Culture Littérature

« J’en ai aussi fini avec Eddy Bellegueule »

« Je suis parti en courant, tout à coup. Juste le temps d’entendre ma mère dire « Qu’est-ce qui fait le débile là ? » Je ne voulais pas rester à leur côté, je refusais de partager ce moment avec eux. J’étais déjà loin, je n’appartenais plus à leur monde désormais, la lettre le disait. Je suis allé dans les champs et j’ai marché une bonne partie de la nuit, la fraîcheur du Nord, les chemins de terre, l’odeur de colza, très forte à ce moment de l’année. Toute la nuit fut consacrée à l’élaboration de ma nouvelle vie loin d’ici.. En vérité, l’insurrection contre mes parents, contre la pauvreté, contre ma classe sociale, son racisme, sa violence, ses habitudes, n’a été que seconde. Car avant de m’insurger contre le monde de mon enfance, c’est le monde de mon enfance qui s’est insurgé contre moi. Très vite j’ai été pour ma famille et les autres une source de honte, et même de dégoût. Je n’ai pas eu d’autre choix que de prendre la fuite. Ce livre est une tentative pour comprendre. »

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Une réinvention de la culture

Edouard Louis a été un « étudiant normalien », diplômé depuis 2014, après une enfance difficile qu’il n’hésite pas à dénoncer et critiquer sans filtres. Il intervient régulièrement sur le champ politique, en signant des articles et des pétitions avec le jeune sociologue et philosophe Geoffroy de Lagasnerie. En 2015, le magazine Les Inrockuptibles le classe parmi les 100 créateurs qui « réinventent la culture ».

En finir avec Eddy Bellegueule est le premier roman du jeune auteur à succès, Edouard Louis (il obtient ce changement de nom en 2013). Il a publié pour la première fois un essai en 2013, intitulé « Pierre Bourdieu : l’insoumission en héritage ». C’est en 2014 qu’il publie ce roman à dimension autobiographique, et nous livre un récit tout aussi poignant que dérangeant.

Encensé par les critiques et les médias, ce roman fut aussi l’objet de plusieurs polémiques.

L’ouvrage a néanmoins reçu une distinction, le prix Pierre Guénin, contre l’homophobie et l’égalité des droits.

Une jeunesse en enfer 

« De mon enfance je n’ai aucun souvenir heureux ». Le ton est donné dès la première ligne. Il est certain que ce roman frappe là où ça fait mal. En effet, Edouard Louis décide de nous raconter sa jeunesse, une jeunesse en enfer qui se dessine rapidement dès le début de la lecture. C’est un jeune garçon pas comme les autres, il a des « manières de filles » et ne joue pas au football comme les garçons de son âge le font habituellement. Malheureusement, Eddy n’est pas bien né. Il nait dans une famille où la misère sociale est extrême. Sa mère n’est pas la personne la plus cultivée qui existe, son père est violent tant verbalement que physiquement, et ses frères et sœurs ressemblent à leurs parents. On se trouve en Picardie, entre les années 1990 et 2000. La région décrite dans le roman est très loin de faire rêver le lecteur et, tout le long, Eddy va dénoncer les problèmes qu’elle rencontre, en particulier un manque d’éducation de la population mais également une xénophobie forte et constante, tout cela mélangé à un taux d’alcoolémie qui doit battre tous les autres taux du pays.

Au fil des pages, on suit les péripéties qu’Eddy va aborder et affronter, aussi compliquées les unes que les autres. Aussi bien à l’école que dans sa famille, le petit Eddy n’est pas épargné par la bêtise humaine. Dès le début du récit, on comprend que le protagoniste est homosexuel, et on se doute qu’il va devoir faire face à des difficultés. Mais à aucun moment le lecteur ne peut imaginer cette accumulation de scènes horribles qui viennent défier la réalité, cette impression que sa vie n’est seulement qu’un fatalisme ambiant, fermée par les frontières de son village et que sa différence lui fait payer le prix fort. Toutes ces images douloureuses qu’Eddy nous met en tête ne peuvent qu’appuyer son envie de dénonciation et la rancœur qu’il maitrise à la perfection. Il n’a qu’une seule échappatoire : la fuite.

