Société

Étudier et enseigner les faits religieux aujourd’hui : une construction du vivre-ensemble ?

L’association Enquête développe des dispositifs pédagogiques et intervient au sein de structures pour expliquer les faits religieux et la laïcité aux enfants.

Entre clichés, confusions et amalgames : un sujet sensible ?

A l’école, les élèves manifestent une envie de découverte vis-à-vis des religions en essayant de les comprendre, d’autant plus que « la méconnaissance des autres conduit à une incompréhension du Monde » rapporte Marine Quenin, déléguée générale de l’association Enquête. Les élèves ont des idées préconçues, évoquent toutes sortes de clichés et d’amalgames lorsqu’il s’agit des pratiques religieuses. De plus, un nombre important de jeunes font preuve de méconnaissance dans le domaine de la culture religieuse (notamment face à une œuvre artistique ou littéraire).

C’est à l’origine de ces deux instances de socialisation, l’école et la famille, que provient le manque d’éducation chez les élèves, et c’est principalement à l’école que cette omission a lieu. En effet, il n’y a pas eu de véritables actions qui ont été prises de la part de l’enseignement depuis l’instauration du rapport Debray, en 2002. Les enseignants se sentent dépourvus de connaissances, ne s’estiment pas assez solides ou sont tout simplement désapprobateurs face à l’instauration de cours de faits religieux.
Lorsqu’on s’intéresse d’un peu plus près aux programmes scolaires en France, on remarque aujourd’hui une disposition particulière face au religieux :

Selon le professeur Eric Vinson « [on repousse] le religieux dans le passé, en le réduisant à un élément lointain, facteur de violence et de stigmatisation. La religion, pourtant outil social de dialogue, entraîne finalement une fragmentation du corps social. Mal ou pas enseignée dans une France en voie de pluralisation religieuse, elle sape l’idéal de vivre- ensemble indispensable à la solidité d’une démocratie. »

Les faits religieux et toutes les questions soulevées ont été fondamentaux, hier comme aujourd’hui. Pour rappel, leur enseignement est une priorité depuis la loi de 2005, intégrant pleinement les faits religieux dans une « culture humaniste ». Cela fait suite au rapport de Régis Debray intitulé « L’enseignement des faits religieux à l’École laïque », datant de 2002.

Le rapport Debray énonce, comme première urgence, le manque de culture religieuse des élèves de primaire et du secondaire. En effet, certains semblent de plus en plus ignorer les marqueurs religieux de leur temps. Ainsi, aborder le fait religieux nécessite au préalable de posséder une culture religieuse, indispensable à chacun d’entre eux. Comment est-il possible qu’une jeune génération à laquelle sera transmise notre patrimoine actuel soit étrangère à ces connaissances ? La deuxième urgence est celle soulevée dans le livre d’Olivier Roy, La Sainte ignorance, qui rapporte que les croyants eux-mêmes méconnaissent leur propre religion. Enfin, la troisième urgence est évoquée par Xavier Boniface, qui explique que le domaine politique interfère dans le religieux. Selon le philosophe Pascal Jacob « le pouvoir religieux et la conscience personnelle devraient se protéger contre cette intrusion, en faisant appel à la laïcité »². Eric Vinson ajoute qu’ « il faut que les religions soient visibles dans la limite du vivre-ensemble »3. Qu’est-ce que « la limite du vivre-ensemble » ? N’est-ce pas une question brûlante d’actualité ?

 

Le fait religieux en tant que condition existentielle et marqueur identitaire

Il semble primordial de mettre en avant la richesse du religieux sur le territoire français. Premièrement, il contribue à l’identité française à travers l’histoire. En second lieu, il peut rassembler et être une forme concrète de toutes les identités présentes sur le territoire, peu importe la religion. Tout cela permet la rencontre entre l’intime et le collectif, ce qui amène à un patrimoine commun mieux partagé. Le fait religieux et ses enjeux actuels ne méritent-ils pas autant de bienveillance que les autres sujets ?

