Ces peuples venus de loin : la naissance du joyau thaï en Asie du Sud-Est (3/3)

Pour terminer cette série sur les peuples ayant construit un État subsistant encore aujourd’hui après une migration, notre regard se tourne ici vers l’Asie du Sud-Est, plus particulièrement vers la Thaïlande et le Laos. Ces deux pays comprennent beaucoup de minorités austro-asiatiques (dont les Khmers), ou austronésiennes dans le cas de la Thaïlande (vace les malais de Pattani). Peut-être est-il alors nécessaire de préciser que l’intérêt se focalise particulièrement sur les thaïs (méridionaux, centraux, du nord) et les lao. Quel serait leurs points communs ?  La langue, appartenant à deux rameaux des langues Taï-Kadaï, et l’origine géographique, venant de la Chine du Sud. Ces peuples se sont installés sur leurs territoires actuels au détriment de l’Empire Khmer, pour finalement s’affirmer de manière définitive au XVe siècle.

Un territoire coincé dans les vallées de Chine méridionale

 

            Peu de choses sont connues sur les peuples taï (sans h, désignant l’ensemble de tous les peuples parlant des langues taï comme le siamois, le lao, le shan etc) lors de leur séjour dans les montagnes du Guangxi. Les us et coutumes des peuples actuels de la région (notamment les Zhuang jouissant d’une autonomie relative) ne peuvent aider à comprendre comment les taï de l’époque vivaient, à cause des changements qui ont sûrement dû apparaître pendant des centaines d’années. Les sociétés de la région semblaient être tribales, et pratiquaient l’animisme et le culte des ancêtres. Cela paraît être assez plausible car actuellement on trouve toujours des chamans (les mophi) en contact avec les esprits de l’au-delà (phi) chez les Thaïs et les Lao. La vie du groupe dans le Guangxi était légèrement influencée par les chinois qui, deux siècles avant notre ère, avaient commencé une politique d’extension et de colonisation du sud. Quelques traces de cette influence subsistent, notamment dans les différentes langues thaïes. C’est d’ailleurs de la situation politique de la Chine que dépendait le sort des peuples de la région, qui ont commencé à migrer vers le sud par les montagnes.

thai 2
Le lieu d’origine des peuples taïs se situeraient dans la région du Guangxi au sud de la Chine (ci-dessus), où vivent encore les Zhuangs, un peuple taï.

Une migration progressive renversant la démographie de l’Indochine

 

            C’est à partir du IIIe siècle, correspondant en Chine à la période des Han, que les Taïs auraient commencé à migrer à cause d’une conquête achevée vers le sud. Cette période d’insécurité a poussé les différentes tribus à partir vers l’Indochine. Un mythe raconte cette migration : une divinité enragée a exterminé la population en ne laissant en vie que trois chefs et un buffle pour reproduire et alimenter un nouveau type d’Hommes. Une fois revenue à la vie, l’humanité a appris à construire des villages et à cultiver le riz, mais la population augmenta trop fortement pour être contenue sur ses terres. Le roi Khoun Borom a alors séparé son peuple en sept tribus selon le nombre de ses fils, auxquels il donna des territoires répartis sur le nord de l’Asie du Sud-Est, de l’ouest du Tonkin aux montagnes de l’est de la Birmanie, couvrant les montagnes du Laos et de la Thaïlande. On pourrait voir dans cette fable un évènement tragique qui a poussé les Taïs à migrer vers le sud. Sur leur route, ils se sont heurtés aux Khmers et aux Birmans hindouisés, de qui ils ont récupéré des éléments politiques, religieux, artistiques et linguistiques. Graduellement, les différents groupes s’installent le long du fleuve Chao Phraya et assimilent linguistiquement les môns et les khmers sur place tout en respectant le pouvoir en place. La conquête de la Chine par les mongols au XIIIe siècle a précipité une émigration massive de la part des taïs, se réfugiant alors en masse dans les montagnes de Birmanie, du Laos et de la Thaïlande et bouleversant alors la démographie. Si les premiers thaïs s’étaient accoutumés aux empires sur lesquels ils s’installaient, la seconde vague apporte un sentiment indépendantiste qui crée des tensions communautaires.

thai 3
Le mythe fondateur de Khoun Borom est un classique de la littérature lao (ci-dessus) et thaïe.

La naissance des premiers États marquant de manière indélébile la présence thaïe

 

            Les thaïs alors très nombreux contestent les pouvoirs et les rois en place et se révoltent au XIIIe siècle. Dans le même temps des royaumes se composent au nord de l’Asie du Sud-Est : on compte déjà diverses principautés sur l’actuel État Shan (est de la Birmanie) et dans le nord des actuels Thaïlande et Laos, plus anciennes et appelées meuang. Chaque région voit un guide suprême qui mène le peuple à la construction d’un État : le roi Mangrai du Ngoengyang (nord de la Thaïlande) a fondé le royaume du Lanna en 1292, Fa Ngum fait évoluer sa principauté Meuang Sua (actuelle Luang Prabang, Laos) vers l’empire de Lan Xang en 1353 mais les plus puissants d’entre eux sont les royaumes de Sukhothaï et Ayutthaya, situés dans le centre de la Thaïlande en 1238 et 1351. Ces deux puissances deviennent très vite concurrentes, développant ensemble le bouddhisme comme religion officielle, reprenant les mythes hindouistes et les traits culturels khmers. Chacun des États composants la Thaïlande actuelle finalement absorbés par le royaume d’Ayutthaya a contribué à la construction d’un État thaï puissant avec une culture rayonnante sur ses anciens oppresseurs et résistant aux colonialismes étrangers, propulsant la Thaïlande actuelle dans le groupe des tigres asiatiques.

thai 4
Le Grand palais de Bangkok témoigne de la richesse culturelle thaïe qui inspire (et continue d’inspirer) l’Asie du Sud-Est.

Debsi-Pinel de la Rôte-Morel Augustin-Théodore