Addendum : Les relations entre l’homme et la nature (3/4)

Dans le cours de notre étude sur les origines et manifestations du rapport occidental à la nature, nous avions présenté l’état du débat concernant la responsabilité du christianisme dans l’émergence de ce rapport prométhéen. Nous avions mis en évidence des arguments permettant, d’une part, une interprétation de la Bible comme ordonnant aux humains de dominer la nature et, d’autre part, une interprétation de la Bible comme ordonnant aux humains de respecter la nature.

Dans ce court addendum, nous souhaiterions discuter à nouveau du rapport prométhéen à la nature tel qu’encouragé par un texte sacré. Concernant la Bible, nous avions dégagé trois axes permettant de soutenir une interprétation prométhéenne. Tout d’abord, en nous penchant sur Gn 1, 28 et Ps 115, 16, respectivement cité par Descartes et paraphrasé par Locke, nous avions affirmé que l’emploi des mots hébreux kabash et radah servaient à la fois à décrire la relation entre un maître ou son esclave ainsi que la domination militaire d’une nation sur l’autre et le rapport que l’humain doit entretenir avec son environnement. Ensuite, nous avions souligné que c’est à Adam que revient l’office de nommer les animaux, donc in fine de les faire exister en lui donnant la possibilité d’achever leur création. Enfin, nous avions souligné que l’importante transcendance du Dieu biblique conduisait à faire des humains les propriétaires de la création, puisque Dieu n’est pas lié au monde. La Bible, à la suite d’une certaine interprétation, peut donc sembler inciter l’homme à entretenir un rapport de domination et de propriété avec la nature.

Cependant, le rapport prométhéen à la nature ne se manifeste pas uniquement par la domination et la propriété : il peut également se comprendre comme un rapport utilitariste où l’homme n’entretient de rapport avec la nature que dans l’objectif de se servir d’elle pour son propre besoin, mais sans pour autant s’en considérer comme propriétaire. C’est un tel rapport que semble construire le Coran. Il conviendra donc ici de discuter rapidement des divers arguments allant dans ce sens. Ces arguments sont largement tirés de l’excellent On a perdu Adam de Jacqueline Chabbi auquel nous renvoyons le lecteur intéressé. Dans cet addendum, nous parlerons uniquement du récit coranique de création qui se trouve être quelque peu différent de celui développé par la tradition musulmane postérieure. Pour retrouver le rapport prométhéen dans la modalité que nous avons décrite, il nous faut partir en quête de deux choses : l’affirmation de la souveraineté et de la maîtrise d’Allah sur la nature ; l’affirmation que cette nature est tout entière tournée vers la satisfaction des besoins humains.

Jacqueline Chabbi affirme sans détour que, dans le Coran, « le seigneur divin est moins représenté comme celui qui règne sur sa Création que comme celui qui la possède et doit donc continuellement en prendre soin tout en veillant à lui donner un avenir viable ». La possession divine de la nature va s’exprimer à travers la notion de mulk. Au verset 107 de la sourate II, Allah est dit avoir « mulk al-samawât wa-l-ard », ce que l’on traduit souvent par « la royauté des cieux et de la terre ». Cependant, Jacqueline Chabbi attire l’attention sur les autres emplois coraniques de cette notion. C’est ainsi qu’en IV, 3 ; XVI, 71 ; XXIII, 6 ; XIV, 31 ; XXX, 28 ou encore XXXIII, 50 « mâ malakat » désigne toujours des esclaves donc un rapport de propriété. Il faut donc revenir sur II, 107 et repenser la traduction en évacuant cette « royauté » qui, comme le souligne Chabbi, est une donnée étrangère au contexte anthropologique d’origine du Coran. Le rapport qu’Allah entretient avec sa création est un rapport de domination, de propriété, de vie et de mort. Allah entretient le même rapport avec la nature que celui que la Bible invite les humains à entretenir avec celle-ci. « Il est donc bien question de décrire une relation à sens unique possiblement violente et où l’une des parties se voit privée de son droit à la parole » comme nous le disions dans notre article. Dans ces conditions, les humains ne peuvent être propriétaires de la nature puisqu’Allah l’est déjà. Cela ne veut pas dire que le Coran aurait une idée plus haute de la divinité que celle que propose la Bible. Allah possède la nature puisque c’est à lui d’intervenir constamment dans ce que Chabbi appelle une « création continuée » pour protéger la communauté avec laquelle il est allié et qui, en retour de cette protection, doit le vénérer.

