L’affaire Minari et les Golden Globes : films en « langue étrangère », binationalité et quête d’identité

Gros morceau de la saison des récompenses et des futurs Oscars, Minari est aujourd’hui au cœur d’une polémique qui concerne la Hollywood Foreign Press Association (HFPA), organisatrice des Golden Globes. Pour l’avoir placé dans la catégorie « Best Foreign Language Film », elle s’est attiré de nombreuses critiques et ouvre un débat plus grand, celui de l’identité. Pas simple lorsque l’on en partage au moins deux.

Minari après The Farewell

La HFPA est un réseau à part à Hollywood. Les Golden Globes sont définitivement différents des Oscars, même si leurs palmarès respectifs se confondent souvent. Une énorme différence néanmoins réside dans cette règle étrange de la HFPA qui veut qu’une œuvre nommée dans la catégorie « meilleur film en langue étrangère » ne puisse pas concourir pour la catégorie reine, à savoir « meilleur film dramatique » ou « meilleur film musical ou comédie ». C’est ce qui est arrivé à The Farewell de Lulu Wang l’année dernière. Dans ce long-métrage, qui relate l’histoire de Billie, jeune sino-américaine vivant au pays de l’Oncle Sam, et de sa famille cachant le cancer de sa grand-mère à cette dernière, plus de 50% des dialogues sont en mandarin. La décision de la HFPA de placer The Farewell dans la catégorie « Best Foreign Language film » n’avait pas créé de polémique, sûrement parce que l’histoire se plaçait, dans sa plus grande partie, en Chine, renforçant la vision de film international qu’en avaient les membres de la HFPA. Regrettable toutefois, d’autant plus qu’Awkwafina s’est imposée dans la catégorie « meilleure actrice dans un film musical ou comédie ».

Ce qui a déchaîné les passions avec Minari, qui avait marqué Sundance en janvier dernier avec le Grand Prix du Jury et le Prix du Public, s’explique notamment par le fait que le film se passe aux États-Unis, qu’il met en scène une famille coréenne tentant d’accrocher le wagon du rêve américain, et qu’il est réalisé par un réalisateur américain né à Denver, Lee Isaac Chung, avec, en vedette, Steven Yeun, acteur américain né à Séoul mais ayant grandi dans le Michigan. Comme le disait Yeun dans une interview, Minari est une histoire typiquement américaine, présentant des immigrants rêvant de réussite aux États-Unis. Hollywood n’a pas tardé à se mettre en émoi et de nombreuses personnalités, de Lulu Wang à Daniel Dae Kim, ont réagi. En réalité, cette « affaire » Minari révèle beaucoup de ce qui est considéré comme américain ou non par la HFPA et, plus globalement, par la société américaine. 

Gérer un entre-deux avec sa binationalité

La décision de la HFPA s’avère blessante. Blessante pour tous les binationaux américains reniés de leur américanité par cette règle décidant qu’un film américain était avant tout un film en anglais. Minari, bien qu’ayant une majorité de dialogues en coréen, a un processus de fabrication et un scénario profondément américains. La langue n’est pas un genre cinématographique et ne dit en rien si un film provient de tel ou tel pays. Elle est un moyen de communication second par rapport au cinéma, langage premier des vecteurs d’émotion. La barrière du langage représente un conflit pour toute personne binationale cherchant à s’intégrer dans un pays. Aux États-Unis, la particularité est ce multiculturalisme et parfois communautarisme dans lequel la langue majoritaire est floue. Il serait très imprudent de vouloir déclarer l’anglais comme LA langue du pays, tant l’espagnol a progressé et que les langues asiatiques, comme le chinois dans les différents Chinatowns du pays, restent majoritaires dans certains quartiers. On se rend alors bien compte que poser l’étiquette américaine uniquement sur les films en anglais empêche la légitimation par les cérémonies de récompenses de nombreuses histoires que partage cette Nation, histoires pas tout le temps en anglais et qui pourtant forgent une idée de ce que sont les États-Unis. 

