Nellie Bly, l’incroyable périple d’une journaliste avant-gardiste du XIXème siècle

QUE DITES-VOUS, PHILEAS FOGG, EST UNE FEMME ?

Tout le monde connaît le fameux aventurier Phileas Fogg, célèbre héros du roman de Jules Verne, le tour du monde en 80 jours, paru en 1872. L’intrigue se tourne vers ce fameux gentleman anglais à la fois curieux et parieur, qui se lance le défi, pour le moins incongru, de faire le tour du monde en 80 jours. Ouvrant les paris avec ses collègues du Reform-Club, Mr Fogg est bien décidé à gagner ses 20 000 livres et part donc dans une aventure contre la montre en compagnie de son fidèle domestique français, Passepartout. Un voyage qui va très vite se transformer en aventure abracadabrante pour ce dandy protagoniste qui va connaître des péripéties périlleuses à travers océans et continents. Avec son roman, Jules Verne a réussi son pari d’écrivain. Des générations de passionnés d’aventure lisent et relisent cette histoire au cours des siècles et dans le monde entier ! Le courage et la folie de Phileas Fogg divertit et Jules Verne donne aux lecteurs le récit d’une aventure que seule la fiction ne pouvait réaliser.

Cependant, qui a dit que la fiction ne pouvait pas rejoindre la réalité ? Et que cette réalité n’appartient pas aux prouesses d’un homme mais de celui d’une femme ?

En 1889, une jeune journaliste américaine du nom de Elisabeth Jane Cochrane, connue sous son nom de plume, Nellie Bly, eut une idée de génie pour son nouvel article : défier le héros de Jules Verne en effectuant un tour du monde en moins de 80 jours chargée d’un unique sac à main de voyage. Dotée d’un réel engouement pour le journalisme de terrain, la jeune reporter, tout juste âgée de 25 ans, est déjà célèbre dans la profession grâce à son enquête en immersion dans un asile psychiatrique féminin trois ans plus tôt.

Alors, lorsque cette idée de voyage arriva aux oreilles de son rédacteur en chef du New York World, Joseph Pulitzer, figure légendaire du journalisme à qui l’on associe bien évidemment son nom au prix de prestige, convoqua Miss Bly dans son bureau afin d’éclaircir la situation.

« Vous n’y arriverez jamais ! Vous êtes une femme, vous aurez besoin d’un protecteur […]. En plus, vous parlez uniquement l’anglais. Rien ne sert d’en débattre : seul un homme peut relever ce défi. » (page 14, dialogue entre Nellie Bly et Joseph Pullizer, Le tour du monde en 80 jours, Nellie Bly, édition POINTS).

La volonté de s’embarquer dans un tour du monde avait déjà retenu l’attention de nombreuses rédactions, mais aucun n’avait le projet d’y envoyer une femme. Encore une fois, la courageuse jeune femme allait renverser les codes journalistiques, et trouva les arguments nécessaires pour convaincre ses collègues masculins qu’elle relèvera le défi qu’elle s’était donnée. Sur le port de Hoboken, le 14 novembre 1889 à 9h40 précise, Nellie Bly est prête à embarquer sur l’Augusta Victoria munie d’une simple robe et d’une valise de 40cm de large sur 18 de haut composée du strict nécessaire. Le New York World lui confie une enveloppe contenant 200 livres sterling en or, ainsi que des billets de banque et un peu de monnaie américaine.  Un voyage qu’elle estime réaliser en 72 jours avec un départ de New York vers Londres pour un itinéraire bien précis où elle passera par Calais, Brindisi, Port-Saîd, Ismailia, Suez, Aden, Colombo, Penang, Singapour, Hong Kong, Yokohama, et San Franscisco avant de rentrer à la « big apple ».  Le son du tic-tac venait tout juste de retentir dans les rues de New York et la population commença déjà à soutenir cette courageuse circumnavigatrice.

UN VOYAGE QUI NOURRIT LE MONDE ENTIER DE FRISSONS ET SURTOUT L’OUVERTURE DES MISES !

Extrait de l’article du New York World page 75, Nellie Bly, Le tour du monde en 80 jours, editions POINTS

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Tout comme Phileas, Nellie entreprend un voyage nourri par un pari, le pari d’une journaliste qui défie les lois même de sa profession et le combat d’une femme avant-gardiste, engagée dans l’égalité des sexes. Toutefois, l’engouement des parieurs s’étend, le projet de la jeune femme a déjà capté l’attention du public et notamment des journaux concurrents qui lancent dès lors des mises sur son record de vitesse. Car en effet, le périple de la jeune femme démontrera également l’efficacité des moyens de transports de l’époque mis à sa disposition tels que la marine à vapeur et le chemin de fer, qui connaissent un essor important au cours de la révolution industrielle. De plus, il faut aussi souligner que son voyage ne s’effectuera pas dans les airs et qu’il faudra attendre 1903 pour que les frères Wright mettent en place la création du premier avion motorisé

