Il y a 150 ans : « l’Année terrible »

L’Année terrible, expression reprise par des hommes politiques ou des hommes de lettres comme Léon Gambetta ou Victor Hugo qui en a fait un recueil de poèmes, désigne la guerre de 1870 qui opposa la France, de l’Empire puis de la IIIe République, à la Prusse du roi Guillaume Ier.

Une guerre oubliée ?

La guerre franco-prussienne est une guerre brève et limitée dans le temps puisqu’elle éclate le 19 juillet 1870 et s’achève le 10 mai 1871. Elle semble d’ailleurs avoir une moindre place dans les mémoires collectives. Ce quasi oubli s’explique par le fait qu’elle a lieu dans une Europe du XIXe siècle secouée par des évolutions majeures, tant sur les plans économiques et techniques, du fait de l’industrialisation, que politiques et sociaux. Des révolutions jalonnent ce siècle : le Printemps des peuples (1848) en Europe, les Trois Glorieuses ( juillet 1830), Trois Piteuses (février 1848) et les évènements de la Commune (de mars à mai 1871) en France. La guerre de 1870 est également éclipsée par les grandes guerres napoléoniennes du début du siècle et la Première Guerre Mondiale, guerre totale d’ampleur mondiale, responsable de près de dix millions de morts. 

La guerre de 1870 se solde par la capitulation de la France. Aussi, cette guerre a été plus facilement occultée du roman national français au profit d’évènements plus glorieux, telle que la Grande Guerre. 

Déclenchement : l’affront de la dépêche d’Ems

En juin 1870, l’Espagne n’a plus de roi. Le chancelier prussien Otto von Bismarck propose la candidature d’un cousin du roi Guillaume Ier. Pour l’Empereur Napoléon III, cette candidature est impensable : la France serait alors encerclée par la Prusse et ses alliés. Cette disposition géopolitique raviverait alors dangereusement la mémoire de l’empire de Charles Quint du début du XVIe siècle. La France engage alors des négociations avec la Prusse dans le but d’obtenir le retrait de cette candidature. Bismarck, chancelier belliqueux qui ambitionne d’unir la Prusse et l’Autriche par le sang et le fer (« durch Blut und Eisen » en allemand), tronque les propos de son souverain. Dans un premier temps, il ajoute au télégramme qui résume l’entrevue entre l’ambassadeur de France et Guillaume Ier que ce dernier avait délégué les pourparlers à un aide de camp. Puis Bismarck diffuse cette dépêche, la dépêche d’Ems dans la presse française. Le ton humiliant du texte soulève les passions en France. Si des hommes politiques comme Adolphe Thiers tentent d’apaiser les esprits, la guerre est votée le 19 juillet 1870.

Cette guerre, qui n’était pas prévue, est mal préparée. Les cartes topographiques de l’État-major ne sont pas à jour, les uniformes français tiennent plus à des uniformes d’apparat qu’à des vêtements fonctionnels, les armes viennent à manquer et la mobilisation des hommes est lente et fastidieuse. L’un des principaux avantages militaires de la France sur la Prusse réside dans l’utilisation des fusils Chassepot, qui sont les premiers à se recharger dans la culasse et non plus par la bouche. Au début du conflit donc, la France oppose 265 000 hommes à 600 000 soldats prussiens. 

« Ça tombe comme à Gravelotte »

La première bataille éclate le 4 août à Wissembourg, en Alsace, et se solde par une défaite française. Les armées prussiennes pénètrent alors rapidement sur le territoire français. Les batailles en Lorraine – Borny, Mars-la-Tour et Gravelotte – se révèlent être sanglantes. En effet, on compte 5 300 soldats prussiens morts et 14 500 Prussiens blessés, contre 1 200 soldats français morts, 6 700 blessés et 4 420 disparus, d’où l’expression « ça tombe comme à Gravelotte ».

Le 1er septembre, c’est l’Empereur Napoléon III qui capitule à Sedan. Cette défaite marque la chute de l’Empire et la mise en place de la IIIe République. Le Gouvernement de la Défense nationale est alors présidé par le général Trochu. Les Prussiens assiègent des villes, comme Metz, Paris ou Strasbourg. La vie des assiégés est difficile : les températures chutent de façon drastique, les épidémies se répandent très facilement et les famines émergent. D’ailleurs, dans leurs carnets de routes, les soldats sont nombreux à raconter qu’ils en sont réduits à manger leurs propres chevaux. Le maréchal Bazaine capitule à Metz le 29 octobre 1870 et les 130 000 soldats français présents sont envoyés en Prusse. Dans la capitale, des tensions politiques apparaissent,  ce qui mène le 31 octobre à une journée révolutionnaire. Les soldats français organisent en vain à plusieurs reprises des sorties de Paris. Le 18 janvier 1871, l’empire allemand est proclamé dans la Galerie des Glaces à Versailles. 

Proclamation de l’empire Allemand le 18 janvier 1871, Anton von Werner, 1885, huile sur toile, Musée Bismarck, Friedrichsruch

Le 26 janvier 1871 est signée une armistice qui offre le temps au gouvernement français d’organiser des élections afin que la Prusse engage des négociations avec un gouvernement légitime. Au début du mois de février, un cessez-le-feu dans l’Est est instauré. Le 26 février sont signés les Préliminaires de Paix. L’article 1 octroie l’Alsace et la Moselle au nouvel empire allemand. De plus, la France, en qualité de perdante, se voit dans l’obligation de payer des indemnités d’un montant de 5 milliards de francs à la Prusse. Enfin, l’article 6 stipule que les prisonniers de guerre seront libérés dès la ratification de ces préliminaires. C’est le Traité de Francfort du 10 mai 1871 qui met définitivement un terme à la guerre de 1870. Il offre la possibilité à la population alsacienne et mosellane d’opter, c’est-à-dire choisir, pour la conservation de la nationalité française et, le cas échéant, de déménager sur le sol français. 

Bilans

En comparaison avec le bilan humain des guerres du XXe siècle, les pertes humaines de l’année 1870-1871 peuvent paraître faibles. En tout, on compte 51 000 soldats allemands tués, dont près de la moitié à cause d’épidémies. En France, ce sont près de 139 000 soldats français qui ont péri pendant cette guerre. Il faut ajouter que le nombre de prisonniers de guerre est inédit : près de 500 000 soldats, dont des centaines de civils, ont été faits prisonniers et envoyés en Allemagne. D’ailleurs, rien qu’après la défaite de Sedan, 75 000 français ont été faits prisonniers, soit près de 30% des effectifs mobilisés. 

La perte de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine est mal acceptée et constitue un terreau politique et idéologique favorable à la thèse de dégénérescence morale de la société et à l’idée de Revanche qui se développe à la fin du XIXe siècle et jusqu’au début de la Grande Guerre. La France et l’Allemagne sont alors présentées comme des ennemies héréditaires. En 1914 donc, les soldats français ont en tête de venger la perte de l’Alsace et de la Moselle. 

La tâche noire, Albert Bettanier, 1887, huile sur toile, Deutsches Historisches Museum, Berlin

Nina Viry