Magna Carta ou la déchéance de Jean Sans Terre

1215, Magna Carta. Cette association résonne souvent comme un automatisme.

Si le nom de la Grande Charte est connue de tous, lorsqu’on se penche sur sa signification et portée réelle, des pensées assez vagues se dessinent chez la plupart d’entre nous. Certains arriveront sans doute à citer le roi d’Angleterre Jean Sans Terre (John Lackland), sous qui la charte a été élaborée. Mais ce document symbolique reflète surtout un contexte de guerres et de manoeuvres politiques entre le roi et le pape.


Jean sans Terre ou la disgrâce d’une dynastie

Si son frère, le roi Richard Coeur de Lion, est apprécié des historiens et décrit comme un bon monarque, le roi Jean s’est vu affublé d’une réputation des plus désastreuses. Cruel, tyrannique, pleutre, traître, couard, ce ne sont pas les termes péjoratifs qui manquent pour définir celui qui obtiendra par la suite le sobriquet de Bad King John.

C’est à la mort de Richard, en 1199, que Jean accède à la tête d’un pays en pleine récession économique due aux croisades et aux guerres menées contre le roi de France. Dès le début de son règne, le roi doit faire face à des complications. Son neveu, Arthur de Bretagne, se rebelle ouvertement en prétendant au trône et, quant à l’étendue de l’empire Plantagenêt (ou Angevin) dont Jean hérite, qui comprend notamment la Normandie, le Poitou et l’Aquitaine, il est directement menacé par le roi de France Philippe II.

La perte de la Normandie en 1204, territoire anglais symbolique depuis Guillaume le Conquérant, secoue le pays et l’image du roi en pâtit terriblement. Il dut se résoudre à gouverner directement depuis l’Angleterre, une nouvelle manière de régner perçue comme oppressive. Afin de financer une tentative de reconquête (qui se solda par un échec), le roi se tourna vers des collectes de taxes plus importantes.

Dix ans plus tard, en 1214, même scénario. Les forces anglaises se font écraser à Bouvines face à l’armée française menée par le roi Philippe Auguste, qui arrache ainsi Poitou aux Anglais. La campagne, déjà impopulaire sur l’île, fut encore plus critiquée quand elle se révéla être un désastre aussi meurtrier qu’onéreux. Cet ultime échec militaire, couplé à un règne jugé despotique, suscita un mouvement de contestations chez les barons dans le nord du pays, déjà mécontents depuis plusieurs années.

L’impopularité du roi Jean auprès de ses sujets s’explique donc par ses campagnes militaires calamiteuses, par la rumeur qu’il aurait orchestré la mort de son neveu Arthur en 1202 pour sécuriser la couronne, par des taxes démesurées récoltées impunément sur les droits de succession et également par ses rapports houleux avec le pape qui menèrent à son excommunication en 1209.


Le Pape Innocent III, ami ou ennemi ?

Si des aspérités apparaissent dans leur relation dès 1202 lorsque le pape Innocent III déshérite le roi d’une partie de son patrimoine suite à ce qu’il qualifie de désobéissance vassalique, la véritable fracture s’opère lors de la succession du siège primatial de Cantorbéry.

Etienne Langton, candidat désigné par les moines, se percuta au refus catégorique du roi Jean Sans Terre, qui avait choisi de son côté un autre candidat. Ce désaccord conduit à l’excommunication du roi pendant six longues années pendant lesquelles l’administration des sacrements (sauf baptême et absolution des mourants) était prohibée dans le pays. Le pape ne manqua pas de déclarer officiellement son soutien au roi français Philippe Auguste pour qu’il puisse déposer le roi anglais et installer son fils Louis VIII sur le trône.

Leur litige prit finalement fin en 1214 suite à des multiples négociations financières de la part du roi Jean, qui dut ainsi officiellement reconnaître la suzeraineté de l’Eglise sur l’Angleterre et accepter le candidat Etienne Langton.

Langton s’illustre comme figure centrale de cette fracture ecclésiastique mais également lors de la révolte des barons, agacés de ce monarque jugé incompétent.


La révolte des barons

Les barons (des nobles anglais) ont aidé Guillaume le Conquérant à dominer le pays en 1066. Pour les honorer, il fut coutume qu’à chaque nouveau couronnement, une charte soit signée pour leur délivrer plus de pouvoirs et un renforcement de leurs droits.

En réponse au roi Jean qui ne s’était pas donné la peine d’en signer au début de son règne, les barons ne le lui rendirent pas visite en 1201 tant qu’il n’aurait pas reconnus leurs droits. Ce sont les prémisses d’un conflit qui divisera le pays une dizaine d’années plus tard.

Furieux suite au désastre de la défaite de Bouvines, les barons se réunirent sous Etienne Langton et Robert Fitzgerald pour refuser de rendre hommage au roi. L’escalade de tension prit un tournant lorsque la ville de Londres afficha leur soutien en ouvrant délibérément ses portes le 17 mai 1215. Le roi décida de les rencontrer à Runnymede pour étouffer cette menace grandissante et rétablir l’ordre dans son royaume.

John sealing the Magna Carta by Frank Wood, 1925 Photo: http://www.bridgemanimages.com


La Grande Charte, un traité de paix …

Le document a été ratifié le 15 juin 1215 à Runnymede sous la contrainte d’une guerre civile, à l’issue du soulèvement des barons. Le roi Jean n’eut d’autre choix que d’écouter leurs demandes, listées sous l’appellation d’Articles des Barons, brouillon de la Grande Charte. Les soixante-trois clauses de Magna Carta sont donc le résultat de huit jours de négociations et de compromis entre les deux camps.

