Van Gogh, une postérité allemande

Du 23 octobre 2019 au 16 février 2020, le Städel Museum de Francfort-sur-le-Main, l’un des musées les plus importants d’Allemagne, consacrait une exposition exceptionnelle à Vincent Van Gogh. Exceptionnelle par sa minutie, exceptionnelle par son succès et exceptionnelle par sa thèse : plutôt que de se pencher sur la vie du peintre, l’exposition choisissait de se concentrer sur la vie de l’Oeuvre après le peintre et notamment sur comment l’Allemagne avait participé à la création du mythe Van Gogh. Un chemin passionnant qui, bonne nouvelle, se poursuit en ligne. 

Van Gogh, le postimpressionniste 

Les fans de Doctor Who ont sûrement déjà vu la scène. Ceux qui n’ont jamais regardé la série télévisée, comme moi, l’ont peut-être vu passer sur Youtube où elle culmine à un peu plus de dix millions de vues. On y voit le Docteur (Matt Smith) et Amy (Karen Gillan) accompagner Vincent Van Gogh (Tony Curran) au Musée d’Orsay en 2010. Une séquence fictionnelle, certes, mais qui nous en apprend énormément et qui ne nous empêche pas de verser quelques larmes et de sentir des frissons inoubliables parcourir notre corps. Une fois arrivés dans la salle exposant les oeuvres de Van Gogh, ce dernier est absolument choqué. Il fond en larmes lorsque le Docteur demande au Dr. Black (Bill Nighy) ce qu’il pense de l’influence qu’a eu Vincent Van Gogh sur l’histoire de l’art et qu’il répond qu’il fut sans doute l’un des plus grands peintres de l’histoire de l’art, peut-être même le plus grand. C’est donc un Van Gogh ému, joyeux, qui apparaît dans une atmosphère très nostalgique et triste où le spectateur pense à ce qu’aurait pu être le peintre par rapport à ses contemporains mais qu’il ne fut qu’une fois défunt. 

Cette scène démontre une certaine vérité historique que nous voudrions changer, même si cela est impossible. En effet, sans pour autant être totalement rejeté, l’art de Vincent Van Gogh n’a eu aucune réelle influence de son vivant. Pourtant, un siècle plus tard, il est bon de voir ce marginalisé de son époque être adulé dans les plus grands musées du monde. Parmi eux, le Städel Museum de Francfort, un musée d’une importance capitale dans l’histoire du modernisme allemand, tout comme le fut l’Oeuvre de Van Gogh. La rencontre de ces deux monstres culturels en Allemagne avait donc tout pour faire jaillir des étincelles. Ce fut le cas. Au-delà du succès retentissant de l’exposition “Making Van Gogh: a German love story”, celle-ci replace sous un nouveau jour l’héritage de l’artiste. 

Dès le début de l’exposition, l’âme de Van Gogh transpire à travers un autoportrait de 1887 que possède l’Art Institute de Chicago. Il s’agit d’un tableau dans lequel le peintre hollandais distille son savoir-faire, sa technique, mais dans lequel il évoque également ses tourments et sa solitude. D’une manière générale, ce qui ressort des autoportraits de Van Gogh, c’est justement cette souffrance qui le caractérisait et qui ne rejaillissait qu’avec la passion qu’il exprimait dans ses peintures. Les autoportraits nous apprennent tellement sur le peintre lui-même. Il y a, dans le regard de Van Gogh, un vide inexplicable, une absence d’émotion si propre à la peine qu’il partageait, mais que l’on retrouve également dans d’autres portraits de l’exposition du Städel. En effet, dans les portraits qu’il a fait des personnes qu’il a rencontré dans le sud de la France à la fin de sa vie (on pense bien sûr aux portraits de la famille Roulin, notamment celui du jeune Armand Roulin), nous pouvons sentir le jugement que porte Van Gogh sur les personnes qu’il peint. Dans le terme de jugement, il n’y a point de critique, seulement les sentiments du peintre. C’est un détail majeur puisque c’est une caractéristique du postimpressionnisme : dépasser la réalité et, dans le cas de Van Gogh, représenter ses sentiments à travers ses tableaux. 

Vincent Van Gogh, Portrait d’Armand Roulin, huile sur toile, 1888, Folkwang Museum d’Essen. C’est la première oeuvre de Van Gogh achetée par une collection privée en Allemagne. 

