Imploding the Mirage, The Killers au sommet de sa créativité

Imploding the Mirage ou la renaissance de The Killers. En cette fin de mois d’août, le groupe américain a sorti son sixième album aux sonorités très 80’s et aux textes très Brandon Flowers. Une création remplie de sons tous plus intenses les uns que les autres et qui donnent envie d’être écoutés en live, en plein milieu d’un stade de 80 000 personnes reprenant en choeur. The Killers tout simplement. 

A l’heure où j’écris, nous en sommes au jour 3 de l’existence du nouvel et sixième album de The Killers. Au moment où vous lirez ces lignes, j’en serai vraisemblablement à des dizaines et des dizaines d’écoutes de cette claque inattendue. Inattendue car Wonderful Wonderful sorti en 2017 n’avait pas du tout été capté par mes radars et qu’il était passé comme un mail dans mes spams. Je regrette de ne pas avoir eu plus à répondre à cet album si personnel pour Brandon Flowers. Hélas, on sentait un groupe tentant de se raccrocher à un glorieux passé que l’on ne retrouvait que passablement dans Rut. Si bien que Have All The Songs Been Written ressemblait à une sorte de testament de The Killers. Steven Hyden a, pour Uproxx, parfaitement retranscrit ce sentiment ambivalent, celui d’assister à la fin de course d’un groupe légendaire avant de le voir renaître en 2020. Imploding the Mirage représente tout ce qu’il y a de meilleur dans The Killers, ce qui a fait son succès et construit son héritage. 

Tout a commencé avec Caution, sorti en plein confinement. La parution de ce nouvel album, prévue fin avril, avait été reportée. Pourtant, ce premier single tapait déjà fort avec une intro toujours lente et énigmatique avant une montée en puissance par un couplet puis l’explosion du refrain. Un rythme simple mais qui caractérise tellement The Killers et que l’on apercevait trop rarement dans le précédent travail du groupe. En termes de paroles, Brandon Flowers reprend une nouvelle fois le thème du départ et l’envie d’escapade et d’évasion dont il parle tant, lui le natif de Vegas, en plein milieu du désert, mais cette fois-ci par rapport à l’histoire de Tana Brooke Mundkowsky, sa femme. À vrai dire, les paroles sont toujours à prendre dans un sens double avec The Killers, à comprendre à travers l’expérience personnelle du chanteur et à se réapproprier à travers notre propre vécu. Caution renverrait donc à notre désir de créer, à l’hésitation qui accompagne toute tentative de création et aux regrets que cette hésitation peut amener (Cause it’s some kinda sin / To live your whole life / On a might’ve been). Caution a tout de suite éveillé de l’espoir en moi, celui de retrouver un groupe que j’ai tant aimé, avec la collaboration incroyable de Lindsey Buckingham de Fleetwood Mac à la guitare. 

J’étais trop jeune lorsque Hot Fuss a balayé le monde musical en 2004, apportant l’hymne d’une génération à laquelle je n’appartiens pas, Mr. Brightside. The Killers a pénétré dans mon existence en 2009 avec Human, un classique parmi les classiques de ce groupe dont les lignes Are we human / or are we dancer? restent gravées à jamais. Human se présente comme la plus The Killers des chansons de The Killers, un son intemporel où Brandon Flowers tente de se libérer de ses chaînes et de trouver une liberté à la fois loin des codes sociaux et des sphères d’influence. Il s’inscrit directement dans la lignée d’All These Things That I’ve Done, sorti dans Hot Fuss, et qui m’a accompagné toute la précédente décennie. Lui, le mormon fidèle, questionne sa foi et notamment son parcours religieux. Il se place alors en mormon indépendant, souhaitant respecter les convictions d’autrui sans les convertir. I’ve got soul / But I’m not a soldier sont des paroles iconiques, sans doute les plus mythiques de Brandon Flowers. Ce questionnement suit chaque album de The Killers et nous oblige à remettre en question chacun de nos choix. On retrouve facilement dans ces bilans la même urgence qui caractérise les envies d’échappée remplissant les textes de Flowers. 