Notre étude ne peut cependant s’arrêter là sans quoi nous serions amené à simplement conclure qu’Allah est maître de sa création. Il nous faut encore, pour reconnaître une nuance de rapport prométhéen, constater que la nature est tout entière tournée vers les humains qui, donc, ne se servent d’elle que pour prospérer. La sourate LXXXVIII permet de se faire une idée de l’importance de la dimension utilitaire de la création : « Ne considèrent-ils [ceux qui rejettent le Prophète et son message] donc pas les chameaux, comment ils ont été créés, et le ciel comment il est élevé, et les montagnes comment elles sont dressées et la terre comment elle est nivelée? » (LXXXVIII, 17-20). Ce passage présente les chameaux, le ciel, les montagnes et la terre et particulièrement la manière dont ils furent créés comme des signes évidents de la puissance d’Allah et de sa générosité envers les humains en leur aménageant l’univers de telle façon qu’ils puissent y survivre. Cette sourate doit être replacée dans son contexte anthropologique d’origine pour prendre tout son sens : l’entièreté de la création du plus petit élément – les chameaux – aux plus importants – le ciel et la terre – sont conçus de telle manière qu’ils garantissent à l’homme sa survie.

Il faut tout de suite signaler que le chameau est le seul animal dont la création est mentionnée et il est l’animal du pastoralisme steppique d’Arabie – milieu où est apparu le contenu du Coran. Il est l’animal dont se servent les nomades auxquels s’adresse le Prophète pour vivre dans ce milieu particulièrement rude.

Dans un milieu aride et sujet aux tremblements de terre, le Coran ne va s’attarder que sur la création du ciel et des montagnes. L’un et l’autre concernent directement la survie des tribus nomades. Le ciel est le nécessaire pourvoyeur de pluie qui permet à la végétation de pousser et donc aux troupeaux de s’abreuver. Concernant les montagnes, celles-ci sont dites plantées « comme des piquets » (LXXVIII, 7) fermement « dans la terre, afin qu’elle ne s’ébranle pas » (XXI, 31). Le rôle des montagnes est donc d’empêcher la terre de trembler dans une région sujette à de nombreux tremblements de terre. Ce rôle fondamental des montagnes s’exprime bien dans la peur de les voir disparaître lorsque l’Heure sera venue (LXXIII, 14). La sourate LXXXVIII mentionne également le nivellement de la terre. Cela renvoie là encore à une condition nécessaire à la survie des nomades qui ne peut se comprendre qu’en revenant au contexte anthropologique du Coran. Ce nivellement sert en fait, comme le montre Chabbi, à maintenir en place les pistes utilisées par les nomades pour se déplacer, pistes sans lesquelles ils seraient perdus.

Jacqueline Chabbi en vient à conclure que la création, dans le Coran, est « présentée comme immédiatement fonctionnelle, pour répondre à des impératifs immédiats de survie ». Elle ajoute que « la Création est à l’usage des hommes et [ils] en sont déclarés bénéficiaires ».

Au terme de cette étude, il semble donc possible de dire que le Coran incite les humains à adopter un rapport prométhéen à la nature tout comme le fait la Bible. Cependant, les modalités de ce rapport sont différentes entre les deux textes : la Bible invite les humains à se rendre et à se comporter comme maîtres et possesseurs de la nature ; le Coran insiste bien sur le fait que seul Allah possède la nature mais qu’en revanche celle-ci est entièrement tournée vers le bénéfice des humains qui doivent donc en user. Cette similitude entre les positions coranique et biblique concernant le rapport à la nature peut probablement s’expliquer par les influences de la Bible sur le Coran – dernier né des textes fondateurs des trois grandes religions monothéistes. Cependant, les divergences de modalités – détention de l’usus, du fructus et de l’abusus par les humains pour la Bible et détention des seuls usus et fructus par les humains tandis que l’abusus revient à Allah pour le Coran – traduisent bien l’adaptation des faibles influences chrétiennes au contexte anthropologique du Coran. Celui-ci fut, en effet, écrit pour le public de son temps et de son espace donc pour des nomades des steppes d’Arabie du VIIIe siècle de notre ère. Aussi, tous les éléments qui auraient pu être importés d’autres systèmes ont été déformés pour être intelligibles aux auditeurs du Coran et avoir un effet sur eux : leur ralliement à ce qui deviendra l’islam.

Guillaume GARNIER