus qu’un lointain souvenir et que les cas et risques avérés d’atteinte sont moindres voire nuls, qu’en était-il par le passé ?


La peste, une pandémie européenne.

La « peste » telle qu’elle est perçue par les hommes de l’Antiquité ou du Moyen-âge ne correspond pas forcément à celle que nous connaissons aujourd’hui. En effet, au cours de l’histoire, le terme a souvent désigné un concept qui représente une crise avec de graves conséquences sanitaires comme lorsque qu’un évènement catastrophique survient et que les médecins et la foi sont impuissants, ou tout simplement lorsqu’une maladie mortelle sévit à très grande échelle décimant un très grand nombre d’individus. Cependant, dans le cas de la peste contemporaine, de nombreuses théories suggèrent un foyer initial en Asie centrale il y a 2600 ans de cela. La peste
est transmise par une puce qui constitue le principal vecteur de la maladie , la « Xenopsylla Cheopis » ou « puce du rat » qui, comme son nom l’indique, se loge sur les rongeurs avant d’être transmise par divers moyens aux hommes. Le rôle du rat est d’ailleurs déterminant dans l’apparition d’une « pandémie » dont la première est connue autour du VIème siècle.

Ils sont souvent présents dans les cales des bateaux qui voguent à travers les mers et océans et s’arrêtent de port en port à travers l’Europe. Il faut attendre le XVème siècle pour que les médecins soient en mesure de l’identifier et 1894 pour qu’Alexandre Yersin isole la bacille de la maladie, il déclare d’ailleurs à ce sujet : « Il y a beaucoup de chances pour que mon microbe soit celui de la peste, mais je n’ai pas encore le droit de l’affirmer. ». Toutefois, il peine à comprendre la logique de transmission du microbe qui ne le sera qu’en 1898. Pourtant, les plus grandes crises de peste ont lieu avant le XVème siècle, la plus célèbre d’entre elles reste sans doute la « peste noire » au milieu du XIVème siècle qui, selon les estimations, décima entre 30 et 50 % de la population européenne en cinq ans de 1347 à 1352. Les sources dont disposent les historiens révèlent des descriptions similaires de symptômes à diverses époques qui suggèrent la réapparition successive de la maladie à plusieurs siècles d’intervalle.

Au VIe siècle, Grégoire de Tours, évêque de Tours, historien de l’Église et des Francs écrit « La mort était subite ; il naissait dans l’aine ou dans l’aisselle une plaie semblable à la morsure d’un serpent ; et ce venin agissait tellement sur les hommes qu’ils rendaient l’esprit le lendemain ou le troisième jour… »

Plus tard , au XIVème siècle , Guy de Chauliac, médecin et père de la chirurgie médicale conte ses observations : « La première dura deux mois avec fièvre continue et crachement de sang ; et on en mourait en trois jours. »

Face à l’impuissance de la médecine, les hommes du Moyen-âge se livrent à
des interprétations diverses sur les causes de la maladie, certains pensèrent à une punition divine, d’autres qu’elle fut répandue volontairement par les Juifs et les lépreux ; on assiste à la création d’un imaginaire populaire autour du fléau. Même si les premières épidémies de peste ont pu être observées dans l’Antiquité chez les Grecs ou les Egyptiens, le statut de « pandémie » n’est vraisemblablement atteint qu’au cours du Moyen-Âge qui connaît les deux crises les plus importantes. La dernière pandémie connue remonte au milieu du XIXème siècle autour de l’Inde et de la Chine, les années suivantes voient le développement de nombreux remèdes et traitements qui améliorent le taux de survie. Selon l’OMS, de 2010 à 2015, 3 248 cas de peste humaine ayant causé 584 décès ont été répertoriés à travers le monde. On constate ainsi un recul significatif de maladie qui semble aujourd’hui uniquement présente dans certaines zones de la planète aux conditions sanitaires précaires.

La variole, de l’Egypte aux confins du monde.

