Culture Littérature

Jack London, l’aventure au bout de la plume.

« C’était le règne du silence et de la solitude, un monde figé, si froid et si désolé qu’il se situait au-delà même de toute tristesse. » Peut-être que ces mots du début de Croc-Blanc sont comme une petite madeleine de Proust que vous avez mangée lorsque vous étiez au collège. Personnellement, je n’ai lu ces mots que lorsque j’étais à la fac. Le premier livre que j’ai lu de Jack London a été Martin Eden. Croc-Blanc n’est venu qu’après. « Hérésie ! » me diriez-vous. D’autant que je l’ai lu en français (vous qui êtes aussi orgueilleux que moi comprenez mon attachement à la lecture en langue originale). God damn me ! Peut-être, mais cette première lecture a été une véritable révélation. Je mentirais si je disais avoir dévoré cette brique de 400 pages d’un seul coup. Ce livre, je l’ai dégusté. La vie mouvementée et fascinante de l’autodidacte Martin tranchait avec ma propre condition et, à sa manière, me faisait voyager. Martin Eden essayait d’atteindre un certain prestige social, tandis que j’étais fasciné par sa misère et sa volonté d’en sortir. Même si London s’est toujours défendu d’avoir écrit une autobiographie, force est de constater que les concordances avec sa propre histoire et celle de Martin sont trop évidentes pour être anodines.

Ouvrier, vagabond, délinquant, marin, chercheur d’or, et au-dessus de tout cela écrivain, Jack London fut un aventurier hors du commun. Ses aventures, il en a fait des livres, des articles, des reportages. Retour sur la vie de celui qui fit de son existence un roman.

L’enfant d’Oakland

Jack London connaît une enfance pauvre. Fils illégitime, il voit le jour en 1876 sous le nom de John Griffith Chaney. Il ne prend le nom de London que quelques mois plus tard, lorsque sa mère épouse le vétéran de la guerre de Sécession John London. Le petit «Jack» (diminutif de John) est élevé dans ses premiers mois par sa nourrice, Virigina Prentiss, dont on retrouve la trace dans Martin Eden. La famille London ne roule pas sur l’or mais sur les routes, et déménage souvent dans les différentes localités de la ville de San Francisco. C’est à Oakland que Jack se trouve une passion pour les livres, passion qu’encourage la bibliothécaire de la ville. Ainsi se forge son avidité de savoir. Le goût de l’aventure lui est donné par son père adoptif, lorsque celui-ci l’emmène tous les dimanches naviguer dans la baie de San Francisco. D’ailleurs, Jack possèdera par la suite plusieurs embarcations : un modeste esquif, un sloop (le Razzle Dazzle, qui prendra feu et coulera lors d’une beuverie que l’on dit spectaculaire) et à la fin de sa vie un voilier, le Snark. L’appel de la mer est puissant chez Jack London. Aussi, après des années à épauler sa famille en multipliant les petits boulots, il s’engage en 1893 à bord du Sophia Sutherland pour une saison de chasse aux phoques de sept mois. London quitte la terre et longe les côtes de Sibérie et du Japon. Il rapporte de son voyage un essai au titre explicite, Un typhon au large des côtes du Japon, qui raconte son témoignage – je vous le donne en mille – d’un typhon au large des côtes japonaises. C’est son premier succès littéraire, puisque l’essai remporte le concours du journal San Francisco Morning Call.

La ferveur socialiste 

Après avoir trimé dix heures par jour dans un fabrique de jute et effectué le travail de deux salariés comme chauffeur dans une centrale électrique, Jack London rejoint en 1894 la marche des chômeurs se dirigeant vers Washington. Ces quelques centaines de sans-emplois veulent pousser le Président à lancer un programme de travaux publics. C’est l’occasion pour lui de découvrir le socialisme et de s’y convertir. Sa soif de liberté (ou sa soif tout court) le pousse à quitter la marche. Devenu hobo, Jack vagabonde sur les routes des Etats-Unis et du Canada. Il raconte cette expérience dans La route, quelques années avant un autre, Jack Kerouac. Arrêté pour vagabondage, il connaît la prison pendant un mois.

1895 est l’année où Jack London reprend ses études, qu’il avait quittées à quinze ans, à l’université d’Oakland. Il y lit Karl Marx et Herbert Spencer notamment, et écrit pour le magazine des étudiants. Sans le sou, le « gars socialiste » paie ses études en nettoyant l’école et en remplaçant le concierge. The Aegis, le journal de l’école auquel London participe régulièrement, publie son premier écrit socialiste : Optimisme, Pessimisme et Patriotisme, en 1895.

Après quelques mois passés à l’Académie universitaire d’Alameda (où il ingurgite en 4 mois le programme de 2 années), il rejoint le Parti socialiste d’Oakland puis intègre l’Université de Berkeley. Le prix des études et le non-intérêt qu’il trouve aux étudiants ont raison de son départ : il se consacre alors à la littérature. Son idylle avec Mabel Applegarth, qu’il a rencontrée au milieu d’intellectuels et de bourgeois progressistes et qui le presse de trouver un vrai travail, sert de modèle à celle de Martin et Ruth dans Martin Eden.