Le postimpressionnisme n’est pas un courant à part entière mais une expression qui permet d’englober plusieurs courants. Paul Cézanne a beaucoup inspiré ces postimpressionnistes mais Van Gogh a également joué un rôle important : il a tout simplement été un pont entre impressionnistes et expressionnistes, et c’est justement en Allemagne que les expressionnistes ont été très actifs. 

Van Gogh, père de l’Art Moderne ? 

Père du modernisme tout court. Ou du moins dans l’art. Tout comme Paul Cézanne (figure tutélaire de cette nouvelle vague de peintres ayant révolutionné la peinture à la fin de l’impressionnisme), Van Gogh a été un modèle pour de nombreux artistes, notamment en Allemagne. C’est le point central de l’exposition grandiose du Städel Museum qui s’est tenue à l’automne et à l’hiver dernier. Cette exposition, qui a bénéficié dès ses prémices d’un fort soutien financier de la part d’amis du musée et de sponsors, s’est révélée par sa minutie et sa précision remarquable quant à la documentation apportée.

L’exposition du musée Van Gogh à Amsterdam, du 15 juillet au 25 septembre 2016, avait déjà permis de découvrir de nouvelles pièces rares telles que des lettres originales. Elle mettait l’accent sur la période mentalement difficile du peintre, les 18 mois précédant sa mort. L’exposition du Städel se concentre plutôt sur l’influence du peintre hollandais sur la sphère artistique allemande. Cette influence s’est faite ressentir dès le début du XXème siècle, soit une dizaine d’années après sa mort. L’exhibition restitue d’ailleurs très bien le rôle qu’a joué Johanna Van Gogh, veuve de Théo Van Gogh (mort en 1891 après avoir contracté la syphilis), le frère de Vincent, dans la gestion de l’Oeuvre immense de ce dernier. En effet, d’abord avec ses propres moyens puis avec l’aide de marchands d’art, elle a organisé des expositions qui ont rencontré un certain succès : la présentation du désormais célèbre Moisson en Provence à Berlin en 1904 a d’ailleurs provoqué de nombreuses réactions. Ainsi, entre 1902 et 1914, 95 expositions présentant des oeuvres de Van Gogh ont été organisées en Allemagne, dont 18 par Paul Cassirer. Le mythe se construit petit à petit de manière posthume. L’éminent critique d’art allemand Julius Meier-Graefe accorde d’ailleurs plusieurs de ses écrits à Van Gogh, développant ainsi le mythe d’un artiste isolé, rejeté et incompris, une image qui est restée. Dès 1906, il écrivait que Van Gogh avait conquis l’Allemagne plus rapidement que la France et son propre pays natal, une remarque de taille lorsque l’on sait que l’exposition magistrale du Stedelijk à Amsterdam avait regroupé plus de 400 oeuvres de Vincent Van Gogh (234 tableaux et 197 dessins) en 1905. Ainsi, en 1914, 120 toiles de Van Gogh se trouvaient en Allemagne, possédées par des collections privées ou publiques.

Néanmoins, le moment de bascule symbolique dans l’art moderne, et donc dans le modernisme allemand, se situe en 1912 avec la célébrissime exposition Sonderbund de Cologne, un grand moment dans l’histoire de l’art. Un article du Monde consacré au centenaire de l’exposition en 2012 rappelle d’ailleurs assez bien que la Sonderbund fut un événement majeur : “de cette exposition naquit, en 1912, l’art moderne”. “Les marginaux d’hier sont les classiques d’aujourd’hui”. Van Gogh était la tête d’affiche de cette exposition : 125 de ses oeuvres y étaient rassemblées, accompagnées par 26 tableaux de Cézanne, 25 de Gauguin, 36 de Munch et 16 de Picasso. Même de nos jours, une telle collection serait fantastique pour une seule exposition. Cela montre l’impact durable et indélébile qu’a laissé la Sonderbund pour la postérité. Assurément, Van Gogh, plus de vingt ans après sa mort, y assoit son influence chez les expressionnistes allemands. Ces derniers le prennent pour modèle à côté de Munch, dont Le Cri semble être un hurlement de ralliement à un nouveau mouvement de la peinture. 

