Vendredi 10 Août 2018 : Vendredi 13 turc ?

Le Vendredi 10 Août est un jour historique dans l’histoire économique turque. Depuis la matinée, le cours de la livre turque est en chute libre face au dollar et à l’euro en raison des tensions diplomatiques entre les gouvernements américain et turc.

La détention du pasteur BRUNSON

           Les origines de ces tensions sont multiples. Le premier heurt diplomatique entre les Etats-Unis et la Turquie remonte au 07 Octobre 2016, jour où le pasteur américain Andrew Brunson et sa femme sont en état d’arrestation à Izmir. Résidant depuis plus d’une vingtaine d’années dans la métropole turque, sa femme est libérée quelques jours plus tard mais Andrew demeure toujours sous les verrous. Selon l’Etat turc, son mari serait accusé de mener un culte et des activités « présentant une menace pour la sécurité nationale ». Il sera ensuite transféré dans un centre antiterroriste puisqu’il sera accusé d’« espionnage » et de « faire partie d’une organisation terroriste armée », le FETÖ régie par le turc Fetullah Gülen. Ce dernier, exilé aux Etats-Unis est accusé d’avoir mené le putsch raté à l’encontre du régime d’Erdogan en