Kang-Khau : une petite Chine en Asie du sud-est

La Chine est connue pour avoir rayonné culturellement au point de grandement influencer les peuples voisins, principalement les japonais, les coréens et les vietnamiens. Lorsque des vagues d’émigration poussaient les chinois à émigrer pour d’autres contrées, ceux-ci s’intégraient à leur nouvel environnement comme ce fut le cas au Cambodge (spécialement traité dans un précédent article). Aujourd’hui, il existe dans le monde trois États peuplés à majorité de chinois han : la Chine, Taïwan et Singapour. Si les deux dernières îles ont été colonisées par des migrants chinois, il existait une quatrième nation chinoise en Asie du Sud-Est, à la frontière actuelle entre le Cambodge et le Vietnam, fondée elle aussi par des immigrés du sud de l’Empire du milieu, créant alors un nouvel État han s’imposant comme une contrée avec un enjeu majeur pour le Vietnam, le Cambodge et le Siam.

Un contexte Extrême-oriental troublé

Au cours du XVIIe siècle, le Cambodge est le théâtre de rivalités princières pour le trône ainsi qu’en proie aux vietnamiens et siamois dont l’appétit se fait de plus en plus grandissant. Si le Cambodge s’est grandement affaibli après la chute de l’empire d’Angkor en 1431, le Vietnam des seigneurs Nguyen grignotait de plus en plus le delta du Mékong, le Siam se reconstruisait après-guerre contre la Birmanie voisine, terminée en 1664.

Plus au nord, en 1644, les mandchous proclament l’établissement de la dynastie Qing à Pékin, chassant les Ming du nord de la Chine. Ceux-ci se replient au sud qui est petit à petit soumis à la nouvelle dynastie, entraînant des émigrations plus au sud pour fuir la guerre. Une fois la Chine aux mains des mandchous, plusieurs réformes ont été passées mais n’ont pas été bien reçues par la population. Le décret de la « queue mandchoue » en 1645, imposant aux hans de tresser une mèche de cheveux sous dix jours sous peine d’exécution, a rencontré de vives résistances parfois sanglantes. Ces violences ont, une fois de plus, amené beaucoup de chinois à s’établir outremer pour ne pas se soumettre à une dynastie étrangère. L’émigration haïnanaise vers le Cambodge date de cette époque.

La fondation d’un marquisat chinois sur les côtes khmères

Pour redynamiser le commerce avec le Cambodge, le roi Chey Chettha IV (1675-1706, quatre règnes) accueillit les immigrés du Haïnan dans la cité de Ponthiamas (Banteay Meas, Citadelle de cristal) non loin de la ville de Kep dans les années 1680. Le chef de la petite communauté émigrée, Boh Kiu (Mak Kuw en khmer, ou Mạc Cửu en vietnamien) devint le plus riche et obtint alors du roi le titre de okhña (marquis) et lui alloua plusieurs terres à Kep, Kampot, Kompong Som, sur l’île de Koh Trol, Ta Khmau (pointe sud du Vietnam actuel), à Peam et Rach Gia. Conscient des troubles qui sévissaient en Chine et constatant les émigrations massives des chinois, le roi khmer souhaitait les attirer afin de faire un pont commercial avec l’Empire Qing mais aussi exploiter les ressources côtières. Par l’intermédiaire de Mak Kuw, le roi Chey Chettha a alors permis l’installation sur ces sept terres de réfugiés haïnanais venus de Bun-Chhiong (Wen Chang).

Cependant, l’arrivée de ces immigrés aurait été de nature à déstabiliser la région et contrecarrer les plans de Chey Chettha. Ainsi, pour s’assurer de la fidélité du marquis et de la population chinoise, le roi imposa un gouverneur royal (l’okhña reachasetthi) de s’occuper des affaires des khmers tandis que Mak Kuw avait en charge le traitement des affaires des chinois et des vietnamiens. De plus, un impôt était prélevé pour le compte du Cambodge. La gestion de la région reposait sur l’agriculture et sur les casinos chinois où l’argent circulait.

