Un colonialisme oublié : la sinisation du Tibet

Dans les années 1950, la Chine envahit l’État du Tibet perché dans l’Himalaya sans que le monde ne s’y intéresse. Dès lors, l’Empire du milieu s’est efforcé d’intégrer sur tous les points leur nouvelle région afin d’« expulser l’impérialisme en retournant à la mère-patrie [la Chine] », tout en laissant les Tibétains pratiquer leurs coutumes. Qu’en est-il dans la réalité ? L’accord en dix-sept points de 1951 signé par Li Weihan et Ngabo Ngawang-Jigmé a-t-il été de facto respecté ? Dans quel état le toit du monde se trouve-t-il en 2018 ?


La destruction du patrimoine tibétain pendant la Révolution culturelle

La Révolution culturelle apparaît en 1966 lorsque Mao Zedong cherche à fortifier son pouvoir et purger la bureaucratie communiste qui s’est constituée en s’appuyant sur les nouvelles générations. La jeunesse tibétaine est aussi enrôlée par le parti communiste chinois et forme une armée de gardes rouges. Certains de ces Tibétains furent en réalité des enfants déportés et internés à Pékin après l’annexion du Tibet en 1950, maîtrisant parfaitement le mandarin et imprégnés de l’idéologie communiste, permettant une destruction du Tibet de l’intérieur. Le but de la Révolution culturelle était d’anéantir les « quatre vieilleries » (anciennes cultures, habitudes, coutumes, idéologies), ce qui a eu un effet désastreux sur la culture himalayenne : on parle notamment de profanation de sépultures, de pagodes (qui furent détruites par la suite), de torture de bonzes et bonzesses, et même de laïcs d’abord humiliés publiquement. Pays profondément religieux (la majorité de la population pratiquant le bouddhisme vajrayana, le bön, l’islam), le Tibet a fortement été impacté par le maoïsme, ce qui nie le septième point de l’accord de 1951 ; certains auteurs avancent un demi-million de victimes tibétaines lors de cette période.


L’écrasement des soulèvements

Le peuple tibétain s’est soulevé plusieurs fois depuis l’incorporation de leur pays à Pékin. La première grande émeute a lieu le 10 mars 1959, les Tibétains craignant l’enlèvement du Dalaï Lama par les autorités chinoises. On compte jusqu’à 90.000 morts à l’issue de cette journée. Le 10 mars 2008, quarante-neuf ans plus tard, une manifestation pacifique réclamant la délivrance de bonzes s’est soldée par l’assassinat de deux-cents personnes selon Dharamsala, siège du gouvernement tibétain en exil. Beaucoup d’autres manifestations ont été écrasées dans le sang ; la protestation des Tibétains passe parfois par un bouddhisme militant, les bonzes n’hésitant pas à s’immoler pour dénoncer l’oppression chinoise. Aujourd’hui (2018), on compte presque cent-cinquante immolations majoritairement dans des districts autonomes tibétains hors du Tibet proprement dit. Pour taire la répression, en plus de la censure endémique, la Chine ferme l’accès numérique à l’extérieur dans certaines parties du Tibet pour éviter de craindre de nouveaux soulèvements. Les revendications sont toujours les mêmes : plus de droits et d’égalité, une meilleure reconnaissance du Tibet comme autonomie voire l’indépendance. Pékin se rend sourde à ces demandes et fait taire les opposants en les envoyant en prison, notamment beaucoup d’artistes populaires, chanteurs, cinéastes indépendants, auteurs, qui ont utilisé leur art pour faire face à la Chine.


Une assimilation en marche

Le Tibet est une région de Chine dont la population ne grandit pas très vite. De 2000 à 2010, les recensements ont montré une augmentation de la population de presque quatre-cent mille personnes de sorte qu’il y ait aujourd’hui trois millions d’habitants. L’augmentation est constante depuis les années 1950 et s’est fortement accélérée dans les années quatre-vingt. En 2011, on comptait 8% de la population comme chinoise avec une concentration à Lhassa où ils représenteraient presque 50% de la population. Si peu, et pourtant la présence de la Chine est très forte ; en effet, beaucoup dénoncent une double société dans laquelle les Chinois forment la classe dirigeante et les Tibétains la classe prolétaire, rurale et défavorisée. La place du mandarin dans l’éducation est prépondérante à partir du collège, succédant à l’école bilingue : en 2007, l’auteur Tashi Tsering rend compte de la faible place du tibétain dans les établissements entraînant un fort taux d’illettrisme au Tibet et étant donné que l’accent est mis sur le chinois, une forte discrimination à l’emploi. Le tibétain a perdu beaucoup de ses locuteurs dans la répression des manifestations, durant la Révolution culturelle où la langue était interdite ; en conséquence, les jeunes générations urbaines et périurbaines perdent leur langue d’origine. De plus, à l’examen national d’entrée à l’université, le tibétain n’est refoulé qu’au rang d’option ce qui laisse penser qu’à terme, le statut de la langue tibétaine finisse menacé d’extinction selon Claude Hagège et Nicolas Tournadre.

Bien que la Chine se targue de développer le Tibet en construisant une ligne de train à grande vitesse, en développant l’éducation, le logement, en voulant protéger son patrimoine ou bien d’autres choses, le Tibet reste aujourd’hui la région la plus pauvre de l’Empire du milieu qui, par bien des moyens, essaie d’absorber les régions autonomes en les sinisant. La question que beaucoup se posent est : où sont les actes pour protéger le Tibet et non les intérêts chinois au Tibet ? La signature de l’accord en dix-sept points de 1951 semblait sceller le destin de Lhassa, bien qu’aujourd’hui encore, certains espèrent que le soleil se relèvera sur l’Himalaya.

Augustin Théodore Pinel de la Rôte-Morel