Définition du drame par Kenneth Lonergan

Poursuite de la rétrospective de la décennie cinématographique. Après Her, place à un film tout aussi marquant à la fois pour ces dix dernières années mais aussi pour son réalisateur et scénariste. Manchester by the Sea est l’apogée de la réflexion de Kenneth Lonergan déjà entrevue dans ses deux premiers films. Il en fait un mixage pour obtenir un cocktail impressionnant d’émotion et de maîtrise. 

Un long chemin jusqu’à Manchester by the Sea

Lonergan n’a pourtant pas eu un chemin aisé jusqu’à son chef d’oeuvre. Révélé d’abord comme dramaturge puis scénariste, il a rapidement réalisé son premier long-métrage, You Can Count on Me (2000), pour lequel il a été nommé aux Oscars dans la catégorie scénario original, tout comme Laura Linney dans la catégorie meilleure actrice. C’est après, en tant que réalisateur, que les choses se sont compliquées. Les problèmes en post-production pour son deuxième film, Margaret (2011), ont longtemps cru empêcher la sortie de ce dernier, long de deux heures et trente minutes. Malgré l’aide de Martin Scorsese, producteur de You Can Count on Me, pour lequel Lonergan a participé au scénario de Gangs of New-York, et de Thelma Schoonmaker au montage, cela n’enchentait guère Gary Gilbert. Rongé par cet épisode, ce n’est qu’au terme d’une pause de neuf ans que Lonergan réussit enfin à sortir Margaret au début de la décennie, sans pour autant obtenir le succès commercial escompté, malgré des critiques plutôt favorables. 

Ce cheminement est important pour comprendre la portée de Manchester by the Sea (2016) et sa place dans la filmographie du réalisateur. S’il a remporté l’Oscar du meilleur scénario original pour ce film en 2017, il a également été nommé dans la catégorie meilleur réalisateur pour la première fois. Cela n’est pas anodin. Si son talent d’écriture était indéniable, notamment dans le très dialogué Margaret, sa réalisation montrait des promesses sans pour autant atteindre le niveau exceptionnel que son potentiel laissait présager. Avec Manchester by the Sea, nous avons enfin l’expression fluide et unique d’un véritable langage cinématographique qui s’est travaillé pendant quinze ans autour d’un thème, le drame, que Lonergan revisite à sa façon, empruntant énormément au sous-genre mélodramatique sans pour autant tomber dans un pathos excessif. Cela est dû à sa maîtrise scénaristique qui emploi des stratagèmes bien huilés, ainsi qu’à une démarche cinématographique qui trouve une force réellement intéressante dans Manchester by the Sea. 

Le climax dramatique

Comme tout drame, on assiste à une rupture dans la vie des personnages, et les trois films de Lonergan ne dérogent pas à la règle. Dans You Can Count on Me, la rupture se fait pendant l’enfance des deux personnages principaux avec le décès de leurs parents dans un accident de voiture. Cette introduction très âpre dégage cependant moins de dramatisme à l’écran que les scènes de rupture des deux autres films. Dans Margaret, la rupture a lieu au moment où l’histoire se déroule avec le décès d’une dame renversée par un bus, car le chauffeur était distrait par la protagoniste, Lisa (Anna Paquin). Se sentant coupable, elle tente alors d’aider la meilleure amie de la défunte à obtenir des dédommagements et le licenciement du chauffeur. Dans Manchester by the Sea, et c’est là où le mixage des deux précédents films est très visible, on assiste à une double rupture. Comme dans You Can Count on Me, le traumatisme remonte à plusieurs années, lorsque Lee (Casey Affleck) perd ses trois enfants dans l’incendie de sa maison auquel il assiste impuissant avec sa femme, Randi (Michelle Williams). Mais, comme dans Margaret, il y a une rupture au moment présent avec le décès du frère de Lee, Joe (Kyle Chandler). Ce décès provoque un changement dans la narration avec une vie bouleversée pour le neveu de Lee, Patrick (Lucas Hedges), et, bien évidemment, pour Lee puisque celui-ci a été désigné responsable légal de son neveu sans le savoir. 

Toutes ces ruptures constituent les climax dramatiques des films de Kenneth Lonergan. Bien évidemment, tout le ressort dramatique ne repose pas uniquement sur ces ruptures. Il repose également sur le langage cinématographique et scénaristique de Lonergan qui appuie considérablement sur l’aspect tragique de ces scènes pour en faire des moments clés d’intense souffrance pour les personnages, sentiment qui aurait des répercussions sur le spectateur. Hélas, dans You Can Count on Me, même si nous apercevons l’esquisse d’une patte Lonergan, je trouve personnellement que l’introduction et la mort des deux parents sont bâclées, comme si le scénariste et réalisateur ne voulait pas nous en dire trop sur la peine des deux enfants afin de mieux garder la surprise de ce qu’ils sont devenus. Sans grande surprise cependant, la grande soeur, Sammy (Laura Linney) est parvenue à avoir une vie stable alors que le petit frère, Terry (Mark Ruffalo), n’a jamais vraiment réussi à se remettre de ce traumatisme, menant une vie difficile et instable. Au contraire, dans Margaret et Manchester by the Sea, Kenneth Lonergan montre une réelle aptitude à créer une atmosphère tendue, un climax crescendo qui bouleverse. La scène de l’accident de bus est en effet un véritable climax dramatique dans le sens même que lui donne Lonergan. Néanmoins, Manchester by the Sea reste la référence ultime avec LA scène de l’adagio d’Albinoni. Bien que dialoguiste hors pair, il utilise la musique pour cacher parfois les dialogues. Il l’utilise d’autant plus intelligemment pour accompagner la scène en flash-backs qui révèle pourquoi Lee n’est plus dans cette petite ville côtière avec Randi, pourquoi il est silencieux et brisé. 