Toutefois, la mainmise khmère sur le marquisat cessa lorsque le Cambodge fut envahi par le Siam à l’aube du XVIIIe siècle. Mak Kuw, capturé et déporté à Bangkok, parvint à s’échapper et retourne à Cancao (Peam). Il décida alors de s’allier aux vietnamiens en 1708 et reçut en retour le titre de hầu (marquis).

Mạc Cửu, fondateur de Kang-khau

L’établissement d’une principauté chinoise indépendante : l’Etat de Kang-Khau

Afin de reprendre l’ascendant sur Mạc Cửu, le roi Thommo Reacha (1707-1714), fils de Chey Chettha, envoya une armée khmère et siamoise pour déposer le marquis. Introuvable car réfugié à Kep et non plus à Cancao, cela laissa le temps à l’armée vietnamienne dirigée par son gendre Chan Soeng-Chun de bouter l’armée khmère et par la même occasion d’aider un autre prince, Keo Fa. À son retour, le marquisat se dota de places fortes et armées pour défendre son pays en cas d’éventuelles attaques.

La période suivant le règne de Mạc Cửu fut beaucoup plus calme. Son fils, Mạc Thiên Tứ (1736-1777) développa l’objectif initial voulu par Chey Chettha : le commerce. En effet, dès 1742, des relations commerciales sont établies avec le Japon, et Hà-Tiên (nouveau nom vietnamien de Cancao) devint le dernier port accessible aux européens avant Bangkok. Au niveau intérieur, le nouveau hầu fit construire des écoles pour la communauté chinoise haïnanaise, permit l’établissement de missionnaires chrétiens donnant naissance à une communauté catholique et fit de son marquisat le refuge de nombreux réfugiés politiques chinois, khmers, siamois ou vietnamiens. Les affaires privées étaient toujours gérées par des gouverneurs communautaires, comme sous le marquisat khmer.  L’économie continua de tourner autour des casinos, cependant l’agriculture du riz se coupla avec la culture du poivre noir dit de Kampot qui commença à s’exporter outremer.

Certains troubles ont toutefois ébranlé le pays avec le Cambodge voisin mais surtout avec le Siam. Mạc Thiên Tứ tenta d’installer un prince sur le trône, toutefois le nouveau roi Taksin, dénoncé usurpateur par le marquis en Chine, se retourna contre Hà Tiên et l’envahit en 1771 pour l’occuper jusqu’en 1773. Entraîné dans un complot siamois et vietnamien, le marquis se suicida en prison au Siam en 1777.

La contrée convoitée par les grandes puissances régionales : la principauté de Hà-Tiên

Bangkok s’étant débarrassé du marquis choisit d’installer un gouverneur sur la région de Hà Tiên. Toutefois, le marquisat était occupé de fait par Nguyên Anh, fuyant les troubles du Vietnam, et une armée qu’il avait constitué pour reprendre le sud du Vietnam alors sous contrôle des trois frères Tây Sơn. Le Siam fut alors sollicité par Nguyên Anh et lui apporta une flotte ainsi qu’une armée composée de siamois, de khmers et de chinois. Cependant, les frères rebelles remportèrent la victoire sur le géant siamois en 1785 à Rach Gâm-Xoài Mut. Si la bataille pour reprendre le sud était perdue, Bangkok réussit à placer à Hà Tiên le fils du précédent marquis, Mạc Tử Sinh.

