Coupe du monde 2018 : l’origine des hymnes nationaux ?

Alors que la 21ème édition de la Coupe du monde s’est achevée il y a maintenant 1 mois sur le territoire russe, l’évènement a constitué une aubaine pour les fans de football du monde entier qui sont venus assister aux matchs de leurs équipe favorites. Toutefois, cest aussi loccasion dassister à un grand rassemblement festif entre plusieurs Nations, accompagnées de leurs supporters venus des quatre coins du globe, et de ressentir le frisson au cours de la célébration de lhymne national repris en chœur par tout le stade. Associé a cet hymne, on observe des codes particuliers, comme lorsque les joueurs sud-coréens effectuent un salut militaire devant leur drapeau et leurs dirigeants, ou lorsque les brésiliens entonnent ensemble leur hymne avec une émotion peu dissimulée qui laisse sans doute entrevoir leur fierté de pouvoir représenter la sélection. Bien que chaque équipe participante dispose dun hymne, certains se jouent sur fond de musicalité sans paroles, quand dautres nous évoquent des chants militaires. On constate ainsi une grande diversité de forme, mais quen est-il du fond ? Car si les hymnes nationaux reviennent au premier plan au cours des grandes célébrations sportives, ils ont toujours été liés à lhistoire, notamment dans l’élaboration et la construction du sentiment national. Il peut donc être intéressant de sattarder sur certains dentre eux.

Les nations du vieux continent.

  • Das Deutschlandlied , le « chant des allemands »

Il a été écrit par August Heinrich Hoffmann le 26 août 1841, pendant un séjour sur l’île d’Helgoland, qui appartenait aux britanniques à cette époque. Le dernier couplet est représentatif de lorientation prise par le chant. « Unité et droit et liberté pour la patrie allemande. Cela, recherchons-le en frères, du cœur et de la main. Unité et droit et liberté sont les fondations du bonheur. Fleuris, dans l’éclat de ce bonheur, Fleuris, patrie allemande ! ». Il en ressort une volonté de liberté et dunité nationale, déjà présente depuis les guerres napoléoniennes dans de nombreux mouvements allemands. Il résonne dabord à plusieurs reprises au cours des mouvements révolutionnaires, comme en 1848-1849, mais il nest pas encore un hymne national et il va dailleurs tomber dans loubli pendant de longues années, avant de réapparaitre à la fin du XIXème siècle. Il faut attendre le 11 août 1922, jour de la Constitution de la République de Weimar, pour que le président du Reich Friedrich Ebert se prononce en faveur du « Chant des Allemands » comme hymne national. Dans une ordonnance du 17 aoûts 1922, le président Ebert limpose également à l’armée du Reich en tant qu’hymne national officiel. Après la Seconde guerre mondiale et le discrédit jeté par les nazis sur le « Chant des Allemands », cest le président fédéral Theodor Heuss qui fait composer un nouvel hymne en 1950. Celui-ci ne parvient cependant pas à s’imposer au public et au début de lannée 1952, le président Heuss et le chancelier Konrad Adenauer saccordent finalement sur le « Chant des Allemands », qui avait la préférence du chancelier. La particularité de lhymne allemand est quaprès la chute du mur de Berlin en 1989 et la réunification allemande en 1990, le troisième couplet (ci-dessus), porteur de valeurs démocratiques modernes comme le respect du droit, de la liberté ou la recherche du bonheur, est adopté comme hymne national de toute l’Allemagne. En revanche, les deux premiers ne sont pas interdits mais ils ne sont jamais prononcés lors des événements officiels. Chanter ou utiliser le premier couplet est généralement perçu comme l’expression dune orientation politique très à droite, voire ouvertement néo-nazie. Ainsi, si l’équipe dAllemagne atteint la finale de la compétition, vous ne pourrez entendre que le troisième couplet de lhymne original. Néanmoins vous trouverez aisément les deux premiers sur internet, si cela vous tente par pure curiosité.

