La notion de jihâd, cette inconnue si familière

Les attentats du 11 septembre 2001 ont porté à la connaissance du grand public la notion de jihâd (ou djihâd). Depuis lors, ce terme – ou plus fréquemment celui de « jihadiste » – fait régulièrement la une des journaux. Pourtant, malgré cette omniprésence, il est frappant de constater que la notion de jihâd reste, au mieux, floue, au pire, totalement inconnue du grand public. Généralement, le jihâd est interprété comme un équivalent de « guerre sainte », c’est-à-dire comme une entreprise violente accomplie au nom du Prophète de l’islam ou de son Dieu. Or, cette notion est bien plus complexe et riche que ce que chacun peut en comprendre dans les journaux.

Etudier la notion de jihâd nécessite d’éviter deux écueils : celui islamophobe, qui ne verrait l’islam que comme une religion violente et de haine, et celui niais, qui ne verrait l’islam que comme une religion emplit d’amour. Aborder la notion de jihâd  de manière neutre permet ainsi d’effectuer trois constats : il y a eu une indéniable évolution dans la compréhension de la notion de jihâd ; cette notion n’est pas laissée à l’appréciation de tout un chacun puisqu’elle est juridiquement encadrée ; et cette notion est totalement détournée et défigurée par l’usage qu’en font les différentes organisations terroristes, dont Al-Qaïda ou l’Etat Islamique.

Tout d’abord, il faut noter la différence qu’il peut exister entre la compréhension « originelle » (le terme n’est pas heureux mais nous voulons faire référence à la compréhension du terme dans son contexte historique, géographique et anthropologique d’origine) et la compréhension moderne de la notion de jihâd.

Le terme de « jihâd »n’apparaît en lui-même que quatre fois dans le Coran (IX, 24 ; XXII, 78 ; XXV, 52 et LX, 1) selon la recension de Biancamaria Scarcia Amoretti. Sur ces quatre emplois, un seul – le dernier – fait référence à un véritable combat. Si l’on élargit la recherche, la racine JHD apparaît trente-cinq fois dont trois fois pour désigner un acte purement spirituel, vingt-deux fois dans un sens général et seulement dix fois pour désigner une action guerrière. Comme le résume l’historienne Jacqueline Chabbi :

« Le mot djihâd […] désigne le fait de faire quelque chose. Il renvoie à la notion d’ « effort », djuhd, que l’on accomplit pour parvenir à un objectif. Cet effort suppose que l’on s’affronte à une difficulté – qui peut être importante – que l’on tente de surmonter pour parvenir à son but. Dans la notion d’origine, il n’est donc nullement question de guerre et encore moins de guerre sainte […]. La forme djihâd signifie donc faire un effort pour réaliser un objectif, voire, par extension, faire un effort en faveur de ou contre quelqu’un.»

La revue de l’occurrence du terme et de sa racine ainsi que la citation de Jacqueline Chabbi permettent de mettre en évidence que la dimension guerrière n’est pas la dimension la plus importante dans la notion de jihâd. En effet, il s’agit d’abord et avant tout « de faire un effort pour mener une action et aboutir à un résultat profitable ».

Jacqueline Chabbi approfondie ensuite son argumentation en prenant pour exemple les passages (XXIX, 8 et XXXI, 15) où les parents du Prophète font « acte de djihâd » contre lui : « nous [la divinité] faisons recommandation à un homme d’être bon envers ses parents ; mais s’ils [les deux parents] font tous leurs efforts contre toi, pour t’amener à associer à Moi [la divinité], ce dont tu n’as nulle connaissance, ne leur obéis pas » (XXIX, 8). Ici, l’expression « ils font tous leurs efforts contre toi », ou djâhadâ-ka en arabe, pourrait être littéralement traduit par « ils font acte de djihâd ». Pourtant, il n’est nullement question d’actions violentes dans ce passage.

Plus encore, la compréhension du jihâd comme un acte guerrier ou comme une guerre sainte est impossible dans les premiers temps de l’islam, temps dont se réclament pourtant les terroristes islamistes.

D’une part, la notion de martyr est absente de l’islam originel – id est de l’islam tel que compris et pratiqué dans son contexte historique, géographique et anthropologique d’origine. En effet, le terme arabe traduisant « martyr » est shahîd dont la racine SHHD se rapporte, selon Jacqueline Chabbi, « au fait d’avoir été présent en une circonstance, d’avoir vu et de pouvoir en attester sous serment » (cf. II, 282 ; III, 52 ; IV, 6 et 166 ; V, 106 ; XXIV, 4). Il n’y a ici aucune idée de dimension supérieure de la mort pour une cause juste.

D’autre part, l’historienne rappelle que le combat est « une voie problématique » dans le contexte d’origine de l’islam. Le terme « combat » correspond à l’arabe qitâl signifiant « fait de combattre quelqu’un ». Jacqueline Chabbi précise que ce combat se fait « non pas dans l’intention de [tuer l’adversaire] […] mais au risque que l’adversaire soit tué ou que l’on soit tué soi-même ». Dans son contexte d’origine, qui est un contexte tribal, le qitâl « est toujours de dernier recours étant donné les risques qu’il fait courir aux hommes du ou des groupes engagés ». Les risques sont en effet énormes puisque la mort de l’un des membres du groupe contribue à l’affaiblissement de celui-ci, voire, in fine, à sa disparition. Comme le souligne le théologien Karl-Friedrich Pohlmann dans son commentaire de la sourate VIII, des passages comme XXIV, 37 ou LXX 7-8 et 22-34, qui sont pourtant le « portrait du croyant modèle », ne contiennent « aucune indication quant à l’engagement pour le jihād ».