Représentation de la bataille de Rach Gâm-Xoài Mut, janvier 1785

Les affaires étaient passées sous contrôle siamois et le nouveau dirigeant n’était qu’un pantin sur un poste avancé du Siam face au Vietnam. En réalité, en 1787, le contrôle de fait de Hà Tiên revenait à Nguyên Anh, mais Bangkok souhaitait rétablir une autorité de jure, sans grand effet. À sa mort, trois ans après sa nomination en 1788, un nouveau gouverneur siamois fut placé à la tête de Hà Tiên pendant un an, le temps de trouver un nouveau successeur, perdant alors encore plus son autonomie. Le choix se porta sur Mạc Công Bính, fils du précédent. Cependant, envoyé depuis Bangkok en 1789, Nguyên Anh l’envoya comme gouverneur dans une autre région afin de pouvoir contrôler la côte. Sous les menaces du Siam, Mạc Công Bính fut renvoyé à Hà Tiên mais décéda en 1792 où il fut remplacé par deux gouverneurs siamois très impopulaires car ceux-ci, auparavant généraux, centralisaient les affaires civiles et militaires dans leurs mains.

Cependant, la population de la ville, devenue à majorité vietnamienne et chinoise, fit comprendre qu’elle souhaitait un rattachement au Vietnam. Suite à ces contestations, le Siam choisit de placer Mạc Tử Thiêm, le frère de Mạc Tử Sinh, pour apaiser les tensions en 1800. La mainmise siamoise était pourtant toujours peu appréciée de la population, et le Siam accepta de transférer le contrôle de Hà Tiên au Vietnam. Toujours fidèle au Siam, Mạc Tử Thiêm s’y rendit pour des funérailles en 1807 et profitant de son absence, Nguyên Anh plaça Mạc Công Du (petit fils de Mạc Thiên Tứ) au pouvoir comme dirigeant de fait, bien qu’étant très jeune.

La fin de l’indépendance politique et la dilution au sein du Vietnam

En parallèle, le Vietnam finalisait sa politique appelée « Marche vers le Sud » (établissement d’un État vietnamien entre le Fleuve rouge et le Mékong) et pour incorporer définitivement Hà Tiên, l’Empereur Nguyên nomma en 1809 (à la mort de Mạc Tử Thiêm) deux gouverneurs régents (purement administratifs et non pas gouverneurs souverains) à la tête de la ville en attendant la majorité de Mạc Công Du. Atteinte en 1816, Mạc Công Du n’eut que peu de pouvoirs sur la contrée, laissés aux gouverneurs. Il n’était devenu plus qu’un noble. Son frère, Mạc Tử Tài lui succéda en 1829. Toutefois, en 1832, la région de Hà Tiên fut transformée en province, administrée directement par le pouvoir royal alors dans les mains de l’Empereur autoritaire Minh Mang (fils de Nguyên Anh, Empereur Gia Long), qui menait une politique très sévère à l’égard des minorités ethniques, religieuses et linguistiques (les « sauvages ») dans le but de les assimiler à la culture vietnamienne.

La rébellion de Lê Van Khôi en 1833, visant à protéger les chinois (qui étaient interdit de voyage, de commerce, et de postes administratifs), les catholiques et établir le frère de Minh Mang, le prince Nguyen Canh, sur le trône, toucha alors tout le sud et fut appuyée par le Siam qui repoussa l’armée vietnamienne de Hà Tiên. Les deux frères Mạc Tử Tài et Mạc Công Du saisirent l’opportunité de restaurer leur pouvoir sur l’ancien marquisat. Avec leurs fils Mạc Hầu Hy et Mạc Hầu Diệu, ils récupérèrent leurs offices pour une courte durée puisque lorsque la rébellion fut matée en 1835, Mạc Hầu Hy s’exila au Siam tandis que les trois autres furent emprisonnés et y moururent. À Hà Tiên, la répression des chinois et des catholiques se fit de plus en plus sévère en conséquence.

Les politiques coloniales et répressives du Vietnam ont fait qu’aujourd’hui, dans la province actuelle de Kiên Giang où se trouve Hà Tiên, 85,5% de la population est kinh (viet), 12,2% khmère (autrefois indigènes de la région), et seulement 2,2% sont chinois.

Nouvel an lunaire à Hà Tiên

Augustin Théodore Pinel de la Rotte Morel

葉 高天