 

 

  • La « Marcha Real », un hymne très ancien, sans paroles

« La vie, la vie, futur de la Patrie qu’à tes yeux est un cœur ouvert. Pourpre et or : drapeau immortel en tes couleurs, ensemble, sont la chair et l’âme. Pourpre et or : vouloir et obtenir »

Il a été publié pour la première fois en 1761, sous le nom de Marcha Granadera (Marche des Grenadiers), dans un recueil de musiques de l’infanterie espagnole compilées par Manuel de Espinosa. Pourtant, certains musicologues l’attribuent au philosophe et poète Ibn Baja (1085-1138), également connu sous son nom latinisé dAvempace. C’est en 1770 que Charles III décrète la Marcha Granadera « marche d’honneur ». Elle sera, dès lors, jouée lors de tous les événements auxquels assiste la famille royale, ce qui lui vaudra son nom de « Marcha Real ». Cependant, elle disparait un temps avant de revenir le 1er octobre 1823, lorsque Ferdinand VII reprend les pleins pouvoirs. Les républiques espagnoles qui suivirent nayant pas le désir de conserver un lien avec la royauté, le chant disparait de nouveau avant de réapparaître avec le général Franco à la fin de la guerre civile. Ce dernier restaure la Marcha Real comme marche nationale, mais sous son nom d’origine « Marcha Granadera » et des paroles lui sont, pour la première dois, officiellement associées. Enfin , au retour de la monarchie , ces paroles disparaîtront et, par décret royal du 10 octobre 1997, la Marcha Real devient officiellement l’hymne national espagnol.

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Un regard sur lAmérique du Sud

  • Le Brésil, « Hino Nacional Brasileiro »

« Terre adorée, entre milles autres, Tu es, Brésil, Ô, Patrie bien-aimée ! Des enfants de ce sol, la mère bienveillante, Patrie bien-aimée, Brésil ! »

L’Hymne National brésilien est l’œuvre de Francisco Manuel da Silva, dont la date d’origine est controversée -aux environs de lannée 1831. Écrit au départ pour une fanfare, il a observé de nombreuses transformations avec l’ajout du chant et des paroles, qui ont changé plusieurs fois depuis sa création. Il a été adopté sous la monarchie par consensus populaire, mais on ne connait pas à lheure actuelle de documents officiels à son sujet. Lhymne étant une mélodie, il ne fut pas de suite doté de paroles, et il fallut attendre lorganisation dun nouveau concours en 1909, remporté par Joaquim Osorio Duque Estrada, pour que celui-ci modifie légèrement les paroles en 1916 et le texte sera officiellement adopté par décret le 6 septembre 1922.

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  • « Himno Nacional de la República de Colombia », Lhymne de la Colombie.

« Au bord de la mer Caraïbe, un peuple affamé lutte, en préférant des horreurs à une santé perfide. Oh oui ! L’abnégation de Carthagène est grande, et sa vertu méprise les décombres de la mort. »

Cest le 12 avril 1881 quun décret valide l’organisation d’un concours pour donner un hymne national à la Colombie. Le jury était composé de l’homme politique José María Quijano, du poète Rafael Pombo et du musicien Carlos Schloss. De nombreux articles publiés dans des journaux de l’époque ont suggéré qu’aucun des hymnes joués na suscité l’enthousiasme des jurés, ce qui entraîna lannulation du concours. En 1883, un autre concours est organisé pour célébrer le centenaire de la naissance de Simon Bolivar « El Libertador » , héros national qui contribua à lindépendance de la Colombie et à l’émancipation des colonies espagnoles. Toutefois, aucun des deux lauréats ne voit son chant qualifié dhymne national, le jury estimant qu’il s’agissait « juste » de chants patriotiques. L’hymne national est présenté pour la première fois le 11 novembre 1887, lors de la fête célébrant l’indépendance de Carthagène, Cette première interprétation de l’hymne est effectuée au Teatro de Variedades, le théâtre de variétés de l’école publique de Santa Clara. Certains historiens ayant assisté à l’évènement rapportèrent que les invités quittèrent la salle en fredonnant la chanson. Fort de son succès, en 1890, l’hymne fut interprété à Rome, Mexico, Lima, Caracas et Curaçao et de nombreuses publications l’élevèrent au rang dhymne national. Le représentant à la Chambre du département de Nariño, Sergio Burbano, présenta un projet de loi le 9 août 1920 sur l’adoption de l’hymne national. Le projet fut approuvé lors du débat de la commission d’instruction publique qui officialisa ce chant le 28 octobre 1920. De plus, cette loi demanda une expertise afin de reconnaître les droits d’auteur aux héritiers d’Oreste Síndici.