Si cette charte s’inscrit dans l’Histoire comme un élément fondateur des libertés en Angleterre, c’est notamment grâce à la clause 39, l’une des plus emblématiques, qui stipule qu’aucun homme libre ne peut être arrêté, condamné ou encore exilé sans un jugement administré par ses pairs. Le déni de justice y est également condamné (clause 40).

L’autre changement majeur et tout aussi symbolique se porte sur l’obligation du roi à se soumettre à la loi anglaise, comme tous ses sujets.

Quant à l’Église, elle est souvent perçue comme grande victorieuse, et ce grâce au négociateur Etienne Langton. En effet, les droits de l’Eglise sont réaffirmés face à la couronne et il est indiqué qu’elle bénéficie de tous ses droits de libertés sans la moindre restriction. Le traité déclare également que les élections organisées au sein de l’Eglise seront libres de toute influence ou contrainte extérieure.

En somme, le document porte sur des réformes sur le droit féodal, sur l’Eglise, sur la justice et sur les organes de l’administration locale. Il encadre et clarifie certaines pratiques comme celle de l’héritage des terres, par exemple, la charte plafonne la taxe sur les droits de succession à £100, s’élevant parfois jusqu’à plusieurs milliers pour certains barons.  

Il est inscrit que les vingt-cinq barons signataires sont tenus de surveiller la bonne application des droits et libertés établis par la charte. Cette clause visait à faire obstacle à une monarchie tyrannique et constituait un moyen pour les barons de se rebeller en toute légalité si le contrat amenait à être violé. Le roi Jean, bien embêté par une telle mesure, répliqua finement puisqu’il omit volontairement d’écrire les vingt-cinq noms sur le document.

Ce détail présageait-il déjà la volonté du roi à l’enfreindre au plus vite ?


… déclenchant la guerre

S’il est décrété que la Grande Charte s’applique et s’adresse aux hommes libres, quid des hommes non libres ?

Les hommes libres du XIIIème siècle étaient les propriétaires de terres, n’effectuant pas de travaux manuels “serviles” pour un Lord. On estime qu’un homme libre sur dix remplissait de telles conditions. Si certains expliquent cette appellation comme une valeur générique pour garantir une cohésion sociale, d’autres soulignent la mise à l’écart des femmes et des pauvres, éternels oppressés. Il faut attendre la première réédition de la Grande Charte en 1217 pour que les veuves obtiennent plus de droits telle que la protection de leurs terres ou contre le remariage forcé.

Il est donc primordial de garder à l’esprit que Magna Carta n’a pas vraiment réduit les inégalités existantes.

Le roi Jean, ayant accepté à contrecoeur la charte, saisit l’opportunité de la faire invalider par le pape le 25 août 1215. Le roi démontra sa volonté de partir en croisade et réussit à ce que le pape, dont il est le vassal, lui interdise d’appliquer la Grande Charte. Les vingt-cinq barons chargés du respect de la charte se virent ainsi excommuniés.

Les barons, outrés par une telle trahison, déclarèrent la guerre et supportèrent ouvertement le fils de Philippe Auguste, Louis VIII, pour que ce dernier trouve une solution à leurs problèmes. Lorsque ce dernier débarqua au sud de l’Angleterre pour réclamer le trône, le pape Innocent III se tint comme dernier rempart et soutint fermement le roi Jean.

A la mort de Jean Sans Terre le 16 octobre 1216, le royaume fut plongé dans une grande confusion quant à la succession au trône.

Le fils de Jean, Henry III, est épaulé par l’Eglise et prêta du haut de ses neuf ans un serment garantissant la justice à ses sujets et de se débarrasser des lois perçues comme mauvaises.

Magna Carta est donc révisée une première fois en 1217 pour tenter de rallier le peuple derrière Henri III, la charte est raccourcie et limite les possibilités de récolter des taxes pour entrer en guerre. Les barons cessèrent alors de soutenir Louis VIII et contrèrent cette invasion étrangère, obligeant le Français à renoncer à la couronne anglaise en 1217.

Ironiquement, c’est par sa mort que le roi Jean a sauvé l’Angleterre de la menace française.

Si l’héritage Magna Carta s’étend au-delà de l’Angleterre, ayant été source d’inspiration pour les lois coloniales nord américaines au XVIIème siècle, lors de la rédaction de l’Habeas Corpus Act (1679) et comme base des droits civiques de la jurisprudence anglo-américaine, la charte est pourtant loin d’être un guide politique complet. Il n’y a en réalité qu’une poignée d’articles qui apportent un changement réel pour les hommes libres (et donc qu’une partie de la population) en améliorant leur droits et protection. On dénombre aujourd’hui quatre exemplaires restants de Magna Carta, longtemps invoquée comme argument d’autorité lorsque les libertés semblaient menacées.

Océane Guyard

Pour aller plus loin …

Jones, Dan, Magna Carta: The Birth of Liberty (New York: Penguin Books, 2016)

Cottret, Bernard, Histoire de l’Angleterre (Paris: Texto, 2015)

BBC Radio 4, Podcast In Our Time, The Magna Carta, le 07/05/2009 (https://www.bbc.co.uk/programmes/b00k4fg7)