Le fait religieux est passé, présent, futur et s’impose à chacun d’entre nous. On ne peut y échapper. Il caractérise les civilisations passées, mais aussi actuelles. Il est universel : les pèlerinages, les prières ou encore les bâtiments de culte sont partagés par toutes les religions. Il renvoie notamment à des destructions, à des besoins et à des utilisations. De plus, il ne porte pas de préjugés sur les éléments qu’il suppose, de par sa nature, son statut moral et épistémologique. De surcroît, le fait religieux ne privilégie pas une religion par rapport à une autre car cette dernière serait plus légitime.
Le fait religieux est un fait historique, un fait social, un fait de culture et un fait de conscience lui conférant largement sa place en tant qu’objet d’étude dans l’enseignement public. Il est une condition de l’expérience de l’Homme, en faisant non seulement partie de la mémoire religieuse, mais de la mémoire tout court :

« Supposons qu’un cataclysme balaie d’un coup toutes les architectures, peintures, sculptures et toutes les œuvres culturelles que la religion dans son acception la plus large a suscitées dans le monde depuis des millénaires. N’aurions-nous pas le sentiment d’avoir perdu une grande partie de nos raisons de vivre ? Plus encore, l’humanité pourrait-elle survivre si sa mémoire religieuse venait subitement à lui manquer ? »

En faisant partie intégrante de toute société, le fait religieux est universel, il concerne tout le monde. Il est présent à toutes les époques et se situe partout en France. Il est bel et bien un marqueur temporel et spatial essentiel aux civilisations. Il fait référence à l’histoire et à l’identité religieuse d’une société. Il génère également une multitude de questions, quant à l’adéquation d’un patrimoine historique et la réalité actuelle.

Un sujet pour lequel il faut donner du sens

Étudier le fait religieux dans la sphère scolaire peut susciter des réactions de la part de certains élèves ou de leurs parents, et peut parfois aller jusqu’à montrer une réelle animosité. Afin d’essayer de remédier au mieux à certaines hostilités, il faut se rappeler de quelques points fondamentaux. Tout d’abord, certains sujets demandent à être entièrement intégrés dans le programme scolaire obligatoire. Ils font partie du cours et sont soumis à une évaluation. Ensuite, le travail qui est réalisé à l’école est exécuté dans une perspective historique, artistique et culturelle qui rentre pleinement dans l’enseignement laïc. Il n’est pas question de faire adhérer à une croyance quelle qu’elle soit. De plus, dans le cadre du projet pédagogique, envisager l’étude du fait religieux, à travers des confessions différentes, peut permettre d’enrayer des situations hostiles. Le fait religieux est « observable, neutre et pluraliste » . Ces trois aspects peuvent parfaitement remplir les conditions de l’enseignement du fait religieux pour le système scolaire républicain.

L’écrivain Charles Péguy évoque l’image de la cathédrale et de ses éléments de « contre-pied » et de « contrefort ». Selon lui, on s’élève intellectuellement que si l’on s’appuie sur une idée extérieure à la nôtre. Ainsi, pour s’élever et se construire, une idée a besoin d’une autre idée, qui est à la fois proche et différente, afin de s’accroître et de s’accomplir.

Fait religieux et enseignements scolaires : un duo gagnant ?

C’est à travers les enseignements scolaires qu’il est possible d’aborder le fait religieux . Le corps enseignant abordant le fait religieux doit être en mesure d’avoir une démarche réflexive, déontologique et doit savoir différencier les éléments qui relèvent du savoir et ceux qui relèvent davantage de la croyance. Pour ce faire, un professeur bien formé, ayant correctement délimité son projet au préalable et s’étant bien renseigné en consultant des ouvrages de référence, s’inscrit bel et bien dans la lignée éducative et pédagogique de l’enseignement. En effet, il faut que les professeurs et autres personnels d’éducation bénéficient d’une bonne formation civique, juridique et républicaine. C’est une condition primordiale afin de ne pas basculer dans un discours obscurantiste et de laisser des idées fanatiques se propager.

