Pendant le Printemps : l’espoir d’une libération.

Ce second article revient sur l’année 2011, lorsque la révolution syrienne a éclaté. Nous verrons ici comment celle-ci a débuté, et pourquoi ce soulèvement est singulier par rapport aux Printemps arabes tunisien et égyptien. La longueur du conflit syrien, toujours d’actualité, s’explique dès son commencement et notamment par la tradition répressive du régime et par la fragilité géopolitique, ethnique et confessionnelle de la Syrie.

Le calme…

Fin 2010, début 2011, le « Printemps arabe » débute, menant à la destitution de Zine al-Abidine Ben Ali en Tunisie et de Hosni Moubarak en Egypte, tout en agitant plus ou moins violemment plusieurs autres pays tels que la Libye, l’Algérie, Bahreïn ou encore le Yémen. Alors que les dirigeants des pays arabes tremblent face à la menace populaire, Bachar al-Assad reste serein et déclare même le 31 janvier 2011 dans le Wall Street Journal : « Nous avons traversé des circonstances plus difficiles que la plupart des pays arabes et cependant la Syrie est stable. Pourquoi ? Parce qu’il faut être attentif aux aspirations de la population. C’est le point essentiel ».

Quelques jours après cette interview, une manifestation à Damas échoue, ne parvenant pas à mobiliser suffisamment de citoyens. Cela s’explique en partie par le traumatisme de la répression de Hama en 1982, ainsi que par la faiblesse de l’opposition, ajouté aux vagues d’arrestations ayant eu lieu dès le début des soulèvements dans le monde arabe. Début mars, plusieurs revendications circulent sur les réseaux sociaux (Facebook et Twitter) et internet, telle que l’abolition de l’état d’urgence, s’appuyant sur celles du « Printemps de Damas » en 2000.

Suite à cela, une première manifestation se déroule à Damas le 15 mars, puis s’étend à d’autres villes, provocant de nombreuses arrestations.

… Avant la tempête

L’évènement qui va faire basculer le mouvement dans un affrontement direct avec le régime se passe à Deera, près de la frontière jordanienne. Cette ville sunnite est l’exemple parfait du délaissement des régions rurales par Bachar al-Assad, alors que le Baas s’était appuyé sur elles en 1960 pour gagner le pouvoir. Entre la sécheresse et la pauvreté, les problèmes liés à la libéralisation de l’agriculture, les abus et humiliations des élus locaux sur la population, Deera semble être une ville martyr du régime baasiste.

Début mars, un groupe d’une dizaine de jeunes est arrêté pour avoir tagué : « Le peuple veut la chute du régime ». Ils sont emprisonnés et maltraités par les forces de police locales, suite à quoi leurs parents interviennent avant d’être eux-aussi humiliés. Lassée de la situation, la population locale manifeste « pacifiquement », demandant le départ du gouverneur et du chef de la sécurité. En réponse à cela, le gouvernement renforce la sécurité et la police tire sur les manifestants. Le bilan s’élève à une dizaine de morts. Ce n’est seulement que le 31 mars que l’armée se retire et que les manifestants, ainsi que les adolescents, sont relâchés. Le gouverneur et le chef de la sécurité seront par ailleurs destitués de leurs fonctions.

Peu après cet évènement, un cycle de violence s’en suit. Dans de nombreuses villes, à la sortie des mosquées après la prière du vendredi, les habitants se retrouvent et manifestent de façon festive et pacifique. Craignant qu’une révolution ne surviennent, le gouvernement réprime systématiquement toute agitation, provoquant des arrestations, des morts, puis de nouvelles manifestations, et ainsi de suite… A la différence de la Tunisie et de l’Egypte, la révolte naît des régions rurales, délaissées par Assad et non de la capitale, Damas. Alep reste également à l’écart du soulèvement, du fait de son fort taux d’embourgeoisement favorisé par la politique libérale de Assad.

Alors que la violence augmente, Bachar al-Assad annonce le 21 avril, la fin de l’état d’urgence et la suppression de la Cour de sûreté de l’Etat. Il est néanmoins trop tard pour de simples réformes et les manifestants souhaitent désormais la chute du régime.

La structuration de l’opposition

Face au régime, on a pu observer une opposition singulière à toutes les autres révolutions dans le monde arabe. Tout d’abord, aucune figure ou personnalité ne l’incarne et celle-ci se composent de divers groupes opposés : laïcs, islamistes, marxistes, libéraux, etc. Il n’y a donc pas de structure commune à l’opposition. En parallèle, l’Armée Syrienne Libre (ASL) se forme, essentiellement composée de sunnites ayant désertés l’armée régulière. Bien que très active en 2011, elle se retrouve vite débordée par les groupes djihadistes ou islamistes, bien mieux équipés, ainsi que par l’armée régulière qui compte environ 600.000 hommes (avec les réservistes), de l’artillerie, des chars et une aviation, commandée par Maher al-Assad, considéré comme le principal organisateur de la répression.