Ce qui en ressort est donc que Minari se retrouve délégitimé de tout américanisme à cause de la langue de ses dialogues. N’est pas américain, ce qui n’est pas anglais selon la HFPA. Tout comme The Farewell n’a pas été considéré comme un film américain alors même que Lulu Wang dépeignait avec une grande intelligence les différences culturelles entre la Chine et les Etats-Unis et la façon dont les parents de Billie et le reste de la famille toujours en Chine pouvaient avoir de nombreuses divergences sur le sujet. Il y a donc, pour la personne binationale, cette difficulté à trouver sa place avec cette impression toujours prégnante de se situer dans une salle d’attente entre deux mondes, peinant à trouver une légitimité dans un pays qui lui dénie une identité tant qu’elle n’accepte pas certains codes de sa nouvelle société, mais aussi dans un environnement d’où elle tire ses origines et dont l’éloignement peut donc créer une distance avec une partie de la famille, créant une culpabilité et un sentiment d’imposture au moment du retour. Cet entre-deux provoque une difficulté à trouver une identité propre.

La difficile quête d’identité

La binationalité a de compliqué ce choix apparent qu’elle semble offrir au départ. Son existence n’est pas remise en cause jusqu’à ce que l’individu questionne son identité et fasse souvent l’erreur de croire qu’il doit choisir entre deux camps et donc sacrifier l’un. Une erreur involontaire bien sûr. Sa volonté d’adaptabilité dans la société primaire dans laquelle il évolue tend à brouiller son lien d’appartenance à la société secondaire à laquelle il appartient toujours même s’il ne la côtoie que trop peu. Ce conflit, auquel est confrontée n’importe quelle personne binationale et donc en possession d’au moins « deux » identités au mieux proches mais jamais similaires, doit se mesurer selon les codes de la société demandant le plus d’adaptabilité. La France se trouve être un pays très exigeant en matière d’adaptabilité avec une demande particulière, celle de l’universalisme républicain, souhaitant ranger au placard les particularités de ses citoyens. Être binational en France s’avère donc une tâche compliquée où la mise en valeur de certaines origines reste bridée à une évocation souvent vue comme « exotique », un amusement périphérique qui ne saurait remettre en cause l’identité nationale et très républicaine véhiculée par de nombreux symboles. L’école n’est que l’endroit où, débarrassés de leurs particularités, les enfants apprennent ces symboles, rendant l’éloignement de leur « deuxième » communauté plus effectif. Parmi ces symboles, l’apprentissage de la langue française en est le plus douloureux, le marqueur d’acceptation le plus répandu dans cette société, la maîtrise de la langue devenant son cheval de guerre. Il n’y a qu’à voir finalement comment l’apprentissage de l’arabe est un sujet épineux sur lequel peu de personnalités politiques souhaitent se lancer. 

La langue est le nerf de la guerre pour toute nation souhaitant cimenter son peuple à travers un imaginaire qui créerait une cohésion entre ses membres. Tout cela se fait souvent selon une règle d’une langue, un pays. En France, le français, en Italie, l’italien, en Allemagne, l’allemand, etc. Aux États-Unis, terre d’immigration par excellence, la question de la langue est particulière puisque l’anglais fait figure de langue officielle sans être véritablement inscrite comme telle. Pourtant, l’espagnol, deuxième langue la plus parlée outre-Atlantique, représente le moyen de communication de millions d’Américains, tout comme le chinois. En réalité, il est difficile de vouloir faire d’une langue le marqueur identitaire d’un pays, de même qu’il est impensable de vouloir faire de cette même langue, le critère de sélection d’un film dans une catégorie. Il n’y a pas de langues étrangères, simplement des langues, puisqu’après tout, nous sommes tous l’étranger de quelqu’un, comme le rappelait si bien et de manière très ironique le réalisateur mexicain Alfonso Cuaron au moment de recevoir l’Oscar du meilleur film en « langue étrangère » pour Roma en 2019 : « J’ai grandi en regardant des films en langue étrangère, en apprenant tellement d’eux et en étant inspiré par eux. Des films comme Citizen Kane, Les Dents de la Mer, Rashômon, Le Parrain ». Un an après, l’Academy changeait le nom de la catégorie pour « meilleur film international », se rapprochant un peu plus de la fonction de cet Oscar à part, pour des films conçus en dehors des États-Unis. Il apparaissait en effet assez délicat pour 40 millions d’Américains de voir un film en espagnol être reconnu en tant que « Best Foreign Language Film ». 

Pour Minari, c’est identique. Les Golden Globes continuent à utiliser cette notion si archaïque de langue étrangère, naviguant en eaux troubles et poursuivant ce vieil adage selon lequel ce qui est américain est en anglais. 

Nicolas Mudry