Pourtant, aujourd’hui, le jihâd est devenu un synonyme de guerre dans la voie d’Allah sans pour autant être une « guerre sainte ». D’ailleurs, le théologien Hans Küng explique qu’on « ne trouve nulle part dans le Coran l’adjectif « saint » associé au substantif « guerre » ; pour l’islam, une guerre ne peut jamais être « sainte » ». Si le jihâd débouche sur « le « combat », qîtal, à mener « dans la voie d’Allah », fi sabîl Allâh » (IV, 74) » c’est que la notion va être, selon Jacqueline Chabbi, prise en charge par « l’argumentation idéologique du Coran ». Le Coran va en fait récupérer le terme de jihâd, qui faisait partie de la langue de l’Arabie, pour en changer le sens et faire du simple effort un effort à accomplir dans la voie d’Allah. Cette réappropriation s’illustre bien dans la sourate IX dont Karl-Friedrich Pohlmann affirme qu’elle « reflète l’idéologie de ceux qui prônent l’action militante contre l’incroyance et les croyances déviantes ».

A la suite de cette évolution, aux alentours du XIe siècle selon l’historien Jean Flori, la réalisation du jihâd compris comme action guerrière sera largement encadrée par le droit musulman. Le jihâd apparaît alors comme un instrument juridique servant à l’extension du territoire de l’Islam, et non à la conversion des peuples des territoires conquis, puisque la conversion forcée est interdite (II, 256). Le chercheur David Cumin, dans son ouvrage Histoire de la guerre, explique que le droit musulman appréhende le jihâd comme un devoir collectif, il est donc un devoir des autorités qui sont les seules à pouvoir le déclarer. Cependant, le droit musulman reconnaît, si les autorités sont défaillantes, la possibilité pour n’importe quel ouléma de déclencher le jihâd. Celui-ci doit être annoncé avant tout combat, sans quoi, il deviendrait illégitime, et l’entreprise guerrière doit prendre fin quand les infidèles se soumettent, qu’ils se convertissent ou non. Le but du jihâd est ainsi identifié comme la défense ou la propagation de l’islam contre ses ennemis extérieurs ou intérieurs.

Ces développements amènent à reconnaître que le jihâd, tel que pratiqué par Al-Qaïda ou par l’Etat Islamique, est très éloigné de l’islam et de son droit. Bien qu’ils se réclament d’une pratique de l’islam pure en ce qu’elle correspondrait à celle du Prophète, les jihadistes, n’ont finalement pas une connaissance très poussée de ce à quoi pouvait ressembler cette pratique. Ce n’est en effet que tardivement que le jihâd est devenu une action guerrière dans voie d’Allah. De plus, les attentats-suicides, comme ceux du 11 septembre 2001, contreviennent à plusieurs grands principes de l’islam. Le chercheur Mohammad Al Subaie parle ainsi de « textes religieux mal interprétés » et même de « l’ignorance de certains prédicateurs ».

Enfin, d’un point de vue juridique, la pratique du jihâd par les organisations terroristes contrevient à l’ensemble des principes dégagés par les juristes musulmans à travers les siècles. Pour les jihadistes, l’islam et ses principes ne sont qu’une façade de ralliement dissimulant des objectifs politiques sans rapport avec la religion. Par exemple, si dans sa vidéo du 8 septembre 2007, Ben Laden en appelle plusieurs fois au Prophète, son discours surtout politique : il y évoque en effet les mass media, le financement des campagnes électorales étatsuniennes, la conduite de la guerre par les Etats-Unis etc. De même, dans une vidéo de février 1998, Ben Laden cherche à donner une justification religieuse à son entreprise guerrière en définissant les objectifs d’Al-Qaïda, que sont notamment la libération des mosquées d’Al-Aqsa et de la Mecque. Nos propos ne sont pas ici de dire que les jihadistes n’ont pas conscience de la dimension politique de leurs discours et de leur entreprise, ni même qu’ils ne sont pas convaincus d’agir comme ils le devraient au nom de l’islam. Nous ne pouvons pas nous prononcer sur ce point du fait d’un manque de renseignement.

Ces conclusions sur la pratique du jihâd rejoignent celles que nous formulions déjà dans un article précédent et auxquelles nous adhérons toujours (cf. « Religion et violence, une histoire récente », 05/08/2020) :

« La religion ne fait rien en elle-même ce sont les croyants qui agissent en son nom et l’analyse montre bien que les violences commises au nom de la religion sont en fait totalement dénuées de base religieuse ou d’une base totalement manipulée et déformée de sa signification. De tout temps, la religion a été utilisée, instrumentalisée par des finalités autres que la finalité religieuse. Il s’agit là d’un usage pervers et dévié de la religion qui se trouve parasitée par des considérations politiques. »

Mais comme nous l’avons dit au début de cet article : il n’est pas possible d’affirmer que l’islam et son livre saint sont exempts de toute violence. D’ailleurs, la Bible ou la Torah ne le sont pas non plus, ce n’est pas pour autant qu’il faut censurer ces passages, même si certains intellectuels le voudraient. Enfin, il n’est pas possible de laisser les actes d’Al-Qaïda et de l’Etat Islamique être associés à l’islam tant ceux-ci sont éloignés de grands principes que portent cette religion.

Guillaume GARNIER