Le 23 août 2011, une partie de l’opposition forme le Conseil National Syrien (CNS), basé à Istanbul. Le problème étant que ce conseil a en partie été crée par des pays occidentaux, que l’influence des Frères Musulmans ne plaît pas à tout le monde et qu’il n’est pas composé d’une base populaire (pourtant le point de départ de cette révolte).

En plus de l’ASL et des brigades locales, apparaît bien plus tard, au cours de l’année 2012, les groupes islamistes. On peut distinguer deux grands groupes majeurs dans ce conflit : al-Nusra et Daech. Vers le début de l’année 2012, on note la présence de Al-Nusra qui est affilié à al-Qaïda dont son chef, Ayman al-Zawahiri reconnaît l’affiliation. Ils sont principalement financés par de riches familles du Golfe et compte en 2013, environ 8000 combattants. En face, se situe Daech ou l’Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL) dont on relève la présence en Syrie en avril 2013. Ils se revendiquent également d’al-Qaïda mais ne reçoivent pas l’approbation de Ayman al-Zawahiri. Ils sont, eux, principalement financés par le trafic de drogue, de pétrole et autres trafics lucratifs.

Un régime qui résiste

On pourrait alors se demander pourquoi la révolte s’est-elle transformée en guerre, et pourquoi le régime n’est-il pas tombé face à l’opposition ? Nous essayerons ici d’y répondre.

Le 7 décembre 2011, Bachar al-Assad donne une longue interview à ABC News, où il déclare : « Nous ne tuons pas notre peuple, aucun gouvernement au monde ne tue son peuple à moins d’être dirigé par un fou… Il n’y a pas eu d’ordre de tuer ou de commettre des brutalités ». Au même moment, l’ONU fait état de 5 .000 morts depuis le début du soulèvement. Alors qu’il baigne dans le déni, al-Assad peut compter sur plusieurs de ses alliés ainsi que sur de nombreux éléments historiques et confessionnelles jouant en sa faveur.

Tout d’abord, la Russie, grâce à son droit de véto a toujours empêché toute intervention étrangère en Syrie. De plus, l’Iran a déclaré apporter un « appui illimité » à la Syrie, notamment avec l’unité al-Quds, des Gardiens de la Révolution, intimement lié au Hezbollah libanais.

Ensuite, des éléments extérieurs viennent appuyer son pouvoir et affaiblir le potentiel de l’opposition. La plupart des minorités telles que les kurdes (10-15% de la population), les druzes (~700.000) et les chrétiens (5-10% de la population), choisissent la neutralité dans le conflit. Et pour cause, ils craignent de perdre leur situation stable si le régime syrien venait à tomber. En effet, avec le Liban, la Syrie est le seul pays où une tolérance religieuse est acceptée et où les communautés se côtoient avec plus ou moins de facilité. Ils redoutent ainsi l’instauration d’un régime sunnite radical par Daech (dont les membres se réclament du sunnisme) et qui amènerait donc à leur massacre et/ou à leur exode. Un autre élément est celui de la prolifération de groupes islamistes, qui constitue un argument favorable au gouvernement puisqu’il décrédibilise l’opposition et permet à Assad de convaincre les pays occidentaux de le soutenir dans sa guerre contre l’islamisme. Les syriens, plutôt réceptifs à cet argument, se retrouvent alors victimes impuissantes de la destruction de leur pays. En effet, la population redoute, et à juste titre, encore plus les groupes islamistes qui souhaitent imposer la Charia, la loi islamique.

On a donc un régime protégé de toutes interventions étrangères par la Russie et la Chine, soutenue militairement par l’Iran et le Hezbollah, indirectement « aidé » par la « neutralité », voir le soutien des minorités druzes, kurdes et chrétiennes, craignant pour leurs vies.

A cela s’ajoute une opposition non structurée et déchirée en son sein par des conflits religieux et politiques, mais surtout par une guerre de pouvoir qui semble avoir oublié les idéaux premiers de la révolte syrienne.

Pour terminer, nous pouvons constater la singularité de la révolte syrienne des autres révolutions, notamment par le manque de structuration de l’opposition et des acteurs politiques tels que Daech et al-Nusra, qui ont tenté d’établir leurs lois et leur ordre dans un pays en pleine crise et en plein chaos. Ajouté à cela, le caractère rural et populaire de la révolution qui tranche avec l’image plus ou moins « intellectuelle » que l’on pourrait se faire d’une révolution, qui ici est partie non pas d’un éclaircissement de la pensée émancipatrice, mais d’un ras-le-bol de l’oppression et de la violence, d’une colère qui est gardée depuis décennies et qui ici a pu trouver une expression à travers cette révolution.

Courtel Johanna