Amérique du Nord Histoire

Pow-wow et coiffe de plumes : la construction du mythe de l’Indien aux Etats-Unis.

Le 27 novembre 2017, Donald Trump qualifiait de “Pocahontas” la sénatrice Elizabeth Warren, lors d’une cérémonie donnée en l’honneur des “code-talkers” navajos à la Maison Blanche. La maladresse du Président américain, qui a entaché voire éclipsé l’hommage rendu aux codeurs amérindiens de la Seconde Guerre mondiale, a été perçu par beaucoup comme une insulte raciste, à commencer par le Congrès National des Amérindiens (CNAI).

L’allusion à la mythique figure amérindienne qui accueillit les premiers colons en Virginie, aussi douteuse soit-elle, permet néanmoins d’interroger l’image que nous avons des premiers habitants du Nouveau Monde. Cette image est celle qui a été principalement élaborée par les américains eux-mêmes, essentiellement aux XIXème et XXème siècles.

Des artistes ethnographes 

La Conquête de l’Ouest s’achève en 1890, et avec elle disparaît la Frontière (réactivée quelques années plus tard par J.F.K et sa “New Frontier” spatiale). Cependant, il n’est pas nécessaire d’attendre la fin du XIXème siècle pour trouver des représentations des Amérindiens. George Catlin, peintre, écrivain et voyageur américain, est le premier à peindre les Indiens de l’Ouest en 1832. Son témoignage reste précieux en ce qui concerne la vie quotidienne, religieuse et sociale amérindienne. D’autres artistes, tels que Karl Bodmer et Alfred Jacob Miller, entreprennent eux aussi de conserver les mœurs et coutumes des Indiens à coups de pinceau. Ces précieux témoignages ethnographiques ouvrent la voie aux photographes, dont le plus célèbre est sans doute Edward Curtis. Entre 1907 et 1930, Curtis publie The North American Indian, 20 volumes et 20 000 photos qui témoignent de ses voyages, du Canada à Mexico. Ces peintures, ces écrits et ces photos sont d’incroyables témoignages de la vie des natifs de l’Amérique du Nord. Ils capturent la grande diversité des sociétés amérindiennes et en restituent les traits, avec une authenticité parfois teintée de romantisme. Ils cohabitent aussi avec d’autres représentations, moins fiables, mais tout aussi intéressantes.

White Cloud Catlin(White Cloud, G.Catlin, 1844-45)

 

Navajo_medicine_man(Navajo medecine man – Nesjaja Hatali, E.S.Curtis, c.1907)

La représentation théâtrale puis cinématographique

A la fin du XIXème siècle apparaissent les Wild West shows, dont le plus célèbre reste celui de William Cody, dit Buffalo Bill. Après une carrière de chasseur de bisons, qui lui vaut son surnom, Cody se lance dans le spectacle et parcourt, dès 1883, les Etats-Unis puis l’Europe pour présenter sa vision de l’Ouest. Les Indiens y tiennent le rôle de guerriers attaquant les diligences, et ils recréent des batailles historiques perdues. Quand ils rejouent Little Big Horn, la victoire indienne la plus prestigieuse contre l’armée américaine menée par une coalition entre Sioux, Cheyenne et Apahos, c’est pour donner crédit à la conquête des terres indiennes par les Blancs. Il est vrai que les acteurs amérindiens que Cody engagent peuvent être payés et traités comme tous les autres acteurs, ont la possibilité de se déplacer avec leur famille et voient parfois leur cause défendue par les programmes du spectacle. D’un autre côté, leur performance contribue à cristalliser auprès du public l’image du sauvage belliqueux réfractaire à la “civilisation”.

L’invention puis la diffusion du cinéma au tournant du siècle donne lieu à une véritable mythification de l’Ouest américain : le western movie peint une réalité toute relative et pose les bases d’un imaginaire riche et solide de la partie occidentale des Etats-Unis. A cette époque, l’Indien fait figure d’altérité dans un Far West idéalisé. Dès les débuts du cinéma, au moment où Hollywood s’impose comme géant du septième art, certains films prennent comme protagonistes les Amérindiens eux-mêmes. Ils entretiennent des relations pacifiques avec les colons et sont représentés stoïques, calmes et réfléchis, comme dans Grey Cloud’s Devotion ou A Squaw’s Love. Ce premier stéréotype laisse ensuite place à celui du sauvage, brave et redoutable guerrier, condamné à perdre contre le cowboy. Ainsi, la popularité du western comme genre cinématographique participe à la création d’un Indien stéréotypé, jusqu’à en faire un simple sauvage : Flaming Arrows, de D.W.Griffith, en est un bon exemple.

La vision de l’Amérindien aujourd’hui

Ces images, aujourd’hui de plus en plus contestées, trouvent un écho dans les festivals de musique où les coiffes de plumes et les peintures faciales sont particulièrement populaires. Perçues comme des marques racistes et injurieuses à l’encontre des Amérindiens, certains festivals ont décidé depuis quelques années de les interdire, à l’instar du festival Edmonton Folk Music au Canada en 2015. Un autre festival canadien, Osheaga, avait fait de même. Ces décisions font écho au débat qui avait agité les internautes en 2012 et 2014 lorsque des stars, Gwen Stefani et Pharell Williams, avaient aussi portées des coiffes de plumes, dans un clip musical et en couverture de Elle UK. La vague de protestation suscitée les a poussés à présenter leurs excuses, tout en soulevant la question de l’appropriation culturelle. Le 15 juin 2017, après la promotion de culottes navajos par Urban Outfitters et le nombre important de coiffes de plumes au festival Coachella, plusieurs communautés amérindiennes ont demandé à l’ONU de réglementer ce type d’appropriation. Dans une interview donnée au Tall Tree Blog, un des membres du groupe « A Tribe Called Red », groupe de musique électronique amérindien, expliquait : “C’est le renouveau du pan-indianisme. Ça nous dérobe notre nationalité. […] Ces coiffes sont des imitations, ce sont des faux. Elles représentent une vision raciste et très stéréotypée de ce que nous sommes.”

Peut-être le temps où l’on imaginait un Peau-Rouge chevauchant dans une plaine déserte, des plumes dans les cheveux et prêt à faire la guerre, est-il révolu. Cependant, gardons-nous de considérer la question de l’image des Amérindiens comme résolue, surtout lorsque le Président des Etats-Unis confond dessin-animé Disney et réalité.

Besse Antoine

Sources :

  • JACQUIN Philippe et ROYOT Daniel, Go West! Une histoire de l’Ouest américain d’hier à aujourd’hui, Paris : Flammarion, 2004

Pour aller plus loin :

  • Le mythe du bon sauvage : Rousseau, Discours sur l’origine des inégalités parmi les hommes, Diderot, Supplément au voyage de Bougainville, Voltaire, L’Ingénu, Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques.
  • CATLIN George, Illustrations of the manners, customs and conditions of the North American Indians, London : Chatto & Winus, 2014.
  • CATLIN George Life Among the Indians, London : Gall & Inglis, 2014.
  • CURTIS Edward S., The North American Indian.

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s