« Le Jihadisme des femmes. Pourquoi ont-elles choisi Daech ? »

« Radicalisation : terme récent apparu peu après les attentats du 11 septembre 2001 »

Amphithéâtre de l’Ecole Supérieure de Journalisme, jeudi 23 novembre. Une salle comble. Des étudiants, des retraités… Tous attendent avec impatience la conférence du psychanalyste et chercheur Fethi Benslama.

Il intervient dans le cadre de la conférence « Jihadisme des femmes, pourquoi ont-elles décidé de rejoindre Daech ? ». Intitulé qui fait écho au titre de son dernier ouvrage co-écrit avec Farhad Khosrokhavar*. Ce livre analyse les raisons pour lesquelles des jeunes femmes choisissent de partir faire le djihad: « l’objectif a été de casser toute pensée unique, qui ne voit qu’un seul facteur déterminant le départ de ces jeunes femmes. » Le psychanalyste ne veut pas de «déterminisme univoque». Les deux auteurs se sont appuyés sur 60 cas basés sur une banque de données fourni par le ministère.

Le débat est animé par la journaliste Marie Lemonnier. Plusieurs thèmes sont balayés : les faits pour comprendre les raisons de ces départs, la place de la religion dans notre société, mais aussi le rôle joué par les gouvernements dans cette situation difficile à maitriser.

Afin de se repérer, quelques chiffres sont évoqués :

Les femmes représentent un tiers des effectifs au djihad. Sur les 600 ressortissants français, 200 sont des femmes. A la différence des hommes, ces dernières sont en partie issues de la classe moyenne et de la petite classe moyenne. Le plus souvent, elles vivent dans des habitations pavillonnaires. Enfin, les deux tiers ont entre 15 et 26 ans.

« Penser les caractéristiques » 

Lors de l’échange, tout comme dans son ouvrage, Fethi Benslama cherche à comprendre les motifs qui poussent ces jeunes femmes à rejoindre les rangs de l’organisation terroriste.

Il y voit principalement un « motif romantique ». Un désir d’échapper à un milieu et de commencer une nouvelle vie sur un modèle stable. Daech s’appuie alors sur une « histoire de chevalerie ». Il promet à ses prétendantes de rencontrer « un chevalier de la foi à l’image de l’homme viril et courageux qui affronte la mort ».

Cette raison est importante, mais pas unique. Au-delà des motivations religieuses insufflées par l’Etat Islamique, les jeunes filles veulent fuir leur propre détresse. Souvent victimes de traumatismes, de violences sexuelles ou morales de la part de la famille ou de l’entourage, le désir de fuir ces situations est très présent. Ces adolescentes n’ont pas toujours la possibilité de s’accomplir en tant que femme dans ce contexte difficile. Elles intériorisent ce mal-être et développent une dureté vis-à-vis d’elles-mêmes et des autres femmes. Face au discours des prédicateurs elles se retrouvent face à des corps ennemis. Leur propre corps devient un ennemi. Cette « guerre civile interne » se projette ailleurs. Au combat.

Le rapport à la sexualité est souligné. Parfois victimes de viols ou d’agressions sexuelles, ces jeunes femmes se réfugient dans un ordre strict. Cela les soulage de la culpabilité qui les habite. Un assujettissement comme une délivrance. Défini par Fethi comme une « servitude libératrice ». Par le port du voile et l’exercice de la prière, il est aussi question de repentance.

D’autres motifs de départ « plus difficiles à démêler ».                                                          Tout d’abord un motif humanitaire, qui a été avancé avant l’apparition de Daech afin d’aider les populations réprimées par le régime d’Assad.

Mais aussi un motif social. D’un côté le phénomène de l’adolescence qui n’a, selon l’auteur, pas assez été pris en compte par les Etats. Il prend l’exemple de la Tunisie, qui recense aujourd’hui 4 millions de jeunes chômeurs, non pris en charge. D’un autre côté, on trouve en France un discours féministe qui peut être considéré comme « fort ». Dans ce cas, il est vu comme « hypocrite sur la situation de la femme », « immoral », et demande un « effort trop important en tant que sujet féminin actif dans la société ». On y trouve un « contrat social de l’émancipation ».

 La question de la religion

En plus de ces éléments sociétaux, la question de la religion est centrale.                       Pour Fethi Benslama, le terme religion est un « fourre-tout ». Il en rappelle même l’origine : « la religion est propre au christianisme. Pour l’Islam, ce mot signifie une dette. Le fait que l’homme doit reconnaître qu’il est redevable de sa vie à Dieu. C’est également une organisation sociale rationnelle et non sauvage. Le caractère du sacré est à part. Le sacré est ce qui est intouchable, mauvais et bon et terrifiant voire violent. Pour cette raison, les religions essaient de l’endiguer. Aujourd’hui les institutions religieuses sont mises à mal par le développement de formes de religion qui constituent une nouvelle forme d’autorité ».

Le « désenchantement »

Des questions, des croyances, un départ. Puis la réalité. Sur le terrain c’est « le désenchantement ». Les nouvelles arrivantes sont stockées dans des résidences surveillées dans le but de choisir un homme. Le contact avec celui-ci a souvent été fait en amont sur internet. Lors de ce choix du mari, l’Etat Islamique se substitue. Les jeunes mariées deviennent partisanes d’un « modèle féministe antiféministe ». Les femmes sont recluses voir réduites à de l’esclavage sexuel. Ce qui est le cas pour les femmes syriennes et yazidi.  Le désir de combattre est vite endigué. Les femmes en sont interdites. Les hommes ne seraient plus maîtres.  En devenant « veuve de martyr », elles retrouvent la notion de sacrifice et de dignité si chère à Daech.

La gestion des « revenantes » par la France

Fethi Benslama juge que la France n’a pas assez d’outils d’évaluation. Elle ne met pas en place de processus de réinsertion. Le terme de déradicalisation est qualifié de « mythe » par rapport à un phénomène compliqué et divers. Cependant le chercheur avoue avoir été assez impressionné par les techniques mises en place par le renseignement français, notamment en termes de technologies. Il estime que le plus important, mais aussi le plus difficile à déterminer, est de savoir si l’individu est capable de passer à l’acte.

Une analyse du fonctionnement de notre société

 La question post-coloniale est posée. Les enfants de migrants se sentent concernés à travers les récits de leurs parents arrivés en France dans les années 60. Pour les générations qui suivent, cela peut paraitre plus lointain. Ils se forgent une idée sur laquelle ils n’ont pas forcement eu d’échos.

Les origines de cette guerre nouvelle sont souvent remises en cause. Le cas de l’Afghanistan est avancé. Considéré comme « première école du djihad », armé par l’Occident et qui a ouvert la voie au fondamentalisme. Le Djihad serait « une invention islamo-occidentale » pour reprendre les mots du psychanalyste.

Le terrorisme a mis en place un nouveau type de guerre planétaire qui donne lieu à des revendications identitaires nationales, ce qui renforce un peu plus le terrorisme lui-même.

L’autre grande question est évidemment celle de la sécurité, un « phénomène de menace liquide ». Une situation où le pouvoir n’est plus capable d’encadrer ses citoyens. Dans ce cas la dispersion est fatale.

*Le Jihadisme des femmes. Pourquoi ont-elles choisi Daech ? (Seuil, 2017)

Vulliet Margaux