L’amour des monstres : une autre histoire du cinéma

Halloween approche à grand pas, l’occasion pour beaucoup de se doter du déguisement le plus horrifique et d’organiser une fameuse soirée films de monstres entre amis. Véritable sacro-saint du cinéma d’horreur, le monstre, quelle que soit sa forme du moment qu’il fait peur, est une vérité incontournable. Cependant, une autre vision de ces créatures est dépeinte à côté, au cinéma, même si celle-ci reste plus discrète. Et quoi de mieux que de fêter halloween avec ceux qui considèrent cette soirée comme la plus réjouissante de l’année ?

Les monstres hantent notre imaginaire quotidien depuis la nuit des temps, ils nous accompagnent depuis notre enfance et ne cessent de nous poursuivre. Comme le montre le film de David Robert Mitchell, nous ne pouvons les oublier ou les fuir. Il est possible de les maintenir à distance, mais un jour où l’autre, ils nous rattrapent. C’est ainsi qu’ils sont dépeints dans l’imaginaire collectif. Jadis, les contes inondaient les sociétés et, sous la plume des écrivains, ils servaient à métamorphoser les peurs les plus effroyables et les plus silencieuses. Et pour cause, ces créatures nous effraient autant qu’elles nous fascinent. Elles sont de véritables catharsis pour l’être humain qui, par ce biais, met une image sur ses peurs les plus profondes. Peurs personnelles, phobies, mirage horrifique collectif ou traumatisme familial, les monstres prennent tout un tas de formes pour coller au mieux à nos angoisses.

Si les récits, les mythes et légendes ainsi que les contes ont façonné notre conscience des monstres et leur interprétation, le cinéma contemporain puise son imaginaire dans les ouvrages de romanciers du XXe siècle. En effet, Lovecraft, Edgard Allan Poe, Stephen King ou bien Tolkien, pour ne citer qu’eux, n’ont de cesse de voir leurs œuvres inspirer le cinéma. Vous l’aurez compris, l’imaginaire populaire autour du monstre et de sa figure de style ne date pas d’hier.

Le cinéma en tant que nouvel art populaire par excellence reprend les codes et les traits des anciens médiums populaires. Il est la continuation des récits, contant ainsi d’une autre manière notre histoire passée, présente mais également future. Qu’ils abordent des crocs, des tentacules ou qu’ils soient tapis dans l’ombre, ils sont une figure récurrente, protéiforme et irremplaçable.

Les origines du film de monstres

Le cinéma et les monstres sont une histoire d’amour qui dure depuis l’origine de cet art. On peut attribuer la naissance de ce genre à deux cinéastes. Le premier, Willis O’Brien, avec The Dinosaur and the Missing Link : A Prehistoric Tragedy, remonte le temps pour nous conter la première rencontre entre l’Homme et le « monstre », où la créature fait office de géant naturel, indomptable et impitoyable. Cet univers, Willis va le prolonger dans ses films suivants et va servir de modèle à d’autres cinéastes. En 1925, Harry Hoyt sort Le monde perdu qui préfigure lui aussi comme une véritable date clé dans le film de monstres, présageant l’arrivée de King Kong en 1933. Willis O’Brien contribue à poser les bases du film de monstres, mais un autre avant lui avait déjà façonné et repris les codes des monstres de la littérature pour les transmettre au grand écran. Il s’agit de George Méliès, précurseur des effets spéciaux et créateur de génie, qui sort en 1896 Le manoir du Diable, premier film de vampires. Ces deux réalisateurs ainsi que des œuvres tel que Frankenstein de J. Searle Dawley, contribuèrent au succès commercial du genre et ancrèrent un peu plus l’imaginaire bestial du monstre dans la culture populaire. Ce succès qui va être prolongé par une floppée de films de série B et d’adaptations flirtant avec la dénonciation du réel et l’envie du divertissement.

Les monstres, catalyseurs de nos peurs 

Dans les autres formes artistiques, la monstruosité était utilisée pour signifier la peur, interpeller nos angoisses. Le cinéma a ce pouvoir de recourir à plusieurs sensations pour subjuguer la crainte par l’image et le son. Une porte qui grince, une nuit sombre et calme, une musique qui entraine le spectateur dans une torpeur résonnante au plus profond de lui… Mais il y a surtout les protagonistes et leurs némésis. Le cinéma a souvent puisé dans l’imaginaire des récits pour nous rappeler nos frayeurs. Les années 1960-1970 marquent bien cet intérêt pour les films de monstres et ce qu’il est possible de renvoyer aux spectateurs à travers. Cette décennie est marquée par la société de production britannique Hammer qui fait de ces années l’âge d’or du film de monstres. Le studio britannique se démarque dans un premier temps grâce à la technique du technicolor qui n’était jusqu’alors pas répandue dans les films de monstres. Le film clé pour comprendre l’idéologie se cachant derrière la Hammer est Frankenstein s’est échappé en 1957, donnant le ton à la prochaine décennie. La figure du monstre se trouve réinventée, l’horreur et l’aversion s’installent chez le spectateur qui se trouve à la fois stupéfait et subjugué. Le studio comprend alors l’équation qui se joue et en profite. Le style Hammer vient de naître : un univers gothique, des monstres issus de l’imaginaire collectif pour en puiser les angoisses humaines et l’intérêt qui en découle. C’est également la possibilité de jouer avec la subversion, l’érotisme, tout en questionnant nos peurs.

