Perception : quand l’art appelle la paix

C’est en 2015 qu’El Seed (graffeur franco-tunisien) eut l’idée un peu folle d’entreprendre le projet Perception. Son idée initiale était de mettre en lumière une communauté isolée et marginalisée, c’est pourquoi il a choisi de réaliser son projet à Manshiyat Nasser, une paroisse isolée du Caire, où vit la communauté des Zabaleen (les éboueurs, en arabe), se chargeant de débarrasser Le Caire de toutes ses ordures et d’élever des cochons. Cette communauté copte et majoritairement chrétienne est perçue comme sale à cause de son lien proche avec les déchets.

Le but de l’œuvre est de pouvoir effacer les idées reçues que l’on se fait sur des personnes avant de les connaître, changer de perception par rapport à ce que l’on pense sans réellement savoir. Son œuvre permet de crypter le sens du message : c’est une œuvre en anamorphose, étendue sur 50 immeubles et le seul moyen de la voir dans son intégralité est de monter sur le Mont Mokattam et se mettre à un point précis. Les étapes à faire avant de pouvoir percevoir l’œuvre complète nécessite une volonté et une force physique, représentant les difficultés que l’on a pour changer de point de vue, d’opinion lorsque l’on a déjà des idées fixes.

El Seed aime mêler art urbain et calligraphie arabe dans ses œuvres, ce qu’il appelle des « calligraffitis ». Chacune de ses œuvres comporte une inscription et celle-ci a la citation d’Athanase d’Alexandrie (évêque copte du IIIème siècle) « Quiconque voulant voir la lumière du soleil, doit d’abord s’essuyer les yeux » écrite en arabe. Cette citation réfère à leurs origines coptes, mais aussi au sens défendu par l’œuvre : la question du jugement inconscient et les différents angles à aborder avant de se faire une opinion. Il était important qu’ils puissent s’identifier à l’œuvre, puisqu’elle allait être peinte sur leurs maisons et allait faire en quelque sorte partie de leur quotidien. Mais au-delà de cet aspect centré sur cette communauté, l’œuvre transmet aussi un message universel auquel tout le monde peut plus ou moins s’identifier, car c’est avant tout un projet d’échange, d’unité et d’humanité.

Photo : Perception, Cairo. eL Seed, 2016 – «Courtesy of eL Seed»


Durant la création du projet qui a duré toute une année, l’artiste a créé de nombreux liens avec les habitants du village : certains ont participé en peignant et en préparant les installations, d’autres étaient curieux et cherchaient à savoir quel était ce projet et d’autres encore proposaient simplement des repas et étaient hospitaliers envers El Seed et ses collègues. Tout cela lui a fait réaliser que c’était une communauté généreuse, conviviale et surtout attachante ; il considère ce projet comme « la plus belle expérience humaine de [sa] vie » lors d’une présentation sur TedxTalks (à voir ici). Mais toute cette joie n’est pas apparue sans embûches, les conditions de travail étaient difficiles : escalader des ordures pour peindre un bout de l’œuvre, pouvoir travailler entourer d’animaux, être la plupart du temps suspendu et toujours prendre du recul pour que l’œuvre prenne son sens.

Photo : Perception, Cairo. eL Seed, 2016 – «Courtesy of eL Seed»


Les perceptions qui évoluent ont permis à tous de pouvoir se rassembler et de faire la paix en se détachant des idées préconçues ; les habitants ont compris le projet, l’artiste et son équipe ont pu voir qui étaient vraiment les personnes de cette communauté et enfin, les personnes extérieures peuvent comprendre l’intérêt de changer de perception vis-à-vis de cette communauté.

Sabrine Ben Mansour