La royauté khmère dans la catastrophe : la reconstruction de la figure royale après la chute de l’Empire.

Dans le cadre du master LLCER Asie-Pacifique proposé par l’INALCO, la matière Histoire et Sciences Sociales découvre les peuples d’Insulinde et de Polynésie, au travers de domaines comme l’histoire ou l’anthropologie. Cette année universitaire (2017-2018), le thème s’articule autour des catastrophes et des cataclysmes. Le jeudi 21 décembre 2017, le séminaire proposé pour cette matière, tenu par le chercheur au CNRS G. Mikaelian, portait sur trois moments critiques de la royauté khmère, sur la place de l’aristocratie khmère au moment des catastrophes politiques. Ces trois moments sont : la prise de Angkor par les siamois en 1431, la prise de Longvek en 1598 par les troupes thaïes, et la prise de Phnom Penh en 1975 par les Khmers Rouges. Il ne s’agit pas de raconter toute la trame de la chute de ces trois capitales. Seulement, il faudrait comprendre la manière dont le Cambodge, au travers de ses institutions royales, a su se relever à chaque fois qu’une catastrophe arrivait. Sans un mouvement de la part de la haute société khmère, il n’y aurait peut-être plus d’État cambodgien à l’heure actuelle. Ces épisodes dramatiques, parfois suivis de tragédies, peuvent ainsi aider à comprendre comment le pays a su se maintenir depuis sa fondation mythique par un prince indien et une nagini, une sirène issue de la mythologie hindouiste. C’est donc en observant l’attitude du roi et de l’aristocratie par rapport aux faits et les conséquences de celle-ci que se forme cet article.

Le roi, figure divine sur Terre

La société khmère a été empreinte de brahmanisme très tôt dans son Histoire. Dès les premiers états sur le territoire actuel du Cambodge, on retrouve des influences venues directement d’Inde dans la culture, la langue et l’architecture entre autres. Les rois khmers, puis les empereurs, adoptent des titres qui se réfèrent aux dieux hindouistes, ce qui leur confère un aspect divin et les placent au sommet de la société. Les rois sont les représentants du Dieu au sein des Hommes, ou bien le gardien de la foi bouddhique : c’est une figure sacrée et intouchable qui a donné naissance, au IXe siècle, à la notion de devaraja, le dieu-roi. Des cérémonies organisant la vie religieuse ne manquaient pas de rappeler que le roi a une place privilégiée : par les pouvoirs conférés par la divinité, le roi est en mesure de protéger son peuple et son pays. Avec l’adoption progressive du bouddhisme, cette notion s’éteint et les rois ne construisent plus de grands temples à la gloire des dieux. Le roi est certes gardien de la foi (chakravartin, celui qui tourne la roue de la foi) mais il n’est plus qu’un homme parmi les autres. Cette dégradation de l’image du roi a eu pour effet de diminuer son influence et son inviolabilité.

1431 : la perte d’Angkor

Très peu de documents traitent de la fin d’Angkor. Le royaume voisin de Ayutthaya (« celle qui ne peut être prise ») a mené plusieurs attaques éclairs contre Angkor, cet empire ancien datant d’autour de l’an 800. La série d’attaques commence en 1352 et elle fut suivie d’une occupation. Cela s’est reproduit en 1393, 1404 et finalement en 1431, où Moha Nokor (Grande ville, nom officiel de Angkor) est abandonnée. Pourquoi était-ce si simple ? L’empire khmer traversait un XIVe siècle difficile : les fondations brahmaniques de l’État et la conception du devaraja ont été mises de côté du, fait de la conversion d’une large part de la population au bouddhisme. À cela s’ajoutait des luttes inter-princière incessantes pour le pouvoir, la peste. Cela était le terreau idéal afin de permettre aux siamois de s’affirmer et de créer rapidement un puissant État sur les restes de l’empire, où ethniquement les khmers étaient peu nombreux. La fin en elle-même n’est pas connue avec certitude. Toutefois, les chroniques royales du Cambodge rapportent les paroles du roi Baromracha qui, en des termes pessimistes, abandonne officiellement sa capitale. Il dit notamment que s’il reconquérait les provinces annexées par les siamois, alors « les brahmanes et les moines souffriront ». Le Cambodge, bien que réduit considérablement en taille, ne peut se permettre de se relancer dans une guerre où il en sortirait perdant. « Notre peuple pauvre et malheureux vient juste de connaître la paix » disait-il. C’est par le biais de cette déclaration que la fin d’Angkor est concrétisée : suite à cela, les ministres et hauts dignitaires de l’empire décident conjointement de partir en direction du sud-est pour rebâtir une capitale. On assiste alors à une résignation de toute la haute société khmère. Il n’est pas dit que les habitants de la région aient déménagé eux aussi avec le roi. La pratique guerrière, à l’époque, visait à enlever les populations des territoires conquis soit pour les rendre exsangues, soit pour les coloniser par la suite. Toujours est-il qu’un abandon pur et simple s’en est suivi, non pas sans regrets, puisque le roi a promis plus tard dans son discours que si les armées d’Ayutthaya venaient à relancer des opérations, alors Moha Nokor serait reprise. La figure royale est affaiblie tant d’un point de vue moral que d’un point de vue politique. La notion du dieu-roi disparaît par un concours de circonstances. Le roi fuit, il n’est pas en mesure de protéger son peuple : la figure divine n’est plus et pourtant, c’est tant bien que mal que le souverain essayait de défendre son pays.

