Histoire du peuple Cham : de la puissance à l’oubli

’Asie du Sud-Est continentale était partagée au Moyen-âge entre plusieurs grandes puissances parmi lesquelles on peut nommer le Cambodge couvrant tout le centre de la région, la Birmanie à l’ouest et le Vietnam au nord-est. Aujourd’hui, il peut être surprenant pour un touriste de voir au Vietnam des temples presque de la même forme que les temples hindouïstes du Cambodge puisque le Vietnam est culturellement plus proche de la Chine que de ses voisins hindouisés. Ces vestiges sont les reliques d’une civilisation passée, celle du Champa, région côtière hindouisée au centre et au sud du Vietnam. Les chams étaient originaires de Bornéo et se sont installés sur le continent au IIe siècle avant notre ère du fait d’un important circuit marchand reliant le Vietnam, les Philippines et Bornéo. Dernière étape vers la Chine dans le commerce indien durant le premier millénaire de notre ère, les côtes du Champa ont abrité des marchands indiens, des brahmanes et autres venant diffuser la culture indienne et hindouïste comme au Cambodge, ce qui a façonné leur culture particulière. Autrefois puissante, cette civilisation est tombée dans l’oubli et n’a pas connu le même engouement des archéologues que la civilisation khmère, sa rivale. Qu’est-il donc advenu des chams ? 

Le joyau du Champa en Asie du Sud-Est

Durant les premiers siècles de notre ère, le Champa (connu sous le nom de Linyi par les chinois) est en guerre constante avec les dynasties de Chine. Dharmamaharaja Sri Bhadravarman (380-413) fut celui qui posa les bases de l’identité cham à venir en procédant à une hindouisation accélérée en invitant des brahmanes indiens, en ayant recours à l’usage du sanscrit dans ses inscriptions et en construisant des temples à la gloire des divinités hindouistes. Son titre est lui-même inspiré des maharajanah indiens. À la fin de son règne, une période transition se met en place par une guerre civile et par des affrontements toujours plus violents avec les chinois. Progressivement, cinq royaumes se forment et se réunissent en une confédération ; du nord au sud l’on trouve Indrapura (autour de Huê), Amaravati (Hôi An), Vijaya (Quy Nhon), Kauthara (Nha Trang) et Panduranga (Phan Rang-Thap Cham). Amaravati et Vijaya étaient gouvernés par la dynastie de la noix de coco tandis que Kauthara et Panduranga par la dynastie de l’arec. À tour de rôle, les dirigeants de chaque royaume étaient titrés « roi du Champa » avec du VIe au milieu du XIe siècle une prédominance du pouvoir au nord entre les mains de la dynastie de la noix de coco, puis avec un changement de pouvoir en faveur de la dynastie de l’arec avec le couronnement de de Jayaparameshvaravarman en 1060. Bien que confédérés, les royaumes évoluaient différemment : on peut par exemple noter l’avènement du bouddhisme mahayana dans le royaume d’Indrapura durant le règne de Jaya Indravarman à la fin du IXe siècle marqué par la construction de nombreux temples bouddhistes, la prééminence de Kauthara au VIIIe siècle le développement prospère de Vijaya au cours des XIe et XIIe siècles. Ainsi, on remarque que le Champa ne connaissait pas un développement uniforme et qu’en réalité la confédération n’était réunie qu’en cas de conflit extérieur. 

Po Klong Garai, temple à Panduranga (Phan Rang-Thap Cham)

