Retrait des troupes américaines en Syrie : entre surprise et désillusion

Le 19 décembre dernier, coup de tonnerre diplomatique et militaire lorsque Donald Trump annonce subitement le retrait des troupes américaines en Syrie. Agréable nouvelle pour les russes et turcs, panique au Pentagone et chez les alliés (occidentaux et kurdes), victimes d’une énième décision unilatérale du président américain.

Si le fond est une surprise, la forme n’en est pas vraiment une. Comme à son habitude, Donald Trump gère la diplomatie américaine sur Twitter. Le 19 décembre 2018, il affirme que les États-Unis ont « vaincu l’EI en Syrie, ma seule raison d’y être pendant la présidence Trump.”  et confirme dans une vidéo postée le lendemain: « nous avons gagné contre l’État Islamique, nous les avons battus et nous les avons bien battus. Et maintenant il est temps que nos troupes rentrent à la maison. » Cette décision inattendue concerne 2 000 soldats américains, et un important matériel militaire présent en Syrie.

Mauvaise surprise pour certains…

Cette annonce coup de théâtre chamboule le Pentagone avec la démission du secrétaire d’État à la défense, Jim Mattis, le lendemain de la déclaration du président américain. Cette dernière serait alors issue d’une prise de décision isolée de la part de Donald Trump, s’attaquant seul au conflit syrien sans conseil, ni recommandation.

Mais le ministère de la Défense américain n’est pas le seul à transpirer d’incompréhension. La France d’abord, avec Emmanuel Macron qui a fait part de son étonnement lors de son déplacement au Tchad en affirmant qu’il « regrett[ait] très profondément la décision prise en Syrie. » précisant l’importance du travail des Forces Démocratiques Syrienne (FDS, à majorité kurde) : «  nous ne devons pas oublier que depuis le début de notre implication au Levant, la coalition internationale, dont les États-Unis sont la force principale et la charnière, ont opéré en Syrie avec un appui : les FDS. »

Les Britanniques ont ensuite mis en avant le fait que l’affirmation de Donald Trump sur l’existence fragile et amoindrie de l’État Islamique semblait être éloignée de la réalité. Tobias Ellwood, secrétaire au ministère de la Défense britannique, considère que « L’EI a adopté d’autres formes d’extrémisme et la menace est encore bien vivante. »

Déception également pour Israël qui, à défaut de s’occuper des populations civiles syriennes, s’inquiète des visées iraniennes. Après avoir frappé les forces iraniennes et le Hezbollah, Benyamin Nétanyahou a déclaré : « Nous continuerons à agir très vigoureusement contre les tentatives de l’Iran de s’installer en Syrie. » À chacun ses objectifs, à chacun sa guerre…

…bonne nouvelle pour d’autres

Mais en revanche, la Russie a salué cette décision le 20 décembre lorsque Vladimir Poutine a annoncé qu’il était « d’accord avec le président américain. » Le retrait des 2 000 soldats lui permettrait d’agrandir son influence sur la région sans le spectre américain.

Idem pour Erdogan, qui est toujours en conflit avec les Kurdes. Trump a de plus accordé sa confiance aux Turcs pour gérer le reste de l’État Islamique: « le président Erdogan m’a assuré qu’il éradiquera ce qui reste de l’EI en Syrie » affirme-t-il. Les deux présidents seraient arrivés à un consensus pour « éviter un vide de pouvoir » en Syrie. Mais Ankara joue un double discours, le président turc dit avoir comme objectif que « les groupes terroristes soient chassés de l’est de l’Euphrate », et se dit prêt à une intervention militaire : « Nous pouvons enclencher nos opérations en Syrie à n’importe quel moment à partir des territoires qui correspondront à nos projets ». Mais ces « groupes terroristes » dont parle Erdogan font beaucoup plus référence aux Kurdes et leurs alliés arabes qu’aux combattants de l’État Islamique.

Désillusion pour les FDS

Il s’agit ici également d’une énorme désillusion pour les FDS et les kurdes. Non seulement ils se sentent abandonnés mais ils sont, depuis plus d’un mois, victimes d’un ascenseur émotionnel suite aux changements de caps diplomatiques du président américain.

Tout d’abord, l’armée turque se préparait, dès mi-décembre, à intervenir contre les kurdes dans le nord de la Syrie. Mais l’annonce américaine a perturbé les plans turcs : rien de salvateur pour les kurdes. Bien au contraire. L’inquiétude ronge les rangs des FDS, à l’image d’Ilhan Ahmed, responsable politique kurde coprésidente du Conseil démocratique syrien, qui affirme le 21 décembre que « si la Turquie nous attaque, nous ne pourrons plus lutter contre l’État islamique. » Remettant en cause les objectifs soi-disants atteints des États-Unis, les forces kurdes restent lucides et redoutent une potentielle attaque de l’armée turque (prévue initialement en décembre). C’est ainsi que, logiquement et sans surprise, les troupes turques postées à la frontière syrienne furent renforcées le 24 décembre. Face à cette menace grandissante, les FDS paniquent, reculent et font appel, le 28 décembre, aux troupes de l’armée syrienne pour faire barrage à une future attaque dans la ville de Manbij.