Le Ramayana comme témoignage de la chute d’Angkor

Gregory Mikaelian a exposé une interprétation assez intéressante, qui vaille que l’on se penche dessus. Si la chute d’Angkor, marquant la fin de l’empire khmer, garde quelque chose d’extraordinaire, de fabuleux dans la mémoire collective et si cette même chute donne l’impression que le monde entier s’est effondré, c’est peut-être pour marquer au fer le passage dans un nouveau monde. Il y a le temps des dieux et le temps des Hommes. Au temps des dieux, il y avait la gloire, la prospérité, des héros tandis qu’au temps des Hommes, il n’y a que de la guerre, de la violence et du vice. Mais, quel est cet avis émis par le chercheur ? Selon lui, la prise d’Angkor serait aussi mythique que la prise de Lanka par le héros Rama. Dans la légende indienne hindouiste du Ramayana, le héros Rama de la ville de Ayodhya s’empare de l’île de Lanka pour libérer sa bien-aimée Sita, gardée dans les griffes du démon Ravana. Lors de l’indianisation de la péninsule indochinoise aux premiers siècles de l’ère chrétienne, ce mythe s’est implanté parmi les populations autochtones. La version hindouiste est conservée, jusqu’à l’avènement du bouddhisme qui change la donne. Dans ce monde du XIVe-XVe siècle, lorsque les rois, très empreints de la culture indienne, se dénommaient Ramathipati c’était pour se réclamer d’une ascendance divine, et asseoir leur pouvoir hérité de la divinité qu’ils représentaient. Toutefois, en ces temps, le bouddhisme s’est propagé : la guerre Ayutthaya-Angkor était aussi une guerre entre la puissance bouddhiste naissante et la puissance hindouiste mourante. L’armée d’Ayutthaya envahissant Angkor n’est pas qu’une reproduction du mythe du Ramayana, appelé Ramakerti (la gloire de Rama). Dans cette région, c’est aussi le témoignage du bouddhisme triomphant sur l’hindouisme. Cette thèse très intéressante permet d’amorcer la manière dont le mythe a remplacé la réalité, la manière dont le pouvoir en place a voulu essuyer sa défaite et la perte de la capitale impériale en la remplaçant par le mythe principal du Cambodge. Une question demeure : pourquoi se positionner comme vaincu et accepter de voir le royaume des démons du Lanka assimilé à Angkor la Grande ? Parce que le bouddhisme est venu éclairer le monde, et a amené la société à passer à un nouvel âge a fortiori. Le Cambodge a pu passer à un nouvel âge plus humble, sans fastes ni grandeur, après la chute de la capitale, qui représente le dernier symbole de cet âge glorieux.

 La fondation du mythe royal

Le roi Baromracha n’avait aucune intention d’abandonner Angkor définitivement. Il l’avait dit lui-même, il reprendrait la capitale s’il le fallait, et les ministres et autres dignitaires étaient prêts à le suivre. En 1445, la plaine a été délivrée par les armées khmères et a été reprise aux siamois qui ont considéré la région comme leur : cela a été prouvé postérieurement, jusqu’à la Seconde guerre mondiale. Mais pourquoi est-ce une terre si convoitée ? Il a été dit dans le paragraphe précédent que le bouddhisme a triomphé en Asie du Sud-Est. En réalité même s’il a toujours été présent, et ce depuis les premiers royaumes khmers décrits par les chinois, il s’est accru lorsqu’un roi, Jayavarman VII régnant de 1181 à 1218 était le grand empereur bouddhiste de la région, à l’image de Ashoka en Inde. Il est celui qui a favorisé le bouddhisme, il a considérablement agrandi le territoire de l’empire depuis la plaine d’Angkor, et il était le protecteur des populations. C’est le roi-père de l’Asie du Sud-Est hindouisée et chaque État remonte jusqu’à lui : le fondateur du premier royaume lao, Fa Ngum en était le genre et les thaïs se réfèrent à lui dans des stèles de l’époque de Sukhothaï. Dans un long déclin de la puissance cambodgienne, c’est en se reconnaissant le droit de reprendre la ville du roi-père que les thaïs ont pris Angkor, cœur du bouddhisme, d’où il a disparu du fait de rivalités religieuses au sein de la famille royale. En dépit de ces querelles dynastiques, les rois sont progressivement devenus bouddhistes à part entière, en regardant toujours vers l’ouest, vers Angkor. Comme Jérusalem est la ville trois fois sainte, Angkor est la ville doublement sainte pour l’Asie du Sud-Est. Chaque roi, depuis la reprise des temples en 1445 ou bien sous période de vassalité du royaume de Siam, organise un pèlerinage sacré vers Moha Nokor. Le roi du Cambodge est le représentant du bouddhisme, et il gagne en effectivité avec les rites brahmaniques, hindouistes. Cela se manifeste par la cérémonie du couronnement et ce pèlerinage, qui a en quelque sorte pour but de conférer des pouvoirs divins au roi. Angkor n’est alors que le reflet de la gloire passée, de l’âge des dieux. C’est un temps révolu, c’est une histoire ancienne que l’on se raconte, que l’on glorifie et à laquelle on ajoute des éléments surnaturels. Fonder ce mythe royal a permis à la royauté de ne pas se reconnaître défaitiste. Même si les rois avaient perdu leurs provinces, un bon nombre de leur armée et de leur population, ils étaient toujours implicitement devaraja, toujours représentants du divin sur terre. Même si l’Histoire nous enseigne que le Cambodge a perdu, les rois veulent enseigner au contraire que ce n’est qu’un temps, et que la grandeur du souverain dépasse toute défaite. La catastrophe dans la perte d’Angkor est minimisée, elle est amoindrie par des mythes, par des croyances dans le but de toujours garder un roi vu comme puissant à la tête du pays car tant qu’il y a un roi, le Cambodge existe.

Debsi-Pinel De La Rote Morel Augustin-Théodore