Le studio Hammer a marqué toute une génération de cinéastes et continu encore aujourd’hui à être une référence.

Les années 1980-1990 voient la fin du règne de la Hammer, dommage collatéral du conservatisme politique qui règne en Angleterre. Cependant, les films de monstres ne vont pas dépérir mais trouver un renouveau avec Universal. L’arrivée de nouvelles techniques permettent de prendre le contre-pied sur la vision de la Hammer. Les films de monstres doivent maintenant être impressionnants, faire peur et tant pis si on délaisse la fantaisie et une certaine forme romanesque qu’on pouvaient trouver dans les films du studio britannique. L’objet du film est de créer une angoisse pour répondre à ce sentiment primaire qui est de ressentir de la peur. Une addiction compensatoire et un préalable que les films de monstres doivent maintenant remplir.

Les monstres comme éloge de la différence

Peu à peu, le cinéma de monstres s’est forgé une image entre action, horreur et sensation de peur, notamment grâce au studio Hammer. Cependant, à côté de ce courant, certains réalisateurs tentent de trouver un nouveau souffle à ce cinéma en revenant aux bases du néologisme en revêtant à ces monstres une aura humaine, dotée de sentiments forts et aussi complexes que l’être humain, en ne faisant plus d’eux seulement les horreurs et les méchants des films, mais en construisant autour d’eux la narration de leur film ainsi que le propos. 

« Il ne faut jamais imaginer un monstre dans l’idée qu’il fasse peur, il faut l’imaginer en regardant tranquillement le soleil sentant la brise, au repos », Ray Harryhausen

Deux noms dans le cinéma contemporain ressortent lorsqu’on parle d’amour du monstre : Tim Burton et Guillermo del Toro. Le dernier a frappé fort avec The shape of water permettant ainsi de porter au plus haut niveau du cinéma cette philosophie. Véritable chef d’œuvre du réalisateur cristallisant l’amour des monstres. 

Attention, on parle ici d’amour des réalisateurs pour les monstres et non d’un film traitant de l’amour entre un monstre et une personne humaine. La nuance est importante car il y a une différence. Dans le regard de Del Toro, on peut y voir un amour profond, simple et enthousiaste pour les monstres. Il y a une bienveillance pure envers ces marginaux au ban de la société, une véritable philosophie et recherche pour que le monstre représente plus qu’un film. C’est l’amour de la différence, du mystère et de l’envie de comprendre. Cet amour pour les monstres dans leurs films provient du refus des consensus et des dogmes, de la curiosité pour la différence mais surtout de la fascination pour les contes. 

« Les monstres n’existent pas comme dans les films. Il n’y a pas de vampires, de loups-garous ou d’aliens parmi nous. Les créatures dans mes films sont les monstres beaux et fragiles auxquels on peut s’identifier émotionnellement et j’essaie de montrer que ce sont les humains qui sont mauvais. Pas les fantômes ou les vampires, mais bien la haine des humains. Vous savez, c’est très rare que je sois effrayé par un monstre au cinéma. J’aime les monstres, je pourrais les regarder pendant des heures. Si vous lui mettez des cornes, des pointes, des dents énormes et qu’il ne semble jamais au repos c’est raté. Si le monstre peut avoir l’air en paix vous êtes en bonne voie. La créature doit influencer l’atmosphère du film et elle doit pouvoir respirer ». Tels étaient les mots du réalisateur lors de la sortie de The shape of water. 

Dans son Labyrinthe de Pan, le cinéaste livre l’œuvre la plus complète et la plus descriptive de sa vision tant il reprend la totalité de ses codes (le temps, les vieux mécanismes, les insectes, les monstres, l’amour et la guerre). Il pose également ici la base de ce qui sera son cinéma : le mélange du conte et de la réalité. Guillermo livre une profonde mélancolie où les monstruosités côtoient l’insurmontable cruauté humaine dans une Espagne franquiste. Film bouleversant et terrible, il ne laisse guère d’illusion sur le bonheur humain.  Les monstres vivent dehors et font pleuvoir terreur, meurtre, torture tandis que les créatures vivent cachées, loin du regard des Hommes. Celles-ci ne croient plus en l’humain, mais croient cependant en l’innocence de l’enfance, et donc du futur.

