[TRIBUNE] Le boycott des journalistes de BFMTV, révélateur d’une fracture entre les journalistes et la société

Lundi 7 janvier, les journalistes de BFMTV ont décidé de ne pas couvrir la mobilisation des gilets jaunes afin de protester contre de multiples agressions, injures et menaces dans un contexte d’impopularité grandissante. Cette action fait figure d’appel à l’aide et pose la question du rapport de l’opinion avec les journalistes.

Dans notre territoire hexagonal, les hommes dont le métier consiste à « porter la plume dans la plaie » selon l’expression d’Albert Londres, sont fréquemment les cibles de politiques et de populistes de droite comme de gauche, même parfois du président Emmanuel Macron.  Par conséquent, le ressentiment d’une partie de la société est visible à l’occasion de manifestations comme celles des gilets jaunes qui s’estiment lésés, manipulés par le pouvoir médiatique.

Il ne faut tout de même pas oublier que la presse peut exercer le rôle de 4ème pouvoir et constituer un bouclier aux dérives conspirationnistes et aux déferlantes de fake news ou d’infox qui prolifèrent via les réseaux sociaux et alimentent des théories du complot basées sur des présupposés faux.

Les journalistes demeurent le baromètre de santé démocratique d’un pays. En effet, liberté d’expression, de presse et pluralisme médiatique sont des conditions sine qua none au développement d’un système sain et durable. On le voit par exemple en Russie ou dans des pays du Moyen-Orient ; les journalistes d’opposition sont enfermés voire même tués du fait de leur dissidence. Il n’est évidemment pas question de problèmes aussi graves en France. Mais la représentation de l’image journalistique par une partie de la société française est préoccupante.

Néanmoins, ces considérations sont pour la plupart fondées sur des arguments tout à fait légitimes. Il convient de les évoquer afin de les comprendre.

Une impartialité parfois dénuée de crédibilité à cause de conflits d’intérêts.

Le journal La Croix a fait un dossier sur la défiance des français. Le constat est accablant : moins d’un quart des français pensent que journalistes sont capables de résister aux pressions politiques ou des industriels. Comment expliquer un tel chiffre ?

La raison qui vient naturellement à l’esprit est la forte dépendance des médias aux grands groupes industriels. Par exemple, l’homme d’affaires tchèque Daniel Kretinsky a racheté 49% des parts du Monde après avoir racheté Elle, Marianne et Télé 7 jours.

En outre, les journalistes du Monde ont expliqué qu’il avait bénéficié de l’évasion fiscale.

Quand on sait que Le Figaro est détenu par le groupe aéronautique Dassault, Canal + par le groupe de logistique Bolloré, on comprend aisément le scepticisme exacerbé d’une partie des citoyens français par rapport à la ligne éditoriale de certains médias.


Les chaînes d’informations en continu comme catalyseurs du ressentiment à l’égard de la presse.

Avec l’avènement des chaînes d’informations 24 heures sur 24 7 jours sur 7, la quantité prime bien souvent sur la qualité. Nous pourrions dire que le sensationnalisme prend le bas sur l’information. De plus, ce type de chaînes s’étant multiplié depuis quelques années, la concurrence s’est installée. Par conséquent, une course au scoop est observée afin de capter le plus d’audience possible.

Le décalage temporel entre l’agenda médiatique et l’agenda politique est extrêmement important. Là où une information peut être sortie rapidement, une décision politique nécessite du temps, des débats et de la réflexion. Ainsi, les chaînes ont parfois tendance à meubler durant les périodes ou aucune information qualitative n’est disponible. Voici ci-dessous une photo trouvée sur la page Facebook  « Boycott BFMTV » manifestant son opposition à la chaîne.

L’impact des réseaux sociaux

Face aux mutations du numérique, la presse peine à s’adapter et voit des potentiels lecteurs s’éloigner. Ceux-ci privilégient des sources d’informations comme Twitter ou Facebook. Cependant, l’importance accordée à certains utilisateurs alléguant des faits totalement faux est un problème dramatique. Ces derniers choisissent les informations qu’ils veulent obtenir en aimant telle ou telle page, en bloquant ou en suivant telle ou telle personne selon ses opinions politiques. De ce fait, les informations émanant de médias traditionnels sont considérées comme désuètes. Aucun filtrage n’est opéré, chacun peut laisser libre cours à sa pensée et ses propos parfois honteux. L’instantanéité est privilégiée à l’heure des flux interminables et incontrôlables

Le rôle des journalistes est donc de comprendre le malaise profond et l’incompréhension de la société à leur égard pour se porter garants d’une information sûre et vérifiable. Aujourd’hui, n’importe qui peut être influencé par des informations fausses ou non objectives, c’est pourquoi il est inacceptable de traiter comme certains manifestants l’ont fait l’un des plus grands contre-pouvoirs de nos démocraties occidentales modernes. Est-ce une fracture irréversible ou au contraire peut-elle rétrécir grâce à un changement radical des méthodes des médias ? La question mérite d’être posée et les prochaines échéances politiques et sociales nous permettrons de mieux nous positionner.

Milan Busignies