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LAsie et lAfrique ?

  • Le Japon et le « Kimi ga yo »   

« Puisse votre règne durer mille ans, pour huit-mille générations, jusqu’à ce que les pierres deviennent roches recouvertes de mousse. »

Lhymne japonais présente plusieurs particularités. Il est dabord bien plus court que les autres, mais surtout il nest devenu lhymne du Japon que très récemment, en 1999, à peu près au même moment que le drapeau actuel du pays, le « Hinomaru ». Toutefois, le poème dorigine existait depuis un certain temps car vers 1869, au tout début de l’ère Meiji, John William Fenton, un chef dorchestre militaire irlandais en visite au Japon, recommanda à Iwao Oyama de choisir un hymne national pour le Japon, car le pays nen avait pas. Oyama approuva lidée et choisi le waka (qui désigne un poème japonais) « Kimi ga yo » pour les paroles du futur hymne.

Fenton composa donc une mélodie pour lhymne japonais, mais celle-ci fut rapidement écartée car elle manquait de sérieux. Une seconde version, définitive, fut composée par Hayashi Hiromori et jouée la première fois lors de lanniversaire de lempereur Meiji, le 3 novembre 1880. A partir de 1881, « Kimi ga yo » est enseigné dans les écoles primaires. Lhymne figure alors dans les livres de chansons dédiés aux élèves, mais ce nest quen 1893 quil sera finalement choisi pour être joué lors des fêtes officielles des établissements scolaires. Entre temps, la marine militaire japonaise se lest approprié et linterprète pour toutes les cérémonies impériales. Son emploi s’étend alors rapidement aux visites officielles de personnalités étrangères ou lors de réunions sportives internationales.

Au moment où débute la première guerre sino-japonaise en 1894, les manuels scolaires japonais font explicitement référence à « Kimi ga yo » comme étant lhymne national de lEmpire.

Lors de la guerre du Pacifique, « Kimi ga yo » n’est plus exécuté. Ce n’est qu’à partir de la guerre de Corée dans les années 50 qu’il sera de nouveau joué.

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  • An-nachid al-watani , lhymne du Maroc

« Mes frères, allons vers ce qu’il y a de plus haut, nous proclamerons au monde, que c’est ici que nous vivons avec pour devise : Dieu, la Patrie et le Roi »

La musique de l’hymne marocain a été composé à la demande du général Lyautey, par un capitaine français, Léo Morgan, chef de musique à la garde chérifienne. Quant aux paroles, elles n’ont été écrites que beaucoup plus tard, en 1969.  L’équipe marocaine de football venait de se qualifier à sa première phase finale de Coupe du Monde, qui se déroulait une année plus tard au Mexique. C’est alors que Hassan II décida d’accoler un texte à l’hymne national. Un concours de poésie fut alors organisé à la demande du Palais, en vue de sélectionner les textes les plus expressifs. Plusieurs poètes y participèrent et c’est finalement le poème « Manbita al alhrar », de Moulay Ali Skalli, qui sera sélectionné par Hassan II lui-même. Ainsi, lhistoire de lhymne est intimement liée à la compétition, car il était censé représenter le Maroc sur la scène mondiale.

Ainsi, certains hymnes possèdent des paroles qui font référence à la naissance ou lindépendance des Nations, tandis que dautres nont tout simplement pas de paroles. Pourtant, dans chaque cas la connotation historique est très forte. Parfois, lhymne est lié à la première représentation dun pays sur la scène internationale, écrit et composé par nécessité, quand dans dautres cas il est très ancien et sinspire de la culture locale. Quoiquil en soit , les évènements sportifs contemporains permettent la mise au premier plan de toutes les Nations, et les hymnes retentissent dans les stades comme un écho dans lHistoire. Le football fédère énormément dans le monde entier, et Pierre de Coubertin disait à ce sujet « Un seul sport n’a connu ni arrêts ni reculs : le football. A quoi cela peut-il tenir sinon à la valeur intrinsèque du jeu lui-même, aux émotions qu’il procure, à l’intérêt qu’il présente ? ». C’est donc loccasion dassister à la rencontre de différentes cultures , qui, le temps dun mois, sunissent sous la même bannière, celle de lamour du sport et du beau jeu.

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Merzouki Naïm