Il s’agit de donner aux enseignants un bagage permettant d’aborder les questions religieuses. Il n’est pas question de donner des cours de religion, mais un enseignement d’histoire des religions. Comment peut-on objectiver la foi ? On ne le peut pas, car elle est à propre à chacun d’entre nous. L’enseignement a la charge d’expliquer les grands mouvements de pensée, les apports des religions au sein de la civilisation mais aussi sa contribution dans des domaines tels que les arts, la littérature, etc.

Il est essentiel de donner les clés pour le vivre-ensemble, et cela passe par une compréhension des autres religions. On a un repli sur soi et sur sa propre religion, allant parfois jusqu’à croire sa foi supérieure à celle des autres, favorisant ainsi une tendance ethnocentrique. Les écoles religieuses sont permises, et il est de mise d’aborder le fait religieux à l’école.

En plus d’aborder une réflexion sur le fait religieux à l’école, il faut montrer la spécificité de ce lieu d’émancipation et de connaissances à des personnes en devenir. L’un des grands fondateurs français de l’école laïque, Ferdinand Buisson, a rapporté « Citoyens, réfléchissez ! Est-ce qu’on apprend à penser comme on apprend à croire ? Croire, c’est ce qu’il y a de plus facile, et penser, ce qu’il y a de plus difficile au monde. ». Ainsi, la méconnaissance du fait religieux est une forme d’inculture, telle que l’inculture littéraire, ces dernières faisant parties du manque de culture générale.

Après le rapport Joutard, les faits religieux sont inclus dans les programmes scolaires, à l’initiative de Ferdinand Buisson qui évoque en 1905 :

« Pour l’éducation d’un enfant qui doit devenir homme, il est bon qu’il ait été tour à tour mis en contact avec les strophes enflammées des Prophètes d’Israël et avec les philosophes grecs, qu’il ait connu et senti quelque chose de la Cité antique. Il sera bon qu’on lui fasse connaître et sentir les plus belles pages de l’Évangile, comme aussi celles de Marc Aurèle, qu’il ait feuilleté comme Michelet toutes les Bibles de l’humanité, qu’on lui fasse traverser, non pas avec prévention et avec un esprit critique, mais avec une chaude sympathie, toutes les formes de civilisation qui se sont succédées. Ce qui sortira de cette étude, ce n’est pas le mépris, la haine, l’intolérance, c’est au contraire une large sympathie, une admiration respectueuse pour toutes les manifestations de la pensée et de la conscience sans cesse en marche vers un idéal sans cesse grandissant ».

Par ailleurs, le programme scolaire s’inscrit dans un référentiel intitulé « socle commun de connaissances, de compétences et de culture » qui vise à exposer les compétences à maîtriser à la fin du cycle scolaire obligatoire, afin de délimiter les savoirs, les valeurs et les attitudes fondamentales d’un élève et d’un futur citoyen.

Naturellement se pose la question de l’évaluation concernant l’introduction du fait religieux dans le programme. Si la religion est de l’ordre de l’intime et que le but n’est aucunement de montrer une quelconque supériorité, comment évaluer cet enseignement ? Il s’agirait de vérifier les connaissances et le lexique, tels que les mots « religion », « athéisme », « agnosticisme » « tolérance » , « laïcité », « Nation », et ainsi permettre que chacun soit armé de la même façon face aux connaissances. Tout l’intérêt est d’apporter une sensibilisation au fait religieux, tant dans sa richesse, sa complexité, ses différences et ses ressemblances.

Initier le fait religieux au sein des structures scolaires, voire universitaires, est une condition sine qua none. Cela passe par le fait d’expliquer des notions propres à chaque culte, et d’appuyer davantage le dialogue interculturel dans une volonté d’ouverture aux autres et de respect. Il s’agit de montrer, d’expliquer, de comprendre la différence entre savoir (ce qui peut être prouvé) et croire, et non de faire du prosélytisme !

Cet apprentissage permet de distinguer d’une part, le savoir commun nécessaire à chacun d’entre nous, et d’autre part, ce qui émane des consciences, des familles et des traditions. Cela permet de faire comprendre aux élèves la nécessité de « rendre à la culture ce qui est à la culture et au culte ce qui est au culte » . Il est préférable d’avoir des connaissances plutôt que de rester dans l’ignorance.

Bourkaïb Sarah

 

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