House by the Railroad, terminus du rêve américain

Joe Biden est élu Président des États-Unis d’Amérique au bout d’une campagne et d’une élection irrespirable. Le pays est définitivement fracturé, encore plus que quatre ans auparavant. Les États-Unis ne font plus rêver. Mais depuis quand ont-ils fait rêver ? Le rêve américain n’est qu’un brouillard épais qui, une fois dissipé, laisse transparaître des défauts incommensurables et des oubliés affamés qui ne goûtent jamais à la liberté si chérie par les Américains. House by the Railroad, le premier chef-d’œuvre d’Edward Hopper, avait déjà vu en 1925 cette double Amérique qui allait se former entre urbanisation et modernité et régions non irriguées par la prospérité d’une nation économiquement sur le toit du monde. Ce tableau, à l’importance capitale dans l’histoire de l’art américain, a servi de matière d’inspiration pour d’innombrables pièces de la culture américaine. Parmi elles, George Stevens et son film Giant (1956), Terrence Malick et son joyau Days of Heaven (1978), et The Lumineers et leur troisième album III (2019). 

La naissance de l’Amérique profonde

Un mythe tenace. L’herbe serait plus verte à l’Ouest, de l’autre côté de l’Atlantique, dans un pays nommé si sobrement America. Pourtant ce rêve américain, si bousculé ces quatre dernières années, a en réalité toujours eu ses détracteurs en son propre sein. La culture américaine a su, depuis l’arrivée d’une certaine consommation de masse, trouver un équilibre entre représenter elle-même l’image d’un rêve, à travers Hollywood notamment, et voir émerger une critique représentant une Amérique profonde délaissée. Dans Giant de George Stevens, nous suivons pourtant des protagonistes aisés sauf un, Jett Rink (James Dean), jusqu’à ce qu’il hérite d’une parcelle de terre a priori inoffensive mais qui se trouve être une réserve de pétrole illimitée. Dans la confrontation des personnages, le scénario de Fred Guiol et d’Ivan Moffat parvient à représenter plusieurs conflits, à la fois géographiques et générationnels. Cet or noir que symbolise le pétrole crée une sorte de ruée vers une Amérique profonde qui servait le plus souvent de vivier alimentaire du pays et qui va devenir la personnification même du self-made man que Jett Rink illustre en tout point, lui parti de rien. Le pétrole apporte donc une mutation spatiale importante avec la multiplication des puits sur des terres autrefois irriguées par une agriculture bientôt en crise. Avant même la catastrophe écologique du Dust Bowl, ces tempêtes de poussière qui détruisent les récoltes, Hopper voit en 1925 dans la demeure victorienne du XIXème siècle un signe du passé qui a fait son temps et qui bientôt ne sera plus. 

Ces maisons de colons, redistribuées entre les grands propriétaires fonciers après la Guerre de Sécession, sont les habitations principales de familles possédant des terrains à perte de vue. C’est bien évidemment la famille Benedict dans Giant dont le patriarche est Jordan (Rock Hudson). Dans Days of Heaven de Terrence Malick, c’est l’énigmatique Sam Shepard qui campe le rôle du fermier, accueillant des travailleurs saisonniers le temps des moissons, dont Abby (Brooke Adams) et Bill (Richard Gere), deux amants ayant fui Chicago où ce dernier, ouvrier, a tué un de ses supérieurs. Il y a donc dans les prémices de ces deux films, deux ambiances plutôt identiques malgré des personnages principaux aux antipodes les uns des autres. Cela est notamment dû à la fameuse maison victorienne, qui a traversé les années pour passer de l’image figée du tableau de Hopper à la réalité des décors de Giant et Days of Heaven qui s’en inspirent largement. Les deux histoires commencent dans le premier tiers du XXème siècle, là où les changements s’engagent sans être définitifs. Là également où les États-Unis s’urbanisent massivement. Après avoir gagné en population au cours du siècle précédent, les villes deviennent ainsi l’épicentre de la réussite économique du pays. Les services concentrés dans des grandes zones urbaines modifient la répartition démographique de l’époque. Dans ce premier tiers de siècle, New-York devient ainsi une métropole mondiale. Avec l’urbanisation galopante, une première fracture s’opère forcément avec les plaines où les grands rentiers ne sont pas seuls. De multiples petites fermes existent également et ne vont pas tarder à être durement frappées par la Grande Dépression et le Dust Bowl. C’est donc dans ce contexte que s’inscrivent à la fois Giant et Days of Heaven et donc l’œuvre dont ils sont influencés, House by the Railroad