L’influence de Van Gogh: l’expressionnisme en Allemagne

Si les noms de Heckel, Kirchner, Pechstein et Münter sont connus outre-Rhin, ils restent difficilement pénétrables dans les imaginaires français, hormis pour ceux qui s’intéressent à la période. Le Städel leur a réservé une place centrale dans l’exposition, dont l’objectif est de démontrer l’influence du pinceau de Van Gogh dans les peintures de ces expressionnistes. Il faut bien comprendre que le succès de l’artiste en Allemagne n’a pas été facile. Si des villes comme Cologne, Mannheim, Munich ou encore Dresde ont accueilli des expositions de Van Gogh, c’est notamment dû au progressisme des galeries qui acceptaient les oeuvres de l’artiste, mais d’autres villes ont montré plus de réticences. Ce sont souvent dans des grandes villes que les critiques étaient les plus virulentes. Berlin et Brême ont été assez peu réceptives, l’une représentant les goûts de l’Empereur qui se portaient plutôt sur des toiles patriotiques représentant des grands moments de l’Histoire du pays et les cercles de Brême rejetant l’impressionnisme français à bout de souffle. Au début du XXème siècle, ce n’est donc qu’un petit groupe qui se passionne pour les peintures de Van Gogh, contre le style académique de l’époque, vitupérant avec force la visibilité des coups de pinceaux, qui serait synonyme d’un manque de technique et qui est pourtant caractéristique de l’art du peintre hollandais. 

L’expressionnisme a pour figure principale Edvard Munch. On considère qu’il en est le père. En Allemagne, deux cercles expressionnistes s’expriment au tout début du XXème siècle : die Brücke (le Pont) et der Blaue Reiter (le Cavalier Bleu), tous deux étant issus de la Sécession de Berlin, qui avait vu Paul Cassirer organiser la première exposition berlinoise consacrée à Van Gogh en 1901. L’influence de Van Gogh dans les tableaux de ces expressionnistes saute aux yeux. Dans les oeuvres présentes au Städel dans le cadre de l’exposition, on retrouvait notamment le Sunrise d’Otto Dix (1913), dont la représentation du soleil rappelle sans équivoque Van Gogh. “Il était notre père à tous” déclare notamment Max Pechstein. Tout le travail de reconstitution historique et artistique du Städel a été colossal et brillamment mené. Pour Philipp Demandt, le directeur du musée, interrogé par la Deutsche Welle, “c’est l’exposition la plus élaborée dans l’histoire du Städel”. Cela est justifié par le fait que “sans Van Gogh, l’histoire du modernisme en Allemagne aurait été complétement différente”. L’histoire d’amour allemande avec Van Gogh est déclinée en une aventure entre le Städel et ce dernier puisque ce musée fut le premier musée public allemand à posséder une oeuvre de Van Gogh (Ferme à Nuenen achetée en 1908) et le troisième au monde après l’Ateneum d’Helsinki et le Boijmans de Rotterdam en 1903.

Otto Dix, Sunrise, huile, 1913, Städtische Galerie Dresden. Cette oeuvre fit partie de l’exposition sur l’art “dégénéré” de 1937. 

Les expressionnistes allemands reprennent les codes de Van Gogh et les poussent encore plus loin. Le style si reconnaissable de ce dernier se décline ainsi en d’innombrables tableaux dans le premier quart du XXème siècle. Le poète allemand Ferdinand Avenarius ironise même en 1910 : “il y a des Van Goghs de partout”. Les expressionnistes allemands ont vu en l’artiste une manière de peindre qui défiait les styles académiques en vigueur, un moyen de se placer en contestataires des codes bourgeois qui régnaient dans les arts allemands, sous l’emprise des goûts impériaux. Ils ont laissé leur propre héritage et le Städel les a remis dans leur contexte avec élégance, plaçant la figure paternelle de Van Gogh comme modèle fondamental.

Le mystère Gachet : l’Allemagne face à son histoire

Qui aurait pensé qu’une exposition aussi grandiose sur Van Gogh aurait comme principale attraction un cadre vide ? Ce fut pourtant le cas au Städel Museum où une salle était consacrée à l’énigme de Portrait du docteur Gachet et donc à une histoire de l’art moins flamboyante pour l’Allemagne pendant la période nazie. Il est agréable de voir le Städel ne pas omettre cette partie de l’histoire allemande et le rapport de l’Oeuvre de Van Gogh à cette période. Il existe en réalité deux portraits du docteur Gachet, le dernier neurologue du peintre, son dernier portrait également, quelques semaines avant son suicide. L’une des versions est exposée au musée d’Orsay, l’autre version est introuvable. C’est justement celle-ci qui intéresse tous les curieux du marché de l’art et c’est par son histoire que le mystère Gachet se raconte le mieux. 

Vincent Van Gogh, Portrait du docteur Gachet avec branche de digitale, huile sur toile, 1890, collection privée. C’est à ce jour le tableau vendu le plus cher du peintre hollandais. 

