La vie éternelle de la bibliothèque

« J’ai toujours imaginé que le Paradis sera une sorte de bibliothèque » ; ainsi disait l’écrivain argentin Jorge Luis Borges. Les bibliothèques sont des lieux uniques dans notre société – elles existent partout dans le monde et, depuis l’Antiquité, elles sont des lieux de connaissance. Cependant – et heureusement – la bibliothèque représente actuellement beaucoup plus que ça. Au fil des ans, elles sont devenues des lieux d’éducation et des centres communautaires, et elles peuvent même présenter des opportunités pour la mobilité sociale. Pour en découvrir pourquoi, il est nécessaire de remonter dans le temps. 

D’une salle d’ardoises à un centre communautaire : le développement de la bibliothèque moderne 

Les bibliothèques existent comme des salles d’archives depuis l’année 650 av. J-C, et elles ont été découvertes en Assyrie et en Babylonie, ainsi qu’en Grèce et en Alexandrie. Pendant l’époque médiévale, les bibliothèques adoptèrent une valeur spirituelle avec l’avènement des communautés monastiques. Les livres furent essentiels pour la vie spirituelle, et la position de la bibliothèque comme centre de la communauté commence à développer. 

On pourrait dire que les bibliothèques dans les universités, qui avaient commencé à être fondées pendant le 13e siècle, représente le premier exemple des bibliothèques comme on les comprend aujourd’hui. Les collections privées de livres étaient devenues plus populaires parmi les personnes riches, et ainsi, les bibliothèques universitaires devinrent leurs antithèses. Pendant le Renaissance, l’invention de la presse d’imprimerie ouvrit l’accès aux livres, et ensuite, elle diversifia le type de livre stocké à telles collections, et l’ouverture des bibliothèques académiques explosa, particulièrement en France et en Italie, qui étaient les berceaux du Renaissance. On voit une trajectoire similaire au Moyen-Est, où les bibliothèques commencèrent aussi aux institutions religieuses, et elles ont été compensées par les collections privées. 

Le concept de la bibliothèque nationale commence au 17e siècle. En France, la Bibliothèque du Roi avait été établie en 1461, mais elle n’a été ouverte au public qu’en 1691. D’autres pays en firent autant, et les bibliothèques nationales ouvrirent au public en Prusse et au Royaume Uni. (Après la Révolution française, cette bibliothèque se joignit à d’autres pour créer la Bibliothèque Nationale de la France.)

Cependant, la Révolution française bouleversa la position des librairies en France. À la chute de la monarchie et des familles aristocratiques, leurs collections privées de livres ont été ajoutées aux dépôts littéraires ; c’est-à-dire, aux accumulations des livres. Par la suite, les bibliothèques importantes, remplies de livres de ces dépôts, commencèrent à apparaître dans les grandes villes provinciales. 

Tandis que les bibliothèques grandissaient, les problèmes administratifs et d’organisation se présentèrent ; la croissance avait été si rapide qu’il n’y avait pas de système de classification adéquat. Suivant l’exemple de la bibliothèque de l’Université de Göttingen (l’Allemagne actuelle), qui était exceptionnellement bien organisée, Antonio Panizzi, qui venait de l’Italie, commença en 1831 à réorganiser le système de la bibliothèque à la Musée Britannique, à Londres. Non seulement il fit cela, mais il avait une vision de la potentielle des bibliothèques comme des centres communautaires, ouvertes à tous. Il planifia la salle de lecture à la Musée Britannique, et ses idées influencèrent la Bibliothèque du congrès, à Washington, DC. Ces développements ouvrirent la voie à la provision locale et gratuite des bibliothèques ; en 1850, l’Angleterre adopta une loi semant cette provision.

Les bibliothèques à l’époque contemporaine 

Actuellement, les bibliothèques sont beaucoup plus qu’un lieu où l’on garde les livres. Elles sont des espaces communautaires, les espaces pour les études, les coins où l’on peut lire tranquillement ; quelles qu’elles soient, sans doute sont-elles au cœur de nos communautés. 