L’amour de Burton, lui, est magnifié par le fantasme, le délirant et la singularité des êtres protéiformes. Ses monstres chéris sont grands, laids, empreints de folie et de dialectique. Il aime autant les monstres qu’il en a peur. Ses films sont des contes cruels où les créatures ont pour rôle d’accompagner, en bien ou en mal, la figure principale du film. Loin d’avoir peur des monstres, Tim Burton considère ceux-ci comme des amis, des horlas qui l’ont accompagné toute sa vie. Là où Guillermo del Toro y voit des créatures fascinantes à aimer profondément, Burton y voit des individus délirants qui l’ont bercé toute sa vie.

« Quand j’étais enfant, ce n’étaient pas les monstres, mais plutôt les humains qui me déroutaient. Je me sentais des liens avec les monstres, comme beaucoup d’enfants je suppose. Dans les films d’horreur classiques, c’est le monstre qui témoignait de sentiments humains, en particulier dans les années cinquante car les acteurs étaient alors très raides dans leur jeu ! Il était plus facile de s’identifier aux créatures ! »

Enfant, Burton était un marginal qui préférait la compagnie féérique des contes et de l’imaginaire à la présence humaine. Cela se ressent dans chacun de ses films où la plupart de ses personnages sont des parias attachants refusant la cruauté humaine. Des créatures qui dérangent, qui font tache. On y retrouve cycliquement dans chacune de ses œuvres ces différentes sensations. Des personnages en marge, secrètement fragiles et humanisés, dans lesquels on se reconnait pourtant. Des êtres hybrides, inconfortables dans leur environnement, trop étreints et éteints jusqu’au moment où ils sont rejetés. 

On retrouve cette vision dans Edward aux mains d’argent, œuvre la plus intime de Tim Burton, reflétant son enfance, sa solitude, sa peur du monde réel ainsi que sa douce innocence.

Burton a compris l’importance des contes dans la société à travers les films de la Hammer. Gage de pérennité, les contes possèdent la magie, l’universalité et la cruauté injuste des plus grands. Souhaitant réaliser une œuvre puissante et intemporelle, il décide de se risquer à l’art des frères Grimm ou d’Andersen. Avec Edward aux mains d’argents, il livre un véritable conte moderne au cinéma, empreint d’une richesse incroyable. Mais Edward aux mains d’argent est violent, extrêmement violent même. Mais cette brutalité n’est pas graphique, c’est une barbarie intérieure, une boule de rage dans la gorge de tout ce que l’on ressent mais qui ne s’exprime jamais se perçoit pleinement dans la seconde moitié du film. Conte cruel à la mélancolie douce, délicatesse bestiale où la poésie du monstre doit faire face à la violence des réactions humaines, les explosions de rage d’Edward n’ont rien de bestial au milieu de cet univers.

« Toi, tu es laid, et tu ne connais pas ta chance : au moins, si on t’aime, c’est pour une autre raison ». Charles Bukowski 

Dans les deux visions du cinéma de monstres, on y retrouve cet amour pour les monstres qui montre en fin de compte un amour pour l’humanité, pour les êtres humains, mais surtout pour ceux qui sont différents. Ceux cassés, isolés, ces handicapés sociaux ainsi que ces inadaptés des temps modernes. Burton et Del Toro font des rebus de la société, « ces monstres », ces êtres trop sensibles pour vivre convenablement dans la société, les héros de leur film, ou du moins des personnes récurrentes dans leurs cinématographies. Les monstres sont souvent décrits comme des créatures horribles, méchantes et hideuses, qui représentent le plus souvent les côtés les plus sombres de l’humanité. 

Les films d’Halloween resteront toujours des films de monstres où la peur domine les autres sentiments, mais il est bon de donner un second souffle aux films d’Halloween. Ces deux monstres-là vous offrent une multitude de films pour voir Halloween comme le jour le plus festif et le plus touchant de l’année…

Quelques films :

  • Crimson Peak de Guillermo del Toro
  • Le labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro
  • La forme de l’eau de Guillermo del Toro
  • L’étrange Noel de Monsieur Jack de Tim Burton
  • Big Fish de Tim Burton
  • Edward aux mains d’argent de Tim Burton
  • Quelques minutes après minuit de Juan Antonio Bayona 
  • A Ghost Story de David Lowery

Baptiste Teychon