Le Portrait du docteur Gachet a été peint en 1890, année de la mort de son auteur. Il est aujourd’hui reconnaissable parmi tous parce qu’il représente à la perfection, et sans doute le mieux, la technique atteinte par Van Gogh dans la toute dernière partie de sa vie. Les coups de pinceau y sont visibles et apportent une force à un personnage énigmatique, un docteur au regard foudroyant, ne quittant aucunement la mémoire de ceux qui regardent le tableau pour la première fois. Ce regard est empreint de mélancolie, de nostalgie, de douleur, paraît inexpressif parfois, mais il rappelle le regard de Van Gogh dans ses autoportraits. L’attitude pensive, une main tenant la tête, le docteur Gachet est aujourd’hui l’un des personnages les plus célèbres de la peinture, un témoin de la modernité. L’histoire aurait cependant pu être moins chaotique. En 1911, Georg Swarzenski, alors directeur du Städel, achète cette oeuvre qui devient assez rapidement une pièce maîtresse de la collection du musée, fabriquant l’empreinte du Städel sur l’art picturale allemand mais aussi européen. 

Le tournant dans la vie de ce portrait se situe en 1933, année où l’Allemagne bascule dans le nazisme. Si aucune oeuvre de Van Gogh ne fait partie de la tristement fameuse exposition de 1937 à Munich, c’est parce que l’artiste est rangé dans la catégorie d’art “dégénéré” (“Entartete Kunst”) et donc automatiquement dégradé au côté des expressionnistes dont certains tableaux sont exposés à Munich. En 1937, le Portrait du docteur Gachet est confisqué au Städel. Le tableau change alors plusieurs fois de mains avant d’arriver en possession de Siegfried Kramarsky, l’avant-dernier possesseur connu de la toile, qui a déboursé 110 000 dollars pour l’acheter avant de fuir à New-York. En 1990, ses héritiers décident de vendre le portrait aux enchères chez Christie’s. La vente est un grand moment, à la hauteur de ce que Van Gogh représente désormais. Pour 82,5 millions de dollars, elle est attribuée au japonais Ryoei Saito qui décède en 1996. C’est, à l’époque, l’oeuvre la plus chère au monde et elle est toujours l’oeuvre la plus chère du peintre hollandais. Néanmoins, depuis sa vente, personne ne sait où se trouve le tableau. 

Cette histoire rocambolesque vient s’ajouter à la mysticité de Van Gogh et son Oeuvre. Elle vient surtout apporter encore plus d’aura à une toile dont seules quelques personnes connaissent son emplacement actuellement. Le Städel Museum aurait sûrement aimé l’exposer voire la reposséder. Il ne reste aujourd’hui que le cadre original du tableau qui était fièrement montré malgré le vide qu’il encadrait. C’est finalement pour cette raison que le peintre hollandais est si reconnu aujourd’hui, si apprécié et qu’il attire toutes les curiosités. L’art de Van Gogh est loin d’être mort, il n’a jamais été aussi haut, en témoigne les nombreuses expositions qui lui sont encore accordées de nos jours. 

Le Städel a ainsi parfaitement retranscrit l’influence de cet art et de cette technique sur la peinture allemande, sur le modernisme allemand. Cependant, cette influence dépasse le simple cadre de l’Allemagne, le premier pays, sans doute, qui a compris que la postérité du peintre serait immense et célébrée dans le monde. Cette exposition se poursuit en ligne sur le site du musée (qui propose également une série de cinq podcasts sur le Portrait du docteur Gachet), preuve de son succès et de cette irresistible envie, une fois sorti du musée, d’en savoir encore plus sur un artiste qui n’a pas dévoilé tous ses secrets. Pour se rendre un peu plus compte de la portée de l’Oeuvre de Van Gogh, nous pouvons revenir à la fameuse séquence de Doctor Who et ce que dit Dr. Black en réponse au Docteur : “Van Gogh est le meilleur peintre d’entre tous, sûrement le plus populaire et le plus grand de tous les temps, le plus apprécié. Sa maîtrise des couleurs, la plus fantastique. Il a transformé la douleur de sa vie tourmentée en une beauté ravissante. La douleur est simple à représenter mais pour utiliser votre passion et votre souffrance pour décrire l’extase, la joie et la magnificence de notre monde… personne ne l’avait fait avant. Peut-être que personne ne le fera de nouveau”.  

Nicolas Mudry