En France, les bibliothèques existent partout, et elles sont gérées par l’autorité locale. Il y a environ 16 000 bibliothèques en France, dont 40% sont des bibliothèques traditionnelles (équipées d’un bâtiment autonome), et le reste sont des associations plus petites dirigées par les bénévoles. La plupart des municipalités en France disposent d’au moins une bibliothèque, mais encore 3% des municipalités n’en ont pas une. 

Malgré ces bibliothèques innovatrices et modernes, le taux d’inscription aux bibliothèques est en train de réduire, comme c’est le cas aussi pour les emprunts des livres. Cependant, il devient de plus en plus commun d’emprunter les produits autres que des livres, qui indique un changement profond dans l’utilisation des bibliothèques, coïncidant avec l’avènement des smartphones et d’autres changements technologiques. 

Peut-être que quand on pense aux bibliothèques, on voit en tête les salles de lectures brunes et sombres, les étagères remplies de livres sol au plafond, les plafonds ornés, les lampes qui semblent anciennes. Et c’est ça qu’on trouve dans beaucoup de bibliothèques connues : la Bibliothèque Saint-Geneviève de Paris, la Bibliothèque Bodleian à Oxford, et la Bibliothèque du Rijksmuseum au Pays-Bas, pour ne nommer qu’eux.

La Bibliothèque de Stuttgart, – Stadtbibliothek Stuttgart en allemand – en est un bon exemple, et elle a été reconnue comme telle quand elle a gagné un prix national de « Bibliothèque de l’année » en 2013. A l’intérieur, tout est blanc, et du rez-de-chaussée, tout est ouvert pour que l’on puisse voir chaque étage facilement. Un plafond de verre veut dire que la bibliothèque est toujours lumineuse, et on se sent une connexion au monde dehors.

À Singapour, on voit un autre exemple d’une bibliothèque qui contribue à l’urbanisme moderne du quartier. La Bibliothèque Bishan, construit en 2006, a l’intention de ressembler à une cabane dans l’arbre, mais transformée en style contemporain. Il y a de petites capsules qui ressortent du bâtiment, en différentes couleurs, pour créer un effet éclatant de l’extérieur, en fournissant les lieux tranquilles pour lire ou étudier dedans.

  

Bien sûr, les bibliothèques sont beaucoup plus que les bâtiments. Au Kenya, il y a une bibliothèque unique – elle voyage à chameau. Le but est d’atteindre les villages ruraux dans le nord-est de Kenya où le taux d’alphabétisation est bas, et la bibliothèque voyage quatre fois par semaine à cette fin. Pour les enfants qui vivent dans la pauvreté, les livres fournis leur donnent de l’espoir et de l’aspiration. En 2005, la province nord-est avait un taux d’analphabétisme presque trois fois plus élevé que le taux national, qui montre l’urgence de ce genre de travail.  

Pourquoi les bibliothèques sont-elles encore importantes ? 

Loin d’être obsolètes, les bibliothèques se modernisent, comme elles l’ont fait depuis des siècles ; elles répondent aux besoins d’une communauté qui évolue et leurs ressources s’adaptent. Selon une étude britannique, 75% de personnes croient que les bibliothèques sont des services essentiels ou importants. 

Pour le dire simplement, les bibliothèques fournissent des ressources éducatives, gratuitement et sans discrimination. Que ce soit une bibliothèque publique ou une bibliothèque universitaire, elle donne l’accès à l’internet et les livres dont on a besoin. Et cela est sans parler des bibliothécaires – on croit que les bibliothécaires aux États-Unis reçoivent 6,6 millions de questions par semaine. On peut essayer de remplacer les bibliothécaires par les ordinateurs, mais cela ne marche pas, parce qu’ils sont beaucoup plus que des moteurs de recherche. Bien au contraire, ils aident les gens à développer les compétences informatiques et à écrire les CVs, ainsi qu’à trouver les livres dont ils ont besoin. 