Les dés du temps sont donc lancés pour l’aventurière moderne qui est vue comme une figure d’inspiration pour certains mais qui sera perçue par d’autres comme une menace. C’est ainsi que John Brisben Walker du Cosmopolitan magazine décide d’envoyer sa propre candidate, Elizabeth Bisland. Cette journaliste de 28 ans a pour mission d’emporter la course, mais en empruntant le trajet inverse de Nellie Bly. Pari perdu pour celle-ci qui pensait battre la journaliste du New York World avec quatre jours d’avance, arrivera de son côté quatre jours plus tard, soit au 76ème jour. A son retour au pays, 72 jours plus tard, Nellie sera donc acclamée par la foule. Elizabeth Bisland, elle, ne bénéficiera d’aucune acclamation, même si la jeune femme a également battu le héros fictif de Jules Verne en moins de 80 jours…

« […] Elle fait voler en éclat le romantisme en rendant la réalité plus désirable que nos rêves.[…] » (Page 76, Le tour du monde en 80 jours, Nellie Bly, extrait d’un article, editions POINTS)

Jeu de l’oie «  Around the world with Nellie Bly » crée par le New York World et livre de Nellie bly sur son tour du monde en 72 jours


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Tout au long de sa navigation, le phénomène Nellie Bly devient médiatique. Elle fait rêver, donne espoir et rend le monde accessible quel que soit son sexe. Mais comme tout aventurier, son voyage ne sera pas de tout repos.

« Chaleur suffocante, froid polaire, furieuses tempêtes, naufrages, fièvres, je ruminai tant ces futures réjouissances que j’eus l’impression d’être prisonnière d’un gouffre où toutes sortes de monstres n’attendaient que de m’engloutir. » (page 23, Nellie Bly, Le tour du monde en 72 jours, editions POINTS.)

Nellie sera au centre de multiples difficultés que l’on rencontre lorsque l’on entreprend un voyage tel que celui-ci. Mais fort heureusement, une dynamique et une motivation sans pareille l’aideront à tenir le choc grâce aux maintes rencontres qu’elle fera sur sa route. L’une des plus importante sera sa rencontre avec Jules Verne en personne à Calais, qui l’encouragera avec persévérance à battre son héros fantôme. Si pour les lectorats, son voyage n’est l’histoire que d’un pari contre la montre, il sera pour elle une aventure humaine où elle fera la connaissance de populations reculées et inconnus ; comme par exemple les Cinghalais, population du Ceylan (aujourd’hui sous le nom du Sri Lanka) qui l’initieront aux pratiques bouddhistes.

Après maintes cascades, Miss Bly bouclera son voyage dans les temps : du 14 novembre au 25 janvier, elle aura réussi à parcourir 40 070 kilomètres en précisément 72 jours, 6 heures,11 minutes et 14 secondes. C’est donc un pari gagné pour la jeune journaliste américaine, mais pas seulement pour elle ! A son retour, on dénombre la somme de 927 433 coupons de paris vendus ce qui a permis à F.W Stevens, jeune et séduisant New-Yorkais, qui a estimé avec exactitude le temps de voyage de Nellie Bly, de gagner un voyage tous frais payés en Europe !


La stunt-girl, pionnière du stunt journalism

Courser le temps a toujours appartenu aux pouvoirs des plumes d’écrivains laissant penser que seules les limites de la littérature ne pouvaient relever ce défi. Du moins, jusqu’à Nellie Bly. L’américaine, que l’on caractérise littéralement d’ « une fille coup de force (stunt-girl) » renversera le journalisme pour faire naître un nouveau genre journalistique : le stunt journalism ou journalisme infiltré ; ce qui fera d’elle LA pionnière du journalisme d’investigation. A l’instar des grands journalistes qui ont marqué leur époque (Ernest Hemingway, Martha Gelhorn, Jack London, Emile Zola et bien d’autres), Nellie Bly donnera sa vie pour son métier et dénoncera les injustices sociales. Ce petit bout de femme deviendra une icône de la lutte pour l’émancipation des femmes et des classes ouvrières. Elle deviendra également l’icône de bons nombres jeunes reporters à travers les siècles.

Comme l’écrit Dominique Kalifa dans Les bas-fonds, histoire d’un imaginaire : « En dépit de la multiplication de tels récits, souvent vides et plats, le journalisme undercover gagnait peu à peu ses lettres de noblesses. Porté par quelques figures prestigieuses, comme celle de Nellie Bly, il apparaissait comme une épreuve et un exploit, dans lequel le reporter pouvait vraiment donner le meilleur de lui-même et servir la société. »

Sources bibliographiques et internets

Megan Boutboul