Oubliés sur la route de la modernité

Au-delà de cette maison, l’autre élément clé du tableau réside dans cette voie de chemin de fer, à travers laquelle Hopper désigne la modernité, en conflit avec l’ancienne génération, l’époque révolue qui ressort de la demeure. Ce clash se voit de manière pertinente dans Giant où Jordan et Leslie (Elizabeth Taylor) Benedict ne semblent pas comprendre totalement les désirs de leurs enfants. Le train s’avère être un formidable fil rouge dans les trois pièces artistiques que nous avons évoquées jusque-là. Bien évidemment dans House by the Railroad. Mais également dans Giant où il sert de connexion entre le Maryland progressiste et verdoyant de Leslie et le Texas poussiéreux, conservateur et désertique de Jordan. Ou encore dans Days of Heaven où il permet à Bill et Abby de fuir Chicago et de rejoindre les moissons texanes. Le train est la modernité et incarne le changement dans la vie des personnages, un espoir. 

Cet espoir, celui qu’apporte le monde moderne, réside dans la construction d’une maison au style non victorien mais tout de même rappelant drôlement cette House by the Railroad dans le voyage visuel offert par The Lumineers dans III. Il est intéressant d’avoir suivi pendant une décennie l’évolution de ce groupe américain pour comprendre un cheminement qui les a emmenés jusqu’à ce troisième album aux sonorités et aux textes mélancoliques et nostalgiques. Les clips qui accompagnent chacune des dix chansons appartiennent au même univers qui suit la famille Sparks sur trois générations: Donna, Jimmy, le fils, et Junior, le petit-fils. L’espoir, qui n’apparaît que dans les flash-backs narrant la construction de la maison, qui nous sert de décors pour toute la durée de ce court-métrage divisé en dix épisodes, ne reflète en réalité que les désirs de personnages englués dans des problèmes d’argent et gérant leur frustration, pour Donna et Jimmy, par l’alcool. III vient directement après l’extraordinaire Ballad of Cleopatra qui, déjà, présentait un court-métrage. Le dernier son qui fermait l’album (outre la ballade pianistique Patience), My Eyes, renvoyant aux problèmes d’addiction, appelait déjà III et ses thèmes touchant également à l’addiction et sa transmission à travers les générations. Loin des villes, III réactualise l’œuvre d’Hopper à l’heure contemporaine et rappelle ce monde parallèle où des familles se déchirent dans une Amérique délaissée par la mondialisation. Ce rêve est donc là, près des protagonistes, et pourtant ces derniers ne le touchent pas. Ils sont les absents des caractéristiques du monde moderne et contemporain.    

Destins tragiques

Chacune à leur manière, ces trois œuvres se terminent de manière tragique, dans tous les sens du terme. Que ce soit le tragi-comique du final de Giant avec la fin ridicule de Jett Rink, bourré à la célébration de son empire et de sa propre réussite par le Texas et la Nation entière, et de Jordan, battu à plate couture dans son progressisme maladroit par un gérant de diner raciste refusant l’entrée à des individus noirs. Que ce soit également la tragédie plus triste de Days of Heaven où Bill, rattrapé par son passé de meurtrier à Chicago, tue le fermier texan et, dans cette escalade mortelle, finit par mourir lui aussi, après tant d’efforts pour avoir échappé à une condition qui le rattrape finalement. Que ce soit, pour terminer, III et Junior Sparks qui braque une banque pour régler les dettes innombrables de son père avant que celui-ci ne se suicide face à l’arrivée de la police pour laisser le temps à son fils de fuir. 