Par leur existence même, les bibliothèques promeuvent l’éducation. Au Royaume-Uni, les matinées pour les parents et les bébés sont ordinaires dans les bibliothèques ; on chante les chansons, on lit ensemble et on encourage un amour des livres dès le plus jeune âge. Il y a une raison pour laquelle les écoles primaires, les collèges et les lycées ont des bibliothèques : les livres soutiennent l’éducation, et avoir un lieu pratique où l’on peut trouver les livres, cela transforme la vie des enfants et des adolescents. Selon une étude du « National Literacy Trust » en 2017, 64,1% d’élèves fréquentent leur bibliothèque scolaire au moins une fois par semaine. Elle affirme aussi que les bibliothèques ont un impact positif sur la réussite académique des élèves, leur motivation, et leur estime de soi.  

De plus en plus, les bibliothèques trouvent les manières dont elles peuvent fournir une éducation stimulante et innovative aux enfants et aux adultes. À Neath, au Pays de Galles, il y a un « Technoclub » qui veut encourager les enfants à explorer la science et la technologie dans un cadre éducatif, et il existe en partenariat avec les écoles primaires locales. Les enfants programment les robots, ils utilisent le logiciel en ligne, et ils s’amusent. En Écosse, les projets de cuisine promeuvent l’alimentation saine dès le plus jeune âge, et en Angleterre une bibliothèque à Exeter fournit la technologie de pointe, comme une imprimante 3D, à toute la communauté. 

Les bibliothèques reflètent aussi les communautés où ils se trouvent ; par exemple, dans ma bibliothèque locale, il y a une grande section des livres en urdu et en polonais, pour pourvoir aux besoins de la communauté internationale. À partir de l’enfance, on encourage les enfants à ouvrir les yeux aux autres cultures et langues. La bibliothèque représente un lieu qui accueille tout le monde, ensemble, dans la même espace. 

En France, ce lieu qui accueille toute la communauté a un nom : la bibliothèque tiers lieu. Ces bibliothèques existent pour être les lieux informels et ouverts ; selon la définition ENSSIB, ces lieux « se donnent pour mission d’être des lieux de rencontres informelles et de convivialité, de se situer aux plus près des usages des fréquentants, de mettre en œuvre des fonctionnements participatifs, afin de contribuer à créer du lien social et à favoriser la construction d’une société inclusive. » Un exemple notable est la Médiathèque Nelson Mandela, établie en 2014 à Créteil. Située dans un bâtiment moderne et saisissant, cette bibliothèque contient 140 000 livres, 84 ordinateurs, près de 250 chaises ou fauteuils, et même une salle de musique avec un piano. Après dix mois, la médiathèque avait 11 000 utilisateurs. Ce n’est pas toujours un objectif facile – le bâtiment qui accueille tout le monde se trouve quelquefois monopolisé par les gens qui ne le respectent pas. Malgré cela, suite aux changements organisationnels, ils trouvent toujours un moyen de ne pas perdre leur philosophie.

 

Les bibliothèques de nos jours ne ressemblent guère celles d’il y a 3000 ans. Loin des lieux poussiéreux qui entrepose les collections livresques de l’élite, ils sont pour tout le monde, peu importe leur âge, leur position et leurs raisons. On peut y apprendre à utiliser la technologie, découvrir de nouveaux auteurs, ou juste rencontrer des amis du quartier local. Pendant cette époque de modernisation, l’esprit des bibliothèques reste le même au cœur : ils promeuvent l’éducation et ils encouragent l’alphabétisme. Elles sont les outils puissants pour le changement social, et c’est pour ça qu’elles sont maintenant plus essentielles que jamais. 

Jenny Frost

Pour en savoir plus… 

https://www.theguardian.com/world/2015/may/02/france-libraries-social-workshops-meeting-hub

https://www.enssib.fr/services-et-ressources/questions-reponses/presentation-des-activites-innovantes-en-mediatheque

https://www.archimag.com/le-kiosque/guides-pratiques/pdf/gp-62-pdf

https://www.theguardian.com/world/2005/dec/04/davidsmith.theobserver

https://www.newsweek.com/2020/03/06/most-innovative-libraries-around-world-1489549.html

https://www.theguardian.com/public-leaders-network/2014/sep/01/four-of-the-uks-most-innovative-libraries