Une différence appuyée par sa sexualité 

Dès le début, sa différence est marquée par les remarques de ses parents qui l’appellent le « squelette » car c’est un jeune garçon chétif, alors que l’obésité était un signe de valeur. Eddy a une voix aigüe, et se fait constamment bousculer à l’école ou insulter de « pédé » à cause d’un physique sortant de l’ordinaire. Eddy ne fait pas parti du moule. Pourtant, le jeune garçon qui découvre son orientation sexuelle fait son possible pour la cacher et même la faire disparaitre. Il sort avec des filles, essaie de prendre du poids pour être plus « viril », mais rien ne marche. Pourtant il persévère dans son unique envie d’être accepté. Mais il doit se rendre à l’évidence : il est homosexuel, homosexuel dans un petit village picard homophobe depuis des générations. Son roman en devient alors plus percutant car il est confronté au rejet et aux esprits fermés.

On se rend compte alors que l’homophobie, qui sévit encore à notre époque, est toujours difficile et encore plus pour un enfant. Ce n’est pas seulement une question de se faire accepter des autres à cause de sa différence, mais également de s’accepter soi-même.

A la fin du livre, on peut légitimement se demander si Eddy est vraiment différent. Est-ce qu’être hétérosexuel est vraiment la norme ? Et est-ce qu’il existe vraiment une différence si la normalité n’existe pas ?

On assiste ainsi à une leçon d’humanité, qui n’est malheureusement pas une des plus réjouissantes mais qui, pourtant, dépeint une réalité toujours présente.

Un récit dérangeant

Edouard Louis décide de nous plonger sans oxygène dans sa jeunesse à travers ce récit poignant, de manière crue, sans prêter attention aux phrases chocs et thèmes intimes. Le lecteur n’est pas épargné par le sexe, le malsain, les injures, la bêtise humaine : personne ne ressort indemne de ces 220 pages. Oubliez l’élégance et la poésie, ce n’est pas dans ce roman que vous les trouverez. Ici, vous assisterez à un règlement de compte familial, où l’auteur déblatère sans retenue sur sa famille et sur les atrocités qu’il a vécu. C’est moche et glauque, et on peut se demander comment il est parvenu à se sortir de tout ça. En parcourant le livre et en lisant ces préjugés dénoncés dans l’ouvrage, on hésite à retourner à la première page pour vérifier si les dates sont exactes, tant la violence des mots et la fermeture d’esprit nous rappellent le siècle précédent.

Tout le long du récit, nous faisons face à une violence verbale et physique à son égard, qui nous rappelle cette interdiction d’être différent. Son langage, qui dénote avec les autres romans que l’on peut trouver dans nos bibliothèques, peut prêter à rire parfois mais la réalité nous rappelle vite à l’ordre.

Un manque de recul

Le jeune auteur, âgé de 21 ans lors de la publication de son roman, règle ainsi ses comptes sans porter de jugement, seulement en énonçant des faits qu’il se permet d’annoncer à chaque début de chapitre. Malgré une réalité qui reflète une forte violence dans ce roman, on note une constante critique de son entourage, mais également de son environnement. On peut penser que l’auteur, dans son premier ouvrage, a décidé d’écrire sur cette partie de sa vie de manière exutoire, afin de tourner la page.Ce livre peut parfois se révéler lassant : il tourne en rond, avec la même dénonciation du début à la fin, sans prendre vraiment un recul sur la situation sociale et intellectuelle de l’époque dans sa région natale. On le sent toujours proche de son passé, même si on veut croire que ce livre fait état d’une rupture entre celui-ci et son présent. Cette distance qu’il n’a pas réussi à prendre dessine encore des braises de son passé qui le brûlent encore. Ce que l’on peut comprendre à vrai dire, tant la douleur évoquée au fil des pages est dure.

Malgré une lecture rapide, on peut se retrouver parfois gêné, tant le choix des mots est percutant. Les scènes décrites sont horribles et inimaginables à vivre pour un enfant de son âge, dans un monde qui le rejette. La fuite qui se profile et à laquelle on assiste n’était peut-être que le seul moyen d’échapper à cette vie, pour ce garçon qui a grandi beaucoup trop vite.

Si vous êtes adepte des romans autobiographiques, à la fois poignants et malsains, cet ouvrage est pour vous. Il nous rappelle les « oubliés », et nous fait prendre conscience que cette réalité, qu’on n’ose jamais imaginer, est hélas toujours bien réelle.

Maury Laurène

Pour aller plus loin :

Cinéma:

«  Marvin ou la belle éducation » un film de la réalisatrice Anne Fontaine, sorti en 2017, inspiré du livre d’Edouard Louis

Littérature:

« Histoire de la violence » par Edouard Louis, publié en 2016

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