De l’esclavage dans notre monde moderne.

« Je suis naturellement contre l’esclavage. Si l’esclavage n’est pas mauvais, rien n’est mauvais. »

Cette phrase d’Abraham Lincoln de 1865, suivie quelques temps plus tard par le treizième amendement de la Constitution des Etats-Unis proclamant « Ni esclavage, ni aucune forme de servitude involontaire ne pourront exister aux Etats-Unis, ni en aucun lieu soumis à leur juridiction », furent à l’époque l’un des marqueurs du progrès des sociétés nouvelles à l’aube d’un avenir s’annonçant radieux pour l’idéalisme de l’Homme entrainé par la promesse Américaine d’un nouveau monde. Lincoln fut même félicité par Karl Marx, qui lui envoya une lettre à la teneur fraternelle.

« Les ouvriers d’Europe sont persuadés que si la guerre d’Indépendance américaine a inauguré l’époque nouvelle de l’essor des classes bourgeoises, la guerre anti-esclavagiste américaine a inauguré l’époque nouvelle de l’essor des classes ouvrières. Elles considèrent comme l’annonce de l’ère nouvelle que le sort ait désigné Abraham Lincoln, l’énergique et courageux fils de la classe travailleuse, pour conduire son pays dans la lutte sans égale pour l’affranchissement d’une race enchaînée et pour la reconstruction d’un monde social. » Karl Marx à Lincoln

Que reste-t-il de tout cela dans nos sociétés actuelles ? On dit souvent que la liberté n’a pas de prix, pourtant la liberté voulue par un capitalisme malade et bestial impose le prix du sang et de l’asservissement pour offrir une forme de liberté aux peuples atlantistes et surtout aux élites économiques.
Comment allons-nous réagir à notre tour ? Allons-nous avoir le courage de remuer profondément nos modèles de sociétés pour en extraire une fois de plus toute cette crasse accumulée décennies après décennies, ou avons-nous sacrifié nos valeurs et nos idéaux sur l’autel de nos sociétés modernes ?

Nous sommes tous attachés à notre liberté et à l’idéal de la Déclaration des Droits de l’Homme et pourtant nous fermons souvent les yeux devant l’absurde et l’incompréhensif.

En août 2017, une vidéo a été envoyé à la rédaction de la chaîne CNN, qui a tout de suite lancé une enquête afin de vérifier les faits et mettre en lumière ce marché de l’horreur. Sur cette vidéo, on entend « 900, 1000 », et au milieu de ce vacarme étrange et angoissant, un jeune migrant attend son sort, regardant de ses yeux blanc et livides son avenir partir sous une pluie d’argent. Ce jeune homme vient d’être vendu pour 1200 dinars, un soir d’août 2017. La journaliste qui a mené l’affaire se trouve bouleversée par ce qu’elle est en train de filmer. On y voit douze Nigériens côte à côte dans l’arrière-cour d’une maison tout droit sortie des films de Tarkovski. En quelques minutes, ce marché inhumain, qui pourtant voit s’échanger des êtres humains à d’autres êtres humains, se termine sous le regard incrédule de la journaliste qui filme tout en caméra caché.
CNN, après des mois d’enquête et de perfectionnement du reportage, le diffuse le 18 novembre 2017. Son retentissement et son rayonnement est mondial. La suite de cela se nomme « l’Affaire des esclaves Libyens ».

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L’AFFAIRE DES ESCLAVES LIBYENS.

La journaliste sort bouleversée par ce qu’elle vient de voir et de filmer discrètement. Des hommes sont aujourd’hui réduits à l’esclavage en Libye, elle en a la preuve entre ses mains et CNN compte bien exposer cela au grand jour.
Mais cela ne se résume pas seulement à ces personnes, la journaliste le sait, comme tout à chacun. Chaque année, des dizaines de milliers de personnes tentent de rejoindre l’Europe via la Libye. Nombre d’entre eux donnent tout ce qu’ils possèdent aux passeurs pour y parvenir. Quand cela ne suffit pas, ils sont vendus, comme le confirme Victory, un Nigérian de 21 ans emprisonné dans un centre pour migrants de Tripoli.

« Sur le trajet pour venir jusqu’ici j’ai été vendu. Après la première semaine, ils commencent à te frapper pour que l’argent arrive plus vite. J’ai mis 8 mois avant de pouvoir payer et de pouvoir partir. Si vous regardez la plupart des gens ici, si vous regardez leurs corps, vous verrez des cicatrices. Ils sont battus avec des câbles électriques. »

Victory a été pris par les garde-côtes libyens alors qu’il espérait embarquer pour l’Europe. Il attend d’être renvoyé vers son pays d’origine, le Nigéria. Sa voix se brise quand il évoque son futur.

