Insulaires et isolés : l’arrivée des Japonais dans l’archipel

L’Empire du Japon est composé d’un chapelet d’îles plus ou moins grandes, des îles Ryukyu au sud-ouest à Hokkaïdo au nord-est. Ce n’est que de manière anecdotique dans toute l’Histoire du Japon que celui-ci a eu une assise sur le continent, la dernière fois étant au début du XXe siècle de l’annexion de la Corée en 1910 jusqu’à la capitulation en août 1945. Bien des théories ont été émises pour savoir d’où viennent les japonais. Plusieurs d’entre elles ont essayé de relier la langue japonaise au coréen, d’autres aux langues austronésiennes (malais, javanais, malgache, tahitien, hawaïen), aux langues altaïques (turc, mongol), récemment aux langues austroasiatiques (khmer, vietnamien), mais rien n’a été conclusif. Il n’est ici pas question de relier les japonais actuels aux autres peuples du monde, mais plutôt de comprendre d’où ils sont arrivés pour peupler l’archipel du soleil levant.

Une origine liée au riz – de Chine centrale à la culture Mumun

Le riz est un aliment très important de la cuisine japonaise et il y a toujours figuré. Une théorie retrace ainsi l’origine des ancêtres des japonais dans le bassin du Yangzi en Chine centrale, où est apparue l’agriculture du riz japonais moderne à partir de 9500 avant notre ère. Cela coïnciderait peut-être avec la présence d’un vocabulaire noté par le linguiste Alexander Vovin lié au riz et partagé avec les Austroasiatiques aussi présents dans cette région. C’est à partir de -3500 que la péninsule coréenne connaît une timide agriculture du riz, ainsi il est conjecturé que cette population Proto-japonique ait migré vers le nord puis l’est. Ce n’est que vers -1500 pourtant que la culture du riz s’accroît avec l’émergence de la culture de Mumun qui naît vraisemblablement dans le centre de la Corée, pour ensuite se solidifier autour de la rivière Geum au centre-ouest de la Corée du Sud.

Culture du riz au Japon, XIXe siècle

Dès le IXe siècle, des rites funéraires élaborés prennent forme en parallèle avec la création de classes sociales aboutissant à l’émergence de chefferies. Le travail du bronze, du jade et de la poterie caractérisent le raffinement de la culture Mumun qui rayonne jusqu’à Jeju et l’extrême ouest du Japon. Cependant, les chefferies se dotèrent progressivement à partir du VIe siècle d’artefacts belliqueux et d’une architecture défensive témoignant de la montée de troubles soit entre elles, soit avec l’extérieur. La population se concentra au sud de la péninsule en hauteur et sur les côtes et ne se permettait plus d’être dispersée afin de mieux se défendre. À la même période, des établissements permanents d’inspiration Mumun fleurirent au nord de Kyushu. On date autour de -300 l’arrivée des Proto-coréens dans la péninsule qui reprenaient les caractéristiques de la culture Mumun (riz, bronze, poteries) et remplaçant les Proto-japoniques dans la péninsule. Peut-être sont-ils à l’origine de l’attitude guerrière adoptée par la civilisation Mumun ; en tout cas, la coexistence de ces deux peuples paraît être à l’origine des ressemblances linguistiques entre le coréen et le japonais d’aujourd’hui.

Peuplement de l’archipel du Japon – Culture Yayoi et expansionnisme Yamato

Le peuplement de l’archipel par les Proto-japoniques ne s’est pas fait brusquement mais plutôt progressivement. La culture nippone la plus ancienne est appelée Yayoi et a prospéré entre les IVe siècles autour de notre ère. Des traces d’une culture pré-Yayoi ont cependant été trouvées remontant jusqu’au XIe siècle avant notre ère, mais de manière plus rare à l’ouest du Japon. Les chercheurs indiquent que des contacts de pêcheries de part et d’autre du détroit de Corée étaient communs, aboutissant alors à l’installation de Proto-japoniques au cours du premier millénaire avant Jésus Christ au Japon. Des traces d’agriculture du riz ont aussi été notées, mais c’est à partir du -IVe siècle qu’un afflux de migrants venus du continent a considérablement accru la population et le développement d’une agriculture intensive qui à son tour multipliait la population. La création d’armes et d’objets domestiques en bronze puis en fer continuait mais connaissait une influence chinoise, les pratiques funéraires venues de Corée sont devenues encore plus élaborées et des rites religieux se créèrent. Les chinois appelaient cette population Wa dès le IIIe siècle et la décrivait comme divisée en différentes tribus guerrières très violentes. Après le IVe siècle s’amorça la période Kofun où la société Yayoi devient une société sinisée et davantage centralisée sous l’égide du clan Yamato.

