Louis Janmot : peintre énigmatique de l’École de Lyon

« Le bagne de la peinture, — l’endroit du monde connu où l’on travaille le mieux les infiniment petits ». Ainsi fut décrit l’École de Lyon de Charles Baudelaire en son Salon de 1845. L’École de Lyon fut un groupe d’artistes, tous résidant à Lyon, qui travaillaient pendant le dix-neuvième siècle. Le style de l’École lyonnais est caractérisé par les œuvres mystiques ou éthérées, qui incluent souvent les dessins floraux et les fins détails esthétiques et qui s’inspirent de la tradition troubadour. Reconnue officiellement pour la première fois en 1819, l’École prit sa place dans l’histoire de l’art en 1851, au moment de la consécration d’une galerie dédiée aux artistes lyonnais au Musée des Beaux-Arts de Lyon.

Cependant, les peintres de l’École de Lyon virent leur travail éclipsé par les artistes parisiens de la même époque. Ils travaillaient pendant la première moitié du dix-neuvième siècle, une époque pleinement révolutionnaire ; une des œuvres les plus célébrées de ce moment-là est Liberté guidant le peuple (1830) d’Eugène Delacroix, qui résume sans équivoque le sentiment révolutionnaire du moment. 

Toutefois, les peintres de l’École de Lyon semblèrent diverger de cette tendance ; au lieu d’enraciner leurs peintures dans la réalité, ils s’inspirèrent d’un monde céleste et sublime. Malgré cela, on voit qu’ils furent à part entière révolutionnaires. Dans cette veine, parlons de Anne-François Louis-Janmot. 

Un talent prometteur 

Janmot naquit le 21 mai 1814 à Lyon, où il résida la majorité de sa vie. Il reçut une éducation religieuse, qui, par la suite, allait avoir une influence majeure sur ses œuvres. En 1831, il fut étudiant à l’École des Beaux-Arts de Lyon pendant deux ans, avant de s’installer à Paris pour bénéficier de l’enseignement artistique de Jean-Auguste-Dominique Ingres et Victor Orsel. Il passa trois ans à Paris, avant de retourner à sa ville natale.

J’ai découvert pour la première fois Janmot aux détours de son œuvre Autoportrait au Musée des Beaux-Arts de Lyon. Ce fut l’une de ses premières peintures, et je fus immédiatement frappée par la modernité de l’œuvre. Janmot prit la décision, révolutionnaire en soi, de se représenter au travail ; au lieu d’être le portrait d’un homme, cela est explicitement le portrait d’un artiste. Son regard sérieux examine le sujet – lui-même – et ainsi, la peinture reflète l’occupation d’un homme comme un reflet dans le miroir.

L’œuvre de Janmot commença à attirer l’attention des critiques du Salon de peinture et de sculpture de Paris. Initialement, la plupart de ses peintures était de grande dimension et avait pour sujet les thèmes religieux comme, par exemple, Le Christ au jardin des Oliviers (1840). Bien que cette œuvre fût une de ses premières, on pouvait déjà y observer les thématiques qui caractériseraient le style qu’il adopterait plus tard dans sa vie ; plus notamment, les figures en haut à droite rappellent les emblèmes de son chef d’œuvre, Le Poème de l’âme (dont on parlera plus tard).  

En 1845, la peinture de Janmot qui s’appelle Fleur des Champs attira l’attention de Charles Baudelaire. Dans son livre, Écrits sur l’art, Baudelaire écrivit : 

« Cette simple figure, sérieuse et mélancolique, et dont le dessin fin et la couleur un peu crue rappellent les anciens maîtres allemands, ce gracieux Albert Dürer […] Outre que le modèle est très beau et très bien choisi, et très bien ajusté, il y a dans la couleur même et l’alliance de ces tons verts, roses et rouges, un peu douloureux à l’œil, une certaine mysticité qui s’accorde avec le reste. Il y a harmonie naturelle entre cette couleur et ce dessin. » 

La peinture s’inscrit bien dans le style de l’École de Lyon grâce à sa représentation des fleurs et à sa sorte d’attachement à un monde céleste, et à ce titre, elle est considérée comme une des œuvres les plus emblématiques du mouvement.