Le troisième single de Imploding the Mirage, après Fire in Bone, ne déroge pas à la règle. À mes yeux, My Own Soul’s Warning mène l’album et, en tant que premier son de celui-ci, remplit parfaitement sa mission tout en servant de guide aux chansons le suivant. Il rime avec perfection et chef-d’oeuvre, sans aucun doute l’une des meilleures créations de The Killers. Une intro douce amenant crescendo la mélodie parfaite faisant office de fil rouge. Deux couplets et un pré refrain avant l’explosion. Littéralement une explosion. Qui procure tellement de plaisir. The Killers est bien revenu parmi nous, oui, comme un retour aux sources, sans Dave Keuning, le guitariste légendaire du groupe qu’il a cofondé avec Brandon Flowers. Seul Ronnie Vannucci Jr, le batteur original, accompagne ce dernier comme membre permanent. On peut donc se dire que le résultat s’avère plus que convaincant. Le refrain de My Own Soul’s Warning vous gifle sans vous laisser vous en remettre. But man I thought I could fly / And when I hit the ground / It made a messed up sound. Non seulement les sonorités renvoient aisément à The Killers, ne nous perdant pas, mais ces trois lignes s’engagent tellement dans la pensée interrogatrice du leader du groupe que l’on s’en retrouve réconforté. Brandon Flowers se serait-il donc brûlé les ailes durant la dernière décennie ? Sa quête d’indépendance d’All These Things That I’ve Done et Human s’achève-t-elle ? Autant de questions qui montent et qui ne cessent d’alimenter les interprétations devant les multiples métaphores utilisées depuis ses débuts par Flowers. Ne reste que le regard sur soi et sur ses achèvements, ce bilan automatique de ses actions crié dans un refrain gargantuesque, ce hurlement de douleur pour se faire pardonner, le leader de The Killers affichant sa vulnérabilité et redéfinissant sa foi. 

La suite de l’album paru le vendredi 21 août, dont Dying Breed sorti en single quelques jours avant, suit le rythme sans difficulté. My God rappelle le plus le côté très religieux présent chez Flowers mais, contrairement à My Own Soul’s Warning, le retour vers Dieu ne se fait pas à genoux et présente la maxime “l’erreur est humaine” comme étendard de ses lyrics. Le pardon vient plutôt du Père, acceptant les fautes commises par des êtres portant sur leurs épaules les pressions de l’amour qu’il leur voue et de la peur de se tromper, le tout dans un refrain tout aussi parfait partagé avec l’autrice, compositrice et interprète Weyes Blood. On retrouve également une collaboration dans Lightning Fields avec la participation de l’excellente k.d. lang. Chaque son de Imploding the Mirage, dixième et dernier titre éponyme de l’album également, renferme une explosion de sonorités étincelante dont la plus triste reste tout de même When the Dreams Run Dry, sorte de réveil douloureux où l’individu se rend compte de sa finitude et de sa mortalité, à l’instar de celui qui s’écrase sur le sol après avoir cru pouvoir voler dans le refrain de My Own Soul’s Warning mais avec une gravité supérieure, comme si chaque album de The Killers possédait une chanson testament, comme si chaque album pouvait être le dernier. Pas très surprenant quand on sait Brandon Flowers très superstitieux. 

Sans en dévoiler trop sur cet album, pour laisser une quelconque once de surprise à la personne qui me lira et qui tentera de s’aventurer alors dans la sixième élaboration de The Killers, celle-ci permet au groupe de se rattacher à la sécurité des débuts, des origines, au réconfort de la genèse. Il y a du déjà-vu mais avec une note nouvelle et fraîche. Imploding the Mirage embrasse la perfectibilité de l’être avec tendresse, chantant sur l’amour, la vulnérabilité, la foi mais aussi sur la linéarité de la vie et les erreurs qui jalonne parfois son chemin, rassurant sur le fait que celles-ci ne représentent pas des fatalités qui nous empêcheraient de revenir sur ce chemin. On the road again, à l’instar de The Killers, gardant Vegas en ligne de mire, comme pour se rappeler où leurs pieds pourront se poser au cas où, de retour dans la poussière du Nevada, poussés par un questionnement existentiel permanent qui ne fait pas oublier d’où l’on vient tout en nous aidant à aller vers un mieux. Imploding the Mirage fait partie de ces albums qui ne me quitteront jamais, à coup sûr. Il vient frapper au bon moment, alors que la crise du Coronavirus remet en question de nombreuses certitudes. Sans pour autant moraliser, The Killers préfère offrir un road-feel-good-album qui procure un sentiment sécurisant de compréhension et l’irrésistible sensation que nous allons vieillir avec ce groupe unique que l’on n’entend nulle part ailleurs. À travers son talent de parolier, Brandon Flowers s’adresse à nous et ses textes nous parlent. C’était ma réponse à lui. 

Nicolas Mudry