Des années plus tard, en 1904, London devient correspondant de la guerre russo-japonaise pour les journaux du groupe Hearst. Galvanisé par la révolution russe de 1905, il se présente pour la deuxième fois à la fonction de maire d’Oakland et donne de nombreuses conférences sur le socialisme. Il n’est pas élu, mais recueille presque quatre fois plus de voix que quatre ans auparavant. Son engagement socialiste se ressent de nouveau au moment de la révolution mexicaine, dont il est le correspondant pour la revue Collier’s en 1914. Pourtant, il démissionne du parti socialiste en 1916, lui reprochant de sombrer dans le réformisme.

the call of the wild

Le « Kipling du froid »

C’est la facette de Jack London que l’on connaît le plus. Fin juillet 1897, il s’embarque sur l’Umatilla à destination du Klondike. Voilà un métier qu’il n’avait pas encore exercé, celui de prospecteur. C’est l’or qu’il cherche, mais il n’en trouve pas. Ce qu’il ramène du Klondike, moins d’un an après son départ, ce sont des histoires, des nouvelles. La première du genre paraît début 1899 dans la revue californienne Overland Monthly : To the Man on the Trail (A l’homme sur la piste). Sept autres suivront. Le premier volume qu’il publie est Le Fils du Loup, le 7 avril 1900. Le grand Nord, les Indiens, la chasse aux rennes, la prospection : la vague de fraîcheur qui s’échappe de ces pages n’a d’égale que la chaleur des mots avec lesquels elle est livrée. Il allie le témoignage historique et ethnographique à un style fluide et accessible. De toutes ses œuvres, celles du Grand Nord sont les plus nombreuses : Les Enfants du Froid (1902), L’Appel de la forêt (1903), Croc-Blanc (1906), Construire un feu (1907) etc. Ce sont celles-là qui lui valent la postérité. Il y explore les tréfonds de la pensée humaine et expérimente les thèses de Darwin, Spencer ou encore Marx. L’Appel de la forêt, puissant roman darwinien, étudie les mécanismes du retour d’un chien à la vie sauvage, tandis que son pendant opposé, Croc-Blanc, décrit les rouages de la domestication d’un loup et de sa soumission à l’homme.

London témoin de son temps

L’on donne souvent pour exemple des travaux de Jack ses histoires de la ruée vers l’or, quitte à oublier qu’il a passé, en 1902, six semaines avec les clochards de Londres. Ce séjour de London à Londres, outre le jeu de mots facile et pas très fin qu’il offre à tout esprit taquin, est l’occasion d’écrire un livre. Le Peuple de l’abîme ou Le Peuple d’en-bas, témoignage de son engagement politique, est depuis devenu un classique sur la question. L’écrivain partait en fait comme reporter de la guerre des Boers en Afrique du Sud, mais celle-ci ayant pris fin avant son arrivée, il reste dans la capitale anglaise et en profite pour éclairer ceux qui y vivent dans l’ombre. La Vallée de la Lune (1913) se situe dans la même veine : l’histoire de deux enfants des bas-fonds de San Francisco aux prises avec les enjeux du monde moderne. En 1905, The Appeal to Reason, hebdomadaire socialiste, publie l’appel de London à défendre La Jungle, roman d’Upton Sinclair dénonçant les conditions de vie dans les milieux ouvriers des abattoirs de Chicago.

London se fait aussi anticipateur, avec la publication en 1908 du Talon de fer, qui prévoit l’avènement du fascisme et une guerre mondiale mettant aux prises l’Allemagne et les Etats-Unis. La lecture n’est pas de tout repos tant l’avenir que l’auteur prévoit au monde est sombre, mais si l’on tient compte que Trotski considérait le Talon de fer comme le seul roman politique réussi de la littérature, on ne peut que se dépêcher d’y mettre le nez.

Jack-London

Jack London fait partie de ces auteurs qu’on ne saurait classer. Tantôt humble témoin du Grand Froid qui l’entoure, tantôt dénonciateur d’une injustice qu’il exècre, tantôt prédicateur d’un futur inégalitaire, on est sans cesse surpris par le renouvellement de sa prose. Et si encore n’était-il qu’écrivain ! Aventurier, ouvrier, marin à dix-sept ans, chercheur d’or à vingt, lecteur à seize heures, vagabond à minuit, Jack London incarne à lui seul toutes les facettes de l’être humain. Entre chien et loup, il est un enfant du froid, un loup des mers qui a fait de l’aventure son mot d’ordre. Celui qui préférait « être braise que cendre » s’éteint en 1916, laissant derrière lui une œuvre vertigineuse, riche de son existence hors-normes.

Antoine Besse

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