Plusieurs guerres unifièrent les deux dynasties chames pour leurs intérêts communs, notamment celles avec le voisin et rival khmer. Ces deux États ont connu un développement assez semblable, toutefois le Cambodge espérait avoir la mainmise sur les royaumes du Champa et mena de nombreuses expéditions, notamment avec l’invasion et le pillage de Kauthara en 845 par le roi khmer Sri Rajendravarmandeva. Angkor subissait aussi des attaques préventives ou punitives de la part des rois chams comme Jaya Harivarman qui déclara la guerre au Cambodge mais qui en sorti vainqueur dans la misère après une série de défaites dont la prise de Vijaya. Ce scénario s’est reproduit à maintes reprises sous les règnes des rois chams Jaya Indravarman III (qui fut détrôné par Suryavarman Paramavishnouloka du Cambodge en 1145) ou Jaya Indravarman IV (1190), ce même roi qui eu ravagé avec succès Yasodharapura (Angkor) en 1177 pour punir le Cambodge de son appétit. L’arrivée de l’Islam au IXe siècle n’emporta pas d’incidences particulières avant le XIe siècle où plusieurs familles nobles se convertirent ce qui renforça les alliances avec les royaumes d’Indonésie les siècles suivants. La population restait toutefois majoritairement hindouïste ce qui fragmenta encore plus la société chame. Cependant, les guerres avec le Vietnam ne furent pas des guerres d’asservissement et de rapports de féodalisme sinon des guerres d’anéantissement du Champa par le Vietnam.

L’éradication progressive du Champa par le Viêtnam

L’indépendance du Vietnam eu lieu en 939, après mille ans de domination chinoise sur les vietnamiens concentrés dans le delta du Fleuve rouge. Région très prospère, la population vietnamienne s’accru mais restait en proie à la menace du géant chinois au nord. Le Champa essaya de conquérir le delta mais la première guerre cham-viêt de 982 engagea une défaite chame, et la puissance hindouïste dû détruire ses forts et démanteler son armée. Sous le roi Lý Thái Tông, le Vietnam engagea une nouvelle guerre en 1044 contre le Champa, ainsi qu’en 1069 lorsque le Champa s’est tourné vers la dynastie Song de Chine pour l’aider à arrêter la menace viêt. L’issue de « l’opération Champa » résulta sur l’invasion des terres du royaume d’Indrapura. De 1075 à 1104, la dernière guerre de la dynastie Lý aboutit sur la perte de trois provinces d’Indrapura au profit du Viêtnam après, pourtant, plusieurs défaites vietnamiennes. Les relations entre les deux États n’étaient pourtant pas toujours belliqueuses, parfois elles étaient bonnes, mais le conflit revenait très régulièrement. La guerre de 1367 à 1396 a été la plus violente sous la dynastie Trần, débutant d’un simple conflit frontalier à une guerre où l’armée des deux pays pénétra jusque dans les capitales pour assassiner le roi ennemi (Trần Duệ Tông en 1377 et Sri Bonga Zayn al-Abiddin en 1390). En conséquence, la dynastie Trần fut grandement affaiblie, sa puissance devenant déclinante, et le Champa, amputé d’Indrapura et du nord d’Amaravati recouvrit quelques terres en 1407 après une défaite vietnamienne. En 1446, la victoire du Vietnam se fit grâce à l’enlèvement du roi et de la famille royale, ainsi qu’à leur assassinat, ce qui déstabilisa le Champa, permettant de conquérir en 1471 toute la côte de Da Nang à Phu Yên. Vijaya fut alors abandonnée, et la capitale du Champa fut déplacée dans le royaume de Panduranga. Cette période d’extension du territoire vietnamien est appelée « Nam tiến » (Marche vers le Sud) qui visait à créer un État entre le delta du Fleuve rouge et le delta du Mékong (alors khmer).  Les chams étaient alors victimes de déportations, de massacres et de mariages forcés avec les vietnamiens qui s’établissaient sur les terres conquises. Leurs temples furent ainsi détruits, et leurs coutumes abandonnées du fait d’une vietnamisation forcée. Durant la guerre de 1471, 60.000 chams auraient été massacrés dans la capitale Vijaya selon les ambassadeurs chams en Chine et à Malacca, pendant que les hommes furent réduits en esclavage durant la prise des villes et les femmes enlevées. Ce processus s’accéléra en 1790 lors l’empereur Nguyễn Minh Mang mis en place une politique d’assimilation et de nettoyage ethnique. Face à cette avancée, beaucoup de chams ont fui vers les puissances musulmanes d’Indonésie et de Malaisie (on dit même que le sultanat d’Aceh a été fondé par des nobles chams en 1496, fuyant les vietnamiens). Beaucoup d’autres revinrent et proclamèrent le jihad contre le Vietnam, ce qui aboutit aux guerres qui ont réduit le Champa. Aujourd’hui, il est admis que le Vietnam a conduit un génocide contre les chams. La dynastie Nguyễn (1558-1945) porta le coup de grâce après la prise de Kauthara en 1611, puis l’écrasement de plusieurs rébellions chames qui suivirent l’annexion totale du Champa par la prise de Panduranga en 1832. Le jihad prononcé par l’imam Katip Suma en 1833 et par Ja Thak Wa l’année suivante fut finalement écrasé et l’armée islamique des imams fut entièrement décimée. Le dernier roi déchu, Po Phaok The fut exécuté par l’empereur vietnamien. En conséquence, de nombreux chams musulmans se sont réfugiés au Cambodge.

