[TRIBUNE] : Le port d’armes, ou la légalisation des meurtres.

9 855. Il s’agit, en moyenne, du nombre de personnes tuées par balle aux Etats-Unis chaque année. Soit plus de 27 homicides par jour, soit plus d’un meurtre par heure.
Depuis début 2018, on compte plus de 43 fusillades ayant eu lieu dans des écoles américaines. 43, et nous sommes à peine à plus de la moitié de l’année.

Ces chiffres sont choquants, ils divisent l’opinion générale, et de plus en plus d’américains sont désormais contre le port d’armes. Femmes, maris, enfants, parents, frères, sœurs… Toujours plus de familles sont impactées par cette réalité. Les armes à feu tuent, et les armes à feu tuent d’autant plus aux Etats-Unis du fait de leur légalité. Même si un permis d’arme est obligatoire, rares sont les choses qui peuvent empêcher un individu quelconque d’aller acheter une arme dans un supermarché (oui oui) pour ensuite retourner cette même arme envers un ou plusieurs êtres humains. Bien sûr, il y a des fous partout et bien sûr il existe d’autres armes pour commettre des meurtres ou des massacres. Mais la différence majeure est que les pistolets permettent de tuer rapidement et de tuer un nombre plus ou moins important de personnes.

Mais alors comment, en 2018, les choses peuvent-elles rester inchangées ? Comment cette légalité du port d’armes n’a-t-elle pu être abolie, notamment après le constat de ces terribles conséquences année après année ?

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« Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, le droit qu’a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé » 2ème amendement de la Constitution américaine.

Le problème majeur réside dans le fait que ce droit de porter une arme est inscrit dans la Constitution américaine, dans le 2ème amendement, et ce depuis sa rédaction en 1787. Or, la plupart des américains sont extrêmement attachés à cette Constitution, texte historique majeur qui rappelle les droits et devoirs de tous les citoyens américains. Certes, cela est légitime, nous sommes nous-mêmes attachés fortement à la Constitution de notre Vème République. Mais il ne faut pas oublier que l’on peut modifier une Constitution, des amendements peuvent être supprimés, rajoutés ou réécrits. Quand bien même modifier la Constitution américaine relève presque de l’impossible étant donné les nombreux leviers de blocage, il ne faut pas oublier que quand on veut on peut.

Le fait est que les américains, notamment ceux résidant dans les Etats du sud (Texas, Indiana…) ainsi que la plupart des politiciens (et majoritairement les républicains) restent très attachés à ce droit, considéré comme une liberté fondamentale. Evidemment, pourquoi supprimer ce droit attribué par les Pères fondateurs depuis la guerre d’indépendance ? Et pourquoi pas supprimer la liberté d’opinion tant qu’on y est ? Et bien le fait est que cela n’a rien à voir. Parce que la liberté d’opinion est une liberté fondamentale, elle garantit le respect et l’égalité de tous. En revanche, concernant le port d’armes, un rappel du contexte de l’époque paraît fondamental afin d’arriver au constat que les raisons qui ont poussé les Pères fondateurs à l’autoriser ne sont plus forcément valables aujourd’hui, des siècles plus tard.

D’une part, la pensée des Pères fondateurs de l’époque a été très mal interprétée. Les Etats-Unis sortaient d’une des guerres les plus importantes de son histoire, et le but de ces derniers était ainsi de permettre aux citoyens américains de se défendre, mais surtout de permettre à une milice citoyenne blanche de se faire justice elle-même, plutôt que de recourir à l’armée. Donc l’idée principale de l’époque était de défendre le pays contre une attaque potentielle, étant donné que le pays sortait d’une période traumatisante. Or en 2018, nous ne sommes plus dans un contexte de guerre et il n’appartient plus aux citoyens américains de se faire justice eux-mêmes. Alors certes, la possibilité de se défendre contre un quelconque agresseur peut rester un argument justifié, mais en France nous n’avons pas cela et il ne me semble pas que l’on dénombre plus d’agressions qu’aux Etats-Unis pour autant.