Selon certains historiens et scientifiques, le virus de la variole pourrait être très ancien, avec possiblement une première apparition au Néolithique, aux environs du IVème millénaire av J.C. Il nécessiterait une population assez importante pour continuer à circuler, qu’il aurait pu trouver dans les civilisations antiques grecques et égyptiennes. Même si deux foyers d’origines sont
possibles, le plus probable est sans doute l’Egypte. En effet de nombreuses cicatrices pouvant évoquer les manifestations de la maladie ont été retrouvées sur certaines momies. Comme la plupart des virus, elle se serait exportée par l’intermédiaire des voies commerciales à la fois en Inde, mais aussi plus tard en Chine, de nombreux auteurs chinois relatent d’ailleurs des descriptions d’éruptions pustuleuses qui correspondent aux symptômes de la variole. Quoi qu’il en soit, certains épisodes épidémiques, comme
ceux du IIème et IVème siècle dans l’Empire Romain sont sans doute associés à la variole, comme de nombreux autres en Europe à partir du Vème siècle. C’est au Moyen-Âge que la variole connaît une ascension, notamment au sein du monde musulman où elle aurait été présente durant les conquêtes d’Afrique du Nord et de la péninsule ibérique, en particulier chez les enfants. C’est la multiplication des routes de commerce qui va permettre son établissement dans plusieurs zones géographiques en Eurasie notamment, mais elle atteint également quelques régions d’Europe centrale après le retour des croisés autour de l’an 1000. Dans certains cas, la variole se révèle extrêmement meurtrière en raison de son arrivée dans des régions isolées, souvent insulaires, comme l’Islande qui voit 1/3 de sa population disparaître en 1241. Pourtant, certaines régions du globe plus éloignées, comme l’Amérique du Sud, vont, elles aussi, observer l’arrivée du virus à partir du XVIème siècle. Elle parvient à Haïti en 1516 par l’intermédiaire des navires portugais, et au Mexique en 1520, par l’intermédiaire d’esclaves noirs amenés par les conquistadors espagnols.


Ces derniers vont contribuer indirectement à sa propagation dans l’Empire Inca, mais aussi au Brésil en 1562. De plus, le mode de vie des amérindiens étant propice au développement de la maladie, des populations importantes vont périr (18 millions au Mexique avant l’arrivée des conquistadors contre un peu plus d’1 million en 1600), un certain nombre d’historiens qualifient d’ailleurs cette période « d’holocauste ». Durant toute l’époque moderne, la variole provoque de nombreux décès, pas uniquement au niveau des populations mais aussi chez les familles royales qui ne sont pas épargnées, la maladie tue notamment le roi Louis XV, mais aussi Joseph Ier l’Empereur d’Autriche.

Les Empires coloniaux vont permettre son expansion sur la quasi-totalité des continents, mais d’autres moyens de transmission comme le pèlerinage à la Mecque ou le commerce d’esclaves est aussi avéré. Les solutions pour traiter la maladie apparaissent généralement en deux temps, une première phase qualifiée de « variolisation » très peu efficace et qui suscite le scepticisme des milieux médicaux, puis l’apparition d’un vaccin à partir de 1796 dont l’utilisation va se répandre tout au long du XIXème siècle. La dernière épidémie en date remonte à l’hiver 1954-1955 à Vannes avec 16 morts sur 73 cas. L’éradication globale de la variole a été certifiée par une commission d’experts le 9 décembre 1979 et déclarée officiellement par l’OMS le 8 mai 1980.

La tuberculose, la rage et le tétanos : des souches parfois « très » anciennes.

Il est intéressant d’observer que toutes les maladies contemporaines n’ont pas nécessairement une origine ancienne comme les deux cas abordés précédemment. Toutefois, certaines d’entre elles sont aussi vieilles que l’humanité :

  • c’est le cas de la tuberculose, dont la souche originelle serait apparue il y a environ trois millions d’années en Afrique de l’Est et qui se serait étendue parallèlement à l’expansion des hommes. L’infection se manifeste sous plusieurs formes, dont l’une des plus connues est sans doute la tuberculose pulmonaire, et présente un taux de mortalité variable en fonction de la zone initialement touchée. Lors de l’Antiquité, elle est décrite à plusieurs reprises sous sa forme pulmonaire par Hippocrate, mais aussi par Galien au IIème siècle, comme une « maladie amaigrissante ». Jusqu’au XIXème siècle, aucune avancée significative n’est constatée dans l’identification de la maladie. Ainsi, pendant environ deux millénaires, les observations restent les mêmes. Cependant, son mode de transmission est largement débattu au cours de l’Antiquité, l’objectif fut de savoir si la maladie était héréditaire ou contagieuse, il faudra attendre quelques siècles pour qu’elle soit décrite comme vraisemblablement contagieuse par Avicenne, médecin persan du Moyen-Âge. En 1882, ce sont les travaux de Louis Pasteur qui mettent en évidence le bacille tuberculeux, mais il faudra attendre 1943 pour que la découverte d’une molécule antibiotique efficace par Waksman permette la guérison d’un patient gravement atteint. Selon les derniers chiffres de l’OMS, en 2015, 10,4 millions de personnes ont été atteintes par cette maladie, et 1,8 million en sont mortes.