Le Poème de l’âme

Son chef d’œuvre le plus connu reste Le Poème de l’âme, qu’il peignit sur une période de vingt ans à partir de 1855. Le produit final consiste en dix-huit tableaux peints et seize dessins, ainsi qu’en un poème de 2 800 vers qu’écrivit aussi l’artiste. Les tableaux suivent la vie d’un garçon, et plus spécifiquement, le voyage de son âme ; la foi catholique de l’artiste est en ce sens évidente dans l’œuvre. On suit le garçon à partir de la naissance, à travers l’adolescence, l’amour, jusqu’à l’âge adulte. Pendant sa vie, le garçon apprend les dangers perçus du matérialisme et d’une vie non-croyante, et à la fin de sa vie, il est ainsi guidé vers le ciel par son ange gardien. A cet égard, l’œuvre est consciemment didactique ; Janmot fut catholique fervent, et il n’hésitait pas à communiquer l’importance d’une vie croyante au spectateur. 
La partie principale du Poème de l’âme (les dix-huit tableaux) que l’on connaît aujourd’hui fut achevée en 1855, et ce fut à ce moment-là qu’on l’exposa à l’Exposition universelle de Paris. Cependant, la peinture ne fut pas bien accueillie, ce qui déçut fortement l’artiste – Baudelaire, qui avait considéré favorablement le peintre juste dix ans auparavant, décrivit les tableaux comme « l’objet d’un auguste dédain ». Le cycle fut largement oublié pendant près d’un siècle, avant d’être redécouvert en 1950 ; il gagna enfin sa place dans la collection permanente du Musée de Beaux-Arts de Lyon en 1968, où il occupe une salle entière.

Il est dans un sens ironique que Baudelaire eut ce sentiment de dégoût en voyant l’œuvre, parce qu’en effet, elle utilise certains thèmes qui sont très similaires à la poésie de Baudelaire ; plus notamment, celui du spleen contre l’idéal. Dans l’œuvre de Janmot, on peut identifier les dix-septième et dix-huitième tableaux, L’Idéal et Réalité, comme exemplaires de cette tendance. Dans L’Idéal, on voit le moment final du voyage des âmes du jeune homme et de son ange gardien. Jusqu’à ce moment, ils voyagent ensemble, mais ici on atteint les limites de la capacité d’un être humain de voyager vers le ciel. L’ange dit à l’homme : 

« Adieu, car où je vais vous ne pouvez pas me suivre. » 

Cela fait penser à la confusion de Dante face à la nature dévorante du ciel ; elle consume tous les sens jusqu’au point d’épuisement : 

« Ô grâce généreuse où j’ai pris le courage /de plonger mon regard dans la Clarté suprême / jusqu’au point d’épuiser la faculté de voir ! » 

Soudainement, dans Réalité, l’homme apparaît, seul pour la première fois, à côté de la tombe de son ange, confronté à la réalité matérielle de la mort. Cela rappelle sans doute la poésie de Baudelaire ; il est à la recherche perpétuelle de l’idéal du ciel, mais la dure réalité de l’imperfection de la vie le remet continuellement sur terre. On observe cela à travers toute la poésie de Baudelaire, mais un bon exemple de ce thème, et surtout les dichotomies qu’il comprend, se trouve dans Le Rêve d’un curieux, des Fleurs du Mal 

« Angoisse et vif espoir, sans humeur factieuse, Plus allait se vidant le fatal sablier, Plus ma torture était âpre et délicieuse ; Tout mon cœur s’arrachait au monde familier. » 

Janmot veut aussi traiter ce thème de la dichotomie entre la terre et le ciel d’un point de vue structurel dans le cycle – son œuvre a été citée comme exemple de la « peinture philosophique » grâce à son traitement de cette idée. On voit cet effet dans le cinquième tableau, Souvenir du ciel, qui illustre ce qui semble être un rêve, mais il y a de l’ambiguïté à cet égard – est-ce que c’est vraiment un rêve, ou, comme le suggère le titre, un souvenir ? En tout cas, il dépeint une espèce de vision, une tentative de connexion entre le petit garçon et les anges qu’il voit. On observe une représentation céleste du ciel, tout en teinte de bleu et de rose, que l’on juxtapose au paysage en dessous, soupçonné d’être celui de La Mulatière, à côté de Lyon. Même quand il veut dépeindre le monde des cieux, la ville natale de Janmot n’est jamais loin. 

Et c’est exactement cela qui fait l’École de Lyon, qui la distingue d’autres mouvements : leurs peintures sont liées inextricablement à la ville. Qu’il s’agisse de leurs représentations du paysage de la région ou de leurs dessins à fleurs qui inspiraient les motifs de la soie des canuts, il est toujours possible voir leur influence – si on regarde assez longtemps. 

Jenny Frost

Pour aller plus loin… 

Louis Janmot : Le Poème de l’âme – Musée de Beaux-Arts de Lyon https://www.mba-lyon.fr/sites/mba/files/content/medias/documents/2019-12/fiche_focus_janmot_bd.pdf 

Connaissez-vous les peintres de l’École de Lyon ? https://petitpaume.com/article/peintres-lyonnais#:~:text=%C2%AB%20L’Ecole%20de%20Lyon%20%C2%BB,la%20r%C3%A9appropriation%20de%20ses%20th%C3%A8mes
 La soie lyonnaise https://www.patrimoine-lyon.org/traditions-lyonnaises/la-soie