« Je ne sais pas par où recommencer. Parce que j’ai dépensé tout ce que j’avais pour quitter mon pays. Vous comprenez ? Rentrer maintenant… »

Depuis peu, les bateaux pleins à craquer ne parviennent plus que très rarement à traverser la Méditerranée. Les garde-côtes libyens les arrêtent, le trafic se trouve donc drastiquement réduit. Résultat, les passeurs se retrouvent avec des personnes qui ne leur rapportent plus rien. Ils se transforment alors en maîtres et les migrants en esclaves, simple marchandise vendue au plus offrant dans un monde où l’offre et la demande n’est plus que le triste écran de l’argent roi, sans aucun scrupule, dénoué de tous fondements moraux.

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Depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi, en 2011, les passeurs profitent de l’instabilité politique en Libye pour vendre à des milliers de personnes, en quête d’un avenir meilleur, le rêve d’une traversée vers l’Europe. Un rêve qui, bien souvent, n’a de fin que dans le cauchemar. Dès le mois de janvier, l’organisme des Nations Unies en charge des migrations avait lancé l’alarme par le biais d’un rapport.

Le gouvernement libyen d’Union Nationale (GNA) a déclaré que les conclusions de l’enquête sur cette affaire « ne sauraient tarder » et les responsables seront « traités sans indulgence », a annoncé jeudi un ministre.
« L’État libyen (…) ne tolérerait pas que les victimes de l’immigration soient traitées autrement que dans le respect de leur humanité », déclare un ministre Libyen.
Et pourtant, cette affaire ne vient que grossir les rangs d’un triste constat de notre siècle. Il n’y a jamais eu autant d’esclaves que de nos jours.

Le XXI siècle, siècle de l’esclavage mondialisé et multipolaire.

L’esclavage de notre temps n’a pratiquement plus rien à voir avec notre imaginaire de l’esclavage des siècles passés. Il ne se résume plus aux bateaux quittant l’Afrique, chargés d’hommes noirs, entassés comme du bétail, alimentant un vaste réseau de commerce et d’échange. Non, l’esclavage moderne est encore plus pernicieux. Il est entré sans rien dire, sur la pointe des pieds dans nos vies, dans le fonctionnement de nos sociétés. Il est au Brésil produisant des centaines de milliers de vêtements, il est dans les mines en Afrique, et il est également dans le sexe en Thaïlande.

Une étude alarmante de Siddharta Kara, un économiste spécialiste de l’esclavagisme et membre du Carr Center for Human Rights Policy de la Kennedy School à Harvard, a démontré que les exploitants d’esclaves gagnent en moyenne 3 978$ par esclave et par an.

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Le trafic sexuel, quant à lui, est la forme d’esclavagisme la plus lucrative. Chaque victime rapporte 36 000$ de bénéfices annuels à son propriétaire. Si cette forme de trafic humain ne représente que 5% de tous les esclaves modernes, elle représente par contre 50% du profit fait sur la totalité de tous les types d’esclavagismes.
C’est The Guardian qui a eu l’exclusivité de diffusion de ces chiffres impressionnants récoltés par Siddharta Kara. L’étude a été menée dans 51 pays, pendant 15 ans. Il a rencontré plus de 5 000 victimes de l’esclavagisme. Bien que dans la plupart des pays l’esclavagisme soit totalement illégal, on dénombre le double de personnes considérées comme étant emprisonnées par une forme d’esclavagisme dans le monde par rapport aux siècles passés. Sans compter une autre forme d’esclave : les smicards.

On estime à peu à près 13 millions de personnes le nombre d’humains qui ont été vendus et achetés entre le 15ème et le 19ème siècle. Alors qu’à l’heure actuelle, il y aurait 21 millions de personnes considérées comme étant toujours des esclaves actifs.
L’esclavagisme mondial rapporterait annuellement un total de 150 milliards de dollars. Les moyens de transport rapides ont permis de faire baisser les coûts de leur exploitation. Une fois débarqués chez leur exploitant, ils doivent généralement travailler dans les industries de la mode, de la beauté, de la pêche ou du sexe. Malgré les millions d’esclaves par-delà le monde, il y a eu seulement 9 071 cas d’esclavage qui ont été jugés l’année dernière.

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L’Histoire nous a montré que l’être Humain excellait dans le monde. Aujourd’hui, nous avons une réaction de répulsion face aux les sociétés de nos ancêtres. Quelle réaction auront les générations futures face à notre histoire présente, à notre société ?

« Une prise de conscience naît d’une révolte » Albert Camus.

Sources :

https://www.iom.int/fr/news/mettre-fin-lesclavage-moderne

http://www.ilo.org/global/topics/forced-labour/news/WCMS_547421/lang–fr/index.htm

http://www.linfo.re/monde/europe/723623-etat-des-lieux-de-l-esclavage-en-2017

https://www.rtbf.be/info/monde/detail_libye-des-migrants-vendus-comme-esclaves?id=9762743

https://www.amnesty.be/je-veux-agir/agir-en-ligne/petitions/blackfriday

https://www.theguardian.com/global-development/2017/jul/31/human-life-is-more-expendable-why-slavery-has-never-made-more-money?CMP=twt_gu

 

Teychon Baptiste