  • La rage quant à elle, bien que plus récente, est probablement connue depuis environ 2000 av J.C avec une première trace avérée en Mésopotamie aux alentours de 1930 av J.C (évocation du danger des morsures de chien enragés). Les premières véritables épidémies chez les animaux surviennent au cours du XVIIIème siècle, aux Etats Unis notamment, la maladie est rapidement considérée comme un fléau dont on ne peut guérir… Il n’est d’ailleurs pas rare que des patients ayant été mordus par des animaux possiblement enragés soient tués par les autres, ou tout simplement prennent la décision de se suicider. La maladie se développe généralement assez rapidement, avec des symptômes variés comme des problèmes de déglutition et paralysies notoires, ce qui conduit souvent à un décès dans les 12 jours. Il faut attendre une fois de plus Pasteur et sa découverte d’un vaccin contre la rage pour les humains en 1885, pour que le traitement de la maladie soit efficace, celui pour les animaux ayant été découverts quelques années plus tôt

  • Enfin, le tétanos est observé lui aussi au cours de l’Antiquité chez les Romains, Arétée de Cappadoce, médecin de l’Antiquité romaine, auteur d’un traité d’observations cliniques, livre une description précise des symptômes de la maladie qui occasionnerait une souffrance terrible face à laquelle il se retrouve impuissant, « Il ne lui reste donc qu’à s’affliger sur le sort de son malade, qu’il voit aux prises avec un mal auquel il ne peut remédier, et certes, il n’y a point de situation plus pénible et plus malheureuse pour un médecin. » La maladie se transmet souvent par l’intermédiaire d’une plaie à l’intérieur de laquelle le virus pénètre, et libère une toxine qui remonte le long des nerfs pour bloquer la contraction des muscles. C’est au XIXème siècle que les premiers tests de sérums sont utilisés, parfois concluants, ils sont cependant réservés aux animaux et ne sont pas efficaces sur l’homme ; des vaccins fonctionnels deviennent possibles au début du XXème siècle mais ce sont surtout les progrès médicaux des soins intensifs comme l’assistance respiratoire ou la sédation qui permettent de maintenir le patient en vie jusqu’à ce que la toxine s’épuise. Aujourd’hui, la maladie est mortelle dans 20 à 30% des cas et reste présente dans quelques zones de la planète, particulièrement en Afrique noire.

VIH et fièvre Ebola, des nouveaux arrivants.

La fin du XXème siècle a été le théâtre de nouvelles découvertes dans le domaine médical,

  • Les années 80 voient l’apparition d’une nouvelle épidémie dans des grandes villes américaines telles que San Francisco ou Los Angeles, la maladie en question touche à chaque fois des hommes homosexuels, c’est pourquoi on l’appelle d’abord le « syndrome gay ». Au fil du temps, de nombreux toxicomanes se mettent à tomber malade, ce qui implique l’existence probable d’un agent infectieux. Les premiers cas français apparaissent au cours de l’année 1982 et les recherches pour isoler le virus se multiplient. Toutefois, encore aujourd’hui, la découverte du VIH reste controversée en raison de conflits entre l’Institut Pasteur et certains chercheurs américains. Quoiqu’il en soit, c’est une fois le virus isolé que les modalités du traitement commencent à être envisagé, il faut toutefois rappeler que le VIH reste incurable de nos jours et que les médicaments utilisés ne servent qu’à prolonger la vie du malade dans des conditions plus ou moins optimales. Bien que le VIH (Sida) ait été découvert dans les années 80, des traces anciennes permettent aujourd’hui de supposer que la maladie est longtemps restée inconnue. Les premières preuves tangibles remontent à 1950 (mort d’un homme congolais dans des circonstances similaires). On peut donc penser que le virus a toujours existé mais s’est manifesté sous différentes formes sans pouvoir être clairement identifié.