 L’intégration incertaine dans les sociétés du Cambodge et du Vietnam

Au Cambodge, les chams ont formé une communauté discrète et pacifique contrairement à la communauté du Vietnam qui luttait encore pour son autonomie notamment durant la guerre du Vietnam avec la création du Front de Libération du Champa et le Front unifié pour la libération des races opprimées. Une des seules fois où l’attention a été attirée sur les chams au Cambodge fut lorsque le roi Ponhea Chan s’est converti à l’Islam sous le nom de Sultan Ibrahim (1642-1658) et qu’il composa sa cour et son armée de chams qui mirent en déroute les néerlandais en 1643-1644. Autrement, ils s’organisaient en villages autour de l’autorité religieuse du mupti, du tuk kalih, du rajah kalik et du tvan pake et politique du hakem, katip, bilal et labi. La coexistence entre khmers bouddhistes et chams musulmans fut pacifique jusqu’à l’arrivée des Khmers rouges le 17 avril 1975 qui mirent en place un régime communiste anticlérical, contre les intellectuels et les minorités. Les chams n’étant pas indigènes au Cambodge, polyglottes, et musulmans donc furent durement visés par les Khmers rouges qui souillèrent les mosquées, les obligèrent à consommer de la viande de porc, en plus du sort qu’ils partagèrent avec les autres khmers, chinois, vietnamiens du Cambodge (travail forcé, assassinats, famine). La première étape fut d’assassiner les chefs religieux et autorités politiques des chams, ensuite de les priver de leur culture, et enfin de les disperser. De nombreux enfants chams furent enlevés très tôt à leurs parents et oublièrent leur origine ethnique, de même que de nombreux villages chams furent massacrés ; même les chams qui avaient rejoint les Khmers rouges ne furent pas épargnés. 

Hommes cham, province de Tbong Khmoum © Scott Howes

De 200.000 chams en 1975, leur nombre a chuté à 185.000 au milieu des années 1980. Longtemps marginalisés du fait des troubles qui continuèrent jusqu’à la fin des années 1990, la communauté chame aujourd’hui jouit des mêmes droits et libertés que les autres peuples au Cambodge, même si de fait, la marginalisation des chams a contribué à un taux d’analphabétisme élevé dans une langue qui n’est pas la leur, rendant leur place dans la société cambodgienne incertaine. Au Vietnam en 2009, on comptait 162.000 chams hindouïstes et musulmans qui font face à une certaine discrimination et marginalisation de la part des vietnamiens tandis qu’au Cambodge, on en comptait presque 223.000 en 2012. Le 16 novembre 2018, les chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens ont jugé les dirigeants Khmers rouges Khieu Samphan et Nuon Chea coupables des crimes de génocide ayant coûté la vie à un tiers de la population cambodgienne, le deuxième chef ayant aussi été jugé pour les crimes constituant un génocide contre la communauté chame. Une première page a été tournée : celle où les chams passèrent de glorieux maîtres à minorité opprimée ; cette décision judiciaire rendue tourne une autre page dans l’Histoire des chams, celle qui a reconnu la souffrance de ce peuple.

Augustin Théodore Pinel de la Rotte Morel