Tromelin, histoire d’une survie au milieu de l’Océan Indien

Au cœur d’un minuscule pan de terre, à l’échelle de la planète, l’île de Tromelin, anciennement dénommée l’île de Sable, a été le théâtre d’une tragédie immense, inconnue d’une grande partie de la population. Situé au cœur de l’Océan Indien et aperçu pour la première fois en 1722 par un navire de la Compagnie des Indes orientales, cet îlot d’un kilomètre carré presque uniquement constitué de sable, balayé incessamment par les alizés est un territoire français, bien que l’île Maurice revendique son rattachement. Perdue au milieu de nulle part, localisée à un peu moins de cinq cents kilomètres de la première terre, Madagascar, Tromelin semble être la partie visible d’un volcan. Ses côtes sont principalement constituées d’un récif corallien, rendant toutes formes de navigation périlleuse.

C’est en 1761 qu’un navire de la Compagnie des Indes orientales, créée sous le règne de Louis XIV afin d’étendre les échanges maritimes entre l’Europe et l’Asie, que ce soit des marchandises ou des hommes, va abandonner plusieurs esclaves malgaches durant quinze longues années sur l’îlot Tromelin. Le départ est donné le 17 novembre 1760 du port de Bayonne. L’Utile, nom de la flûte de la Compagnie qui n’était pas équipée pour le transport d’esclaves, va longer les côtes de l’Afrique de l’Ouest durant plusieurs mois, s’arrêtant à Foulpointe, village rural situé au nord-est de Madagascar, afin d’embarquer cent soixante esclaves en fraude et repartir vers son port final, l’île de France, nom actuel de l’île Maurice. Au XVIIIème siècle, les cartes maritimes restent encore inexactes et Tromelin peu connue des navigateurs, si ce n’est de quelques capitaines Hollandais et Portugais. Alors que le Capitaine de l’Utile, Jean de Lafargue, cherche sa direction parmi les cartes mises à sa disposition, il se trompe d’orientation, entraînant un naufrage inévitable dans la nuit du 31 juillet 1761. Coincé dans le récif de l’île, l’équipage tente d’alléger le bateau en jetant par-dessus bord tout objet inutile afin de rapprocher l’épave au plus près de la terre ferme. Cette affirmation fut vérifiée lorsque des canons et des pièces d’artillerie ont été retrouvés dans les fonds marins. Une centaine de mètres sont alors gagnés. Le bateau se désagrège peu à peu. Tous ne survivent pas à cet évènement, les rescapés sont au nombre de cent vingt-deux membres d’équipage et une soixantaine d’esclaves. C’est l’écrivain à bord de l’Utile qui répertoriera ces données. Les jours s’écoulent sur l’atoll, lorsque le personnel eut l’idée de construire une embarcation de fortune avec le bois dont ils disposaient encore de l’Utile. Après deux mois de travaux, l’embarcation est mise à l’eau ; l’équipage réussit à rejoindre Madagascar sur le radeau, laissant derrière lui l’ensemble des esclaves. Une promesse est lancée par le premier Lieutenant du navire, Castellan du Vernet : ils reviendront les chercher. Pourtant, bien que le Gouverneur de Madagascar, très actif dans la traite négrière pour son propre compte, ait été prévenu du naufrage à l’arrivée des marins français, les esclaves vont être abandonnés à leur sort durant quinze années, malgré les nombreuses lettres du premier Lieutenant prouvant son désir d’aller récupérer les hommes.

Les recherches archéologiques

Ainsi, pour mieux comprendre comment ces individus ont pu survivre durant ces longues années, comment la vie en communauté a été rendue possible, plusieurs chercheurs de l’Institut national de recherches archéologiques (Inrap) ont mené une enquête les conduisant à deux reprises sur l’îlot pour répondre à ces questions entre 2006 et 2008. Le Commandant Max Guérout, Président du Groupe de Recherche en archéologie Navale, mène ces recherches archéologiques auprès de Thomas Romon, archéologue de l’Inrap. L’équipe met à jour la première nécessité à laquelle les rescapés ont dû faire face : trouver de l’eau potable. C’est au bout de trois journées que la ressource est découverte à près de cinq mètres de profondeur. Rapidement, Max Guérout remarque que les données sur les esclaves survivants ont été faussées afin de minimiser la faute commise en embarquant des esclaves en fraude. Ce ne sont plus une soixantaine de personnes qui restent sur l’île, mais quatre vingt. Le Commandant pense que les esclaves venaient des hauts plateaux de Madagascar, ainsi que des régions côtières, puisque les rescapés de Tromelin ont raconté que dix-huit hommes avaient par la suite construit un radeau afin de regagner l’île, chose impossible sans des connaissances de base de l’océan, tant il est déchaîné autour de l’atoll. L’équipe de recherche découvre qu’aucune occupation humaine n’avait été faite avant ce naufrage sur l’îlot et découvre quatre stades de transformation de l’île prouvant qu’une réelle solidarité s’était installée entre eux. Ces phases successives de changement sont notamment dues aux différents phénomènes climatiques, avec notamment de nombreux cyclones et envahissements des eaux, visibles dans les strates de la terre. Un camp a été construit par les survivants puisque des traces d’un véritable habitat ont été découvertes. Un mur érigé afin de protection de huit mètres de long, sur trois mètres de large, avait même été érigé. La population s’adapte à la vie sur Tromelin, à des conditions auxquelles ils n’avaient auparavant jamais été confrontés. Un phénomène intéressant a par ailleurs été découvert par les chercheurs. A Madagascar, la pierre était uniquement destinée aux tombeaux, décision prise par la monarchie par le biais d’une ordonnance interdisant la construction d’habitats en dur. Or, des restes de murs composés de pierre ont été retrouvés sur l’atoll ; les esclaves allant au-delà de leurs coutumes.

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Afin d’assurer leur survie, l’élaboration ou la récupération d’objets fut nécessaire ; mille six cents soixante quatre d’entre eux ont été découverts, certains provenant directement de l’épave. Quelques uns ont même été détournés de leur usage initial ; Max Guérout évoque notamment un gond de porte ayant servi de hache. L’alimentation se restreignait au strict minimum. De par sa géographie, comme vu précédemment, la pêche est un exercice périlleux pour celui qui s’y risque. Ainsi, les prisonniers mangeaient principalement les œufs des oiseaux ayant établi leurs nids ici, utilisant les plumes des dépouilles pour confectionner leurs habits, et capturaient les tortues vertes venant pondre sur le banc de sable. Aucune trace de cannibalisme n’a été observée sur les deux corps retrouvés par l’équipe de recherche.

Ce n’est qu’en 1776 qu’un bateau, avec à son bord le Chevalier de Tromelin, jettera l’encre afin de récupérer les rescapés, sept femmes et un nourrisson de huit mois. Ces survivantes ont aussi été une clef importante afin de comprendre comment la survie avait été rendue grâce à leurs témoignages après leur arrivée à Madagascar. La descendance de ces derniers n’a pourtant pas été retrouvée, seul le certificat de baptême de l’enfant survivant, appelé Moïse, l’a été. Toutefois, une personne témoigna auprès de Max Guérout que le nom de famille de sa grand-mère était l’Utile. L’hypothèse est donc que des rescapés du naufrage aient été baptisés du nom de l’épave, ouvrant alors une nouvelle voie de recherche pour l’équipe de l’Inrap et du Gran. Afin de rendre hommage à l’homme qui avait porté secours aux naufragés, l’île de Sable a été renommée du nom du Chevalier de Tromelin.

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Manon Gussy

Sources :

Sylvain Savoia, Les esclaves oubliés de Tromelin