  • La fièvre Ebola, quant à elle, est une fièvre hémorragique qui touche les humains mais aussi les primates. Assez récente, elle est découverte par un médecin belge en 1976, après des prélèvements effectués en République Démocratique du Congo. Mabalo Lokela est le premier homme mort du virus. Le 1er septembre, il est admis à l’hôpital pour une fièvre persistante, avec une température de 39,2°C. Il présente rapidement d’autres symptômes et est hospitalisé à l’hôpital de la Mission de Yambuku où il meurt une semaine plus tard. Après sa mort, une foule nombreuse assiste à ses funérailles. Les jours qui suivent, l’hôpital de la Mission accueille de nouveaux malades dont la femme de Mabalo Lokela. Les malades se plaignent de fortes douleurs de la gorge, d’une éruption cutanée, de douleurs abdominales et le personnel soignant est lui aussi sévèrement touché avec la mort d’une infirmière mais aussi d’une religieuse, le taux de létalité est alors estimé à 88%. L’hôpital qui voit se déclarer les premiers cas du nouveau virus se situe tout près de la rivière Ebola, ce qui lui donnera son actuelle dénomination. Des épidémies se déclarent dans plusieurs pays d’Afrique comme le Soudan alors que Karl Johnson, chef de la division des Pathogènes Spéciaux au Centre de contrôle et de prévention des maladies (CDC), rapporte avoir isolé un nouveau virus dans des échantillons de sang provenant d’une religieuse flamande de Kinshasa. Cinq mois plus tard, le 12 mars 1977, la revue médicale britannique The Lancet publie trois articles relatant l’isolement d’un nouveau virus responsable d’une fièvre hémorragique au Zaïre, ce qui marque la découverte officielle du virus. On constate d’ailleurs que le virus Ebola est tragiquement revenu sur le devant de la scène entre 2014 et 2016 avec environ 11 000 morts durant la nouvelle épidémie. À l’heure actuelle, il n’existe aucun traitement contre la fièvre Ebola. Les patients reçoivent des traitements pour soulager leurs symptômes. Certaines personnes infectées par le virus se rétablissent d’elles-mêmes, sans avoir obtenu un traitement. Néanmoins, jusqu’à 90 % des personnes infectées en meurent.

Ainsi, il convient de remarquer qu’un certain nombre de pathologies contemporaines sont caractérisées par des origines très diverses ; certaines sont parfois très anciennes, d’autres ont été identifiées bien plus tard et restent pour l’heure incurables. Toutefois, on constate que les dégâts qu’elles ont occasionnés ont souvent eu un impact important sur les sociétés et sur l’Histoire en général. Les hommes se sont livrés à de nombreuses interprétations, parfois farfelues, pour essayer d’expliquer l’origine de ces fléaux, qui furent certes décrits par les précurseurs de la médecine moderne, mais sans réelle compréhension de leur fonctionnement et de leur mode d’action. Quoi qu’il en soit, il est évident qu’au vu des éléments apportés par l’Histoire, tout laisse à penser que de nombreux virus n’ont pas encore été découverts, leurs effets sur notre société et plus globalement notre civilisation demeurant ainsi inconnus. En 2018, L’OMS évoque la prochaine apparition d’une « maladie X », qui n’existe pas encore, « L’histoire nous dit que la prochaine grande pandémie sera quelque chose de jamais vu », a prévenu John-Arme Rottinger, directeur général du Conseil norvégien de la recherche et conseiller scientifique à l’OMS. George Santayana, écrivain américano-hispanique du XIXème siècle disait « Ceux qui ne peuvent se rappeler le passé sont condamnés à le répéter. ». Il faut ainsi espérer que si une éventuelle crise sanitaire intervenait dans le futur, notre gestion de celle-ci devra se dérouler dans des conditions optimales afin de ne pas mettre en péril les populations, et ainsi veiller à préserver le monde que nous connaissons de ces ennemis mortels et invisibles.

Naim Merzouki