Ensuite, la Constitution a été rédigée afin de permettre l’égalité entre tous les citoyens américains, comme le souligne le préambule de la Déclaration d’Indépendance américaine, signée en 1776 : « Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. » Or, le port d’armes était originellement uniquement destiné aux hommes blancs, afin qu’ils puissent également se défendre contre les minorités africaines, contre les esclaves. Les femmes n’étaient pas non plus autorisées à en porter. Niveau égalité, on a vu mieux. Donc les Etats-Unis ont été capables d’étendre ce droit à tous, sans se demander au contraire si ce droit était si indispensable.

Tout ça pour dire que se référer au bien-fondé du 2ème amendement est assez simpliste, et qu’il s’agirait plutôt de refaire une analyse historique afin de mettre les deux contextes en comparaison. De même, argumenter sur le bien-fondé du port d’armes en soulignant qu’il est inscrit dans la Constitution et que la Constitution doit être respectée est assez hypocrite. Nombreux sont les amendements à ne pas être forcément respectés. D’une part, à l’époque, on parlait de liberté de parole pour tous les citoyens américains. En pleine période d’esclavage, on ne peut pas dire que ça ait été véritablement respecté. Idem pour le 21ème amendement, qui interdit le transport ou l’importation de boissons alcoolisées aux Etats-Unis, on ne peut pas dire que cela soit totalement respecté non plus. Donc autant être clair, les américains, les juristes ou les politiciens ont parfois tendance à s’appuyer sur la Constitution quand cela peut surtout jouer en leur faveur et aller dans leur sens. Or, une Constitution n’est pas immuable.

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Le Président Obama s’était pourtant montré manifestement contre la légalité du port d’armes, mais certains Etats sont allés dans le sens contraire de l’opinion américaine, allant même jusque renforcer certaines lois sur le port d’armes. Les Etats-Unis sont un Etat fédéral, donc chaque Etat peut avoir une législation différente, ce qui rend davantage complexe la suppression de ce port. D’autant que le président actuel, Donald Trump, ne tarit pas d’éloges sur le droit de détenir des armes, utilisant même à maintes reprises le cas français en stipulant que de nombreux attentats auraient eu une toute autre tournure si les français avaient eu le droit de porter une arme. C’est vrai que contre une mitraillette ou une kalachnikov et sous la stupeur du moment, les français auraient pu faire des miracles avec leur petit 9mm. Mais n’oublions pas que Donald, sorte de super-héros des temps modernes, aurait pu nous épargner le massacre du Bataclan s’il avait été présent. Nous n’avons malheureusement pas eu cette chance…

Mais alors, que faudra-t-il de plus aux américains pour changer l’opinion générale sur le port d’armes ? Visiblement le nombre d’enfants tués en jouant accidentellement avec l’arme de leurs parents, le nombres de lycéens et collégiens tués, blessés et traumatisés par des massacres de masse dans leurs établissements et bien d’autres horreurs ne suffisent pas. Il est vrai que le lobby des armes à feu (avec la NRA en première ligne) a une place importante chez nos amis politiciens, bien déterminés à favoriser la rentrée d’argent et leur élection plutôt que la diminution de la mortalité. Certes, c’est un choix.

Mais il serait peut-être temps que les dinosaures, les conservateurs et autres traditionnalistes ouvrent les yeux et réalisent que nous sommes en 2018, que le monde a changé depuis le XVIIIème siècle et qu’il serait peut-être temps d’évoluer avec. Gardons espoir, on ne sait jamais, peut-être qu’un jour les américains pourront se promener sans risquer de se prendre une balle à chaque coin de rue. En attendant, le débat stérile qui tourne autour de cette question d’une importance considérable ne permettra malheureusement pas d’aboutir à une quelconque issue.

Gilot Claudie