Il ne fait aucun doute que cette augmentation de la population (génétiquement très majoritaire chez les japonais modernes) ainsi que la production d’armes sous une seule bannière a mené à l’extermination des peuples aborigènes du Japon d’alors qui n’apparaissent que peu dans les gènes des nippons actuels. Les Jomon furent ceux qui ont développé la première culture du Japon cependant eux sont un peuple lié aux peuples sibériens de la mer d’Okhotsk et sont arrivés par Sakhaline et Hokkaïdo vers 6000 avant notre ère. Leur présence culturelle était notée jusqu’aux îles Ryukyu, mais l’avancée des Yamato vers l’est a fait que les descendants des Jomon disparurent petit à petit : d’abord au XIe siècle, les Emishi du Tohoku, puis aujourd’hui les Aïnou d’Hokkaïdo dont la culture est grandement en danger. Des Austronésiens ont aussi peuplé Kyushu et ont aussi disparu du fait de l’expansionnisme Yamato : les Kumaso et les Hayato n’apparaissent plus dans les écrits après le VIIIe siècle. Ces derniers ont été déportés vers l’est entre Nara et Kyoto où ils ont servi pour la garde impériale.

La soumission des non Japonais a été constante ; les Aïnou persécutés depuis l’époque Muromachi (1336) furent légalement assimilés de force en 1899 (peinture de 1775).

Les îles Ryukyu ne connurent pas le même destin. Les îles du sud étaient jusqu’alors plutôt culturellement liées aux Austronésiens du Pacifique tandis que les îles du nord étaient fortement influencées par la culture Jomon, dont la poterie typique se développa vers -4000 dans les îles. La culture du riz, pourtant symbole des Yayoi, n’a pas pénétré l’archipel méridional avant les XIe et XIIe siècles depuis Kyushu  bien qu’existaient des contacts entre les habitants des Ryukyu et les Yayoi puis Yamato. Il est pourtant noté qu’au Xe siècle, les différentes îles partagent une culture commune. Quand daterait donc l’arrivée des Proto-japoniques ? Il existe aujourd’hui dix langues japoniques dispersées dans l’archipel qui ne sont pas mutuellement intelligibles ni même avec le japonais. Des linguistes estiment que le japonique ryukyu et le japonique du Japon se sont distancés avant le VIIe siècle et que par conséquent les migrations Proto-japoniques vers les îles Ryukyu ne sont pas les mêmes que celles qui ont peuplé Honshu et Kyushu.

À la recherche des derniers japoniques de Corée

Plusieurs linguistes estiment que les langues Ryukyu viennent d’une autre migration depuis la péninsule de Corée. En effet, la péninsule ne s’est pas vidée entièrement de ses Proto-japoniques lors des migrations vers Kyushu, plusieurs éléments étayent cela. En effet, après la civilisation Mumun qui a disparu vers -300, plusieurs confédérations tribales s’étaient formées comme celle de Jin dans laquelle coexistaient les Proto-coréens et les Proto-japoniques selon Vovin restés sur le continent œuvrant ensemble dans la production et le commerce du bronze jusqu’au IIe siècle de notre ère. Vovin et d’autres pensent aussi que le japonique péninsulaire aurait survécu jusqu’au VIIe siècle dans la confédération de Gaya, située sur la côte centre-sud de la Corée, puis s’est progressivement éteint lorsqu’elle tomba aux mains en 562 du royaume coréen de Silla. Dans la Chronique des Trois Royaumes écrit au IIIe siècle sur Gaya, deux mots reconstruits comme *mietong et *yama correspondraient à moto (base) et yama (montagne) en japonais. Les linguistes se penchent aussi et surtout sur l’Histoire des Trois Royaumes, compilation de plusieurs ouvrages antérieurs complétée en 1145 et couvrant la période entre le Ier et le VIIe siècle de notre ère qui donne quelques indications. Le livre étant écrit en chinois classique, certains passages citent des discours rapportés (mots, toponymie, expressions) et doivent être lus sans la signification des caractères chinois mais uniquement avec la prononciation de l’époque. À Gaya, le mot porte se disait *twol, ressemblant à to en japonais, et dans la péninsule la route *miti correspondà michi, *mit et mitsu signifient « trois », *tan/twon sont liés à tani, la vallée. Ces toponymes situés alors au centre et au sud de l’actuelle Corée du Sud, il n’est pas impossible qu’ils aient été les derniers témoins de la présence japonique sur le continent alors même que les locuteurs des langues japoniques (japonais, langues Ryukyu et hachijo) n’avaient plus aucun lien avec depuis qu’ils s’étaient installés sur leurs îles.

Le compte de Goryeong (Corée du sud) aurait été une région abritant les derniers locuteurs de japonique péninsulaire notamment dans l’ancienne chefferie de Mioyama (début de l’ère chrétienne).

C’est donc par vagues successives que les japoniques ont peuplé l’archipel et ont ainsi constitué le peuple japonais que nous connaissons aujourd’hui. L’insularité du Japon a permis au pays de pouvoir s’éloigner du reste du monde et de conserver sa culture. Cela lui a permis de développer une culture unique et mondialement appréciée, cependant cet isolement a fait que ses liens avec ses cousins du continent ont été perdus notamment du fait de l’émergence des royaumes coréens dans la péninsule.

Augustin Théodore Pinel de la Rotte Morel