Le flash-back, élément de langage pertinent

Le flash-back est un élément très courant dans le cinéma. Bien qu’il avait adopté une structure temporellement linéaire dans ses deux premiers films, Kenneth Lonergan choisit d’utiliser couramment mais habilement ce stratagème dans Manchester by the Sea. Grand bien lui a pris. Les flash-backs lui permettent de ne pas griller l’aspect dramatique dès le début du film. En effet, son message sur le deuil puis celui sur la résilience auraient été totalement brouillés s’il avait opté pour une introduction par la scène de l’incendie suivie de la mort de Joe. Cela n’aurait eu finalement aucun sens. Néanmoins, il y a cette volonté chez Lonergan de présenter la double rupture. Ainsi reprend-il le schéma déjà vu dans You Can Count on Me: le retour dans la petite ville où tout le monde se connaît et où tout le monde connaît d’autant plus les personnes ayant subi un drame terrible. C’est donc naturellement par la mort de Joe que Lonergan décide de débuter l’histoire de Manchester by the Sea, permettant le retour de Lee dans la petite ville. Le début peut d’ailleurs paraître troublant,  Lee Chandler étant présenté comme amorphe, asocial, sans aucune motivation et silencieux. Lonergan démontre toute la nuance de la qualité de son écriture non pas par les dialogues mais par les silences difficiles du protagoniste. C’est brillant. Le deuil est gardé au plus profond du personnage, ce qui permet à la scène de l’adagio d’être encore plus puissante car elle permet à toute cette souffrance engloutie depuis des années d’éclater à l’écran à travers les souvenirs de Lee. C’est à ce moment précis que l’utilisation du flash-back devient un stratagème permettant à Manchester by the Sea de passer dans une catégorie supérieure de films, aussi parce qu’il est maîtrisé à la perfection par Lonergan et par Jennifer Lame au montage. Cette scène est assurément la meilleure que Lonergan ait pu écrire et filmer. Je me souviendrai toujours de la première fois où je l’ai vue, au cinéma. Bouches bées, nous ne pouvons que nous incliner devant la capacité d’un réalisateur à transmettre par l’image et par le son un tel ressenti. 

Les noeuds de tension : l’incompréhension entre les personnages

Kenneth Lonergan ne s’appuie pas uniquement sur ces climax pour faire rejaillir toute l’âpreté du drame, il doit également gérer l’après-drame. Le mélodrame s’intéresse particulièrement à ces périodes post-traumatiques, en mettant en scène et en analysant la façon dont les personnages se remettent, chacun à leur manière, de ce qu’ils viennent de subir ou de ce qu’ils ont subi par le passé. Lonergan appuie donc sans surprise sur les thèmes du deuil et de la résilience. Comme on l’a dit, ses films sont très dialogués et même Manchester by the Sea, malgré les silences de Lee Chandler, ne déroge pas à la règle. Il parvient à maintenir des noeuds de tensions par l’affrontement entre les personnages. 

Durant la période post-traumatique, les protagonistes sont souvent tendus, dans une sphère parfois loin de toute rationalité, ils s’énervent donc pour un rien. L’exemple parfait dans la filmographie de Lonergan est Lisa dans Margaret. Cependant, la séquence qui caractérise le mieux l’incompréhension des personnages Lonerganiens se trouve encore une fois dans Manchester by the Sea. Je dois dire que la dispute entre Lisa et sa mère, parfaitement interprétée par Jean Smith-Cameron, qui démarre de façon banale sur l’opéra, s’inscrit parfaitement dans ce domaine-là. Mais je ne peux pas, à l’instar du climax dramatique, ne pas citer comme référence suprême la discussion entre Randi et Lee dans le dernier tiers de Manchester by the Sea. Il ne manque rien dans ce qui est désormais l’une des séquences les plus connues du film. On y voit Randi s’excuser auprès de Lee, celui-ci n’acceptant pas les excuses, essayant de déculpabiliser Randi tout en montrant une certaine rancoeur. Aucun des deux protagonistes ne parvient à exprimer ses sentiments comme il le faut, Randi fondant en larmes tandis que Lee ne parvient pas à faire une phrase correctement. Ce noeud de tension est d’une importance capitale dans le film car il est un témoin de l’après rupture, dans tous les sens du terme. Ce noeud montre deux personnages absolument brisés qui ne se sont jamais remis (et qui ne se remettront sans doute jamais) de la perte accidentelle de leurs trois enfants. Ils ont le coeur en mille morceaux, cela se voit en particulier chez Lee à la fin du film lorsqu’il répond à Patrick qui lui demande pourquoi il ne reste pas : “I can’t beat it”. Le climax dramatique appuie directement sur la rupture, là où les noeuds de tension agissent sur l’après-rupture et s’avèrent finalement tout aussi intéressants d’un point de vue dramatique car ils montrent qu’il y a une vie qui continue malgré la perte d’êtres chers. C’est d’ailleurs une caractéristique très présente dans la fin des oeuvres de Lonergan. Ce sont des fins tranquillisantes, apaisantes, qui nous permettent d’enfin souffler après autant de tension. Elles montrent que le quotidien reprend ses droits et c’est comme si Lonergan, ayant accompagné pendant toute cette période ses protagonistes derrière sa caméra, se disait qu’il était temps de laisser ces derniers vivre, ou plutôt revivre, refermant ainsi son drame. Manchester by the Sea renferme ainsi toutes les caractéristiques dramatiques entrevues dans ces deux premiers films et se présente à l’épreuve du temps comme un des plus grands drames du cinéma. 

Nicolas Mudry