Acculés, les kurdes demandent alors un soutien d’abord diplomatique puis militaire à la France (qui possède encore plus d’un millier de soldats en Syrie). Emmanuel Macron a, par ailleurs, voulu tempérer Donald Trump en privilégiant un  retrait « réfléchi et coordonné » de Syrie. Cela peut également s’expliquer par le fait que ce retrait semble plus compliqué et plus lent que prévu. “Nous partirons à un rythme approprié tout en continuant à nous battre contre [les djihadistes] et à faire tout ce qui est prudent et nécessaire ! » a évoqué Donald Trump début janvier. Voilà qui devrait donner un peu de répit aux FDS.

Source : Flickr

Source : Flickr

Mais à partir du 8 janvier, les rebondissements diplomatiques reprennent. Alors que les américains et turcs entretenaient de bonnes relations suite à la décision de Donald Trump ; le bateau chavire et les États-Unis affirment qu’un retrait de leurs troupes est impossible si les Turcs attaquent les forces kurdes. Ankara s’impatiente et s’énerve, mais le Président de la maison blanche va plus loin et assure, le 10 janvier, de « dévaster la Turquie économiquement si elle attaque les Kurdes », concluant son tweet d’un « Stop aux GUERRES SANS FIN. » Mais le ton entre les deux présidents change à nouveau le 14 janvier ; suite à un entretien téléphonique, les deux chefs d’État se mettent d’accord sur « une zone de sécurité débarrassée du terrorisme au nord de la Syrie. »  Mike Pompeo, secrétaire d’État des États-Unis confirme : « Nous voulons une frontière sûre pour toutes les parties, pas seulement pour les Turcs et les Kurdes. Il y a aussi dans la région des Arabes et des chrétiens, contre lesquels nous ne voulons pas voir des violences se reproduire. »

Cette décision précipitée remet en cause toute la volonté kurde d’un changement de société et de modèle de société. En effet, les kurdes essayaient courageusement d’instaurer un confédéralisme démocratique (les maîtres-mots étant démocratie, écologie, socialisme, et féminisme), avec, inévitablement, des imperfections dues au contexte de guerre. L’utopie kurde était de créer une (vraie) poche démocratique au Moyen-Orient (qui aurait pu ensuite se propager au reste de la région). Or, le risque d’une imminente intervention turque bouleverse une nouvelle fois ces projets. Si les États-Unis et les démocraties occidentales ont privilégié comme allié les FDS, c’est justement parce que ces dernières avaient une notion démocratique dans leurs revendications et objectifs. Les abandonner, c’est abandonner peut-être aussi un espoir d’une nouvelle organisation politique en Syrie…

Retour à la case départ ?

La complexité de la réalisation du retrait des troupes américaines en Syrie est la preuve d’un conflit qui change de tournure. L’argument avancé par Donald Trump selon lequel l’État Islamique n’existe (presque) plus montre l’émergence d’un autre problème. Pour la plupart des acteurs présents sur le terrain, c’est-à-dire l’armée syrienne soutenue par les russes, la coalition internationale et les FDS, l’État Islamique était l’ennemi commun, la cible de tous. Aujourd’hui, même si les dires du président américain sont à nuancer, l’EI est franchement affaibli (on estime qu’il occuperait 4km² près de la ville de Baghouz). Et par conséquent, nous arrivons à un point de retournement où la donne a changé. C’est un retour au problème initial que pose la fin (progressive) de l’EI. La guerre civile syrienne est loin d’être terminée mais force est de constater que le régime syrien (soutenu par la Russie et l’Iran) a repris du terrain et de l’influence. Et de même que pour l’abandon des FDS, c’est l’espoir d’une société démocratique en Syrie qui s’en va. Les différents groupes rebelles, qui se sont croisés, qui ont évolué n’ont certes pas tous un projet politique alléchant pour la communauté internationale mais certains d’entre eux se sont soulevés contre une impasse politique qu’était la dictature de Bachar al-Assad. Le départ des troupes américaines pourrait entraîner celui des autres pays membres de la coalition. Ces pays doivent répondre au dilemme qu’ils arrivaient jusqu’alors à éviter : que faire de Bachar al-Assad et de son régime ?

La désillusion semble l’emporter. Après avoir soulevé l’espoir, gorgé le peuple syrien d’ambition, de volonté de changer, d’améliorer la vie, la révolution syrienne de 2011 a depuis longtemps tourné au cauchemar. Mais après tant de sacrifices, tant d’horreur : la poursuite de la lutte pour la liberté est-elle plus importante que la paix ?

Léon Scheid