Oui, dans l’ombre des maisons américaines peuplant les plaines, la tragédie semble frapper à chaque fois dans un déferlement de violence qu’amène cet isolement forcé. La fin ne tombe jamais comme un cheveu sur la soupe, elle n’est que l’apogée d’une série d’événements ayant conduit à cet achèvement. III représente à la perfection ce cheminement, grâce aux différentes générations qu’il dépeint et aux subtils indices glissés dans chaque vidéo. Ces indices montrent la façon dont Jimmy Sparks a pu être élevé, un enfant dont la mère a fui, qui conduit à un père défaillant et alcoolique que sa femme décide de quitter, sans doute en n’ayant pas eu d’autre choix. Junior grandit donc dans un environnement hostile a priori normal pour un adolescent de son âge (thème de la rupture dans It Wasn’t Easy to Be Happy for You) et pourtant si difficile pour un jeune homme en quête de liberté et incapable de partir alors qu’il voit tous ses camarades le faire comme on peut le comprendre avec Left for Denver qui cache un double sens puisqu’il est impossible ici de ne pas penser une seule seconde aux deux membres fondateurs de The Lumineers, Wesley Schultz et Jeremiah Fraites, quittant le New Jersey où ils peinent à percer pour Denver où ils rencontreront Neyla Pekarek pour former The Lumineers et connaître le succès qu’on leur prête. Impossible aussi de ne pas imaginer le frère de Jeremiah et meilleur ami de Wesley, Josh, mort d’une overdose en 2002, au centre de nombreuses des chansons de The Lumineers. III est donc aussi une ode à ceux qui n’ont pas su trouver leur place dans le rêve américain, rêve qui continue à échouer aujourd’hui. 

House by the Railroad, genèse d’une critique contre l’American Way of Life

House by the Railroad poursuit donc son influence dans la culture américaine contemporaine comme ce tableau l’a fait depuis des décennies. Cette influence se mesure d’autant plus que la fameuse American Way of Life s’est exportée à travers le monde et qu’Edward Hopper s’en est emparé pour en faire sa marque de fabrique, à savoir représenter ce mode de vie pour en montrer une face cachée emplie de solitude et de personnages renfermant une grande tristesse mais aussi une étonnante dignité dans leur isolement. L’œuvre du peintre américain qui nous intéresse ici ne comporte aucun personnage, et pourtant elle garde en elle cette caractéristique si particulière de l’art hopperien. Il a fallu House by the Railroad pour voir Nighthawks (1942). La première est un commencement indispensable pour introduire l’immense travail d’Hopper et une condition préalable de ses chefs-d’œuvre suivants mais aussi des pièces étudiées ici. Le pétrole découvert par Jett Rink coule dans la pompe de Gas (1940), autre tableau éminemment célèbre. Edward Hopper a créé un univers singulier dans lequel pouvaient se retrouver à la fois les self-made men et women de l’Amérique prospère et les déçus de celle-ci.

Parmi ces self-made men, Jett Rink. Parmi ces déçus, Bill, Abby, les Sparks. Chacun s’y retrouve avec tous le même espoir de faire partie des gagnants d’un système qui ne réserve que très peu de place aux abandonnés, ceux qui le long d’une voie de chemin de fer voit une demeure victorienne abandonnée, symbole d’une Amérique passée, terminus d’un rêve qu’ils n’effleureront pas, le train étant parti depuis bien longtemps sans les attendre. Mais il y a toujours cette espérance si prégnante, visible dans les paroles de ce qui reste à ce jour l’une des plus belles compositions de The Lumineers, Jimmy Sparks

Jimmy believed in the American way

A prison guard, he worked hard and made the minimum wage

He found his freedom like a man in a cage 

Effectivement, Jimmy croyait dans ce mode de vie américain, travaillant dur pour toucher un salaire basique, touchant du bout des doigts une liberté fragile qu’il n’aura jamais vraiment eu le temps de consommer. Le mythe tient, son tableau s’effrite, ses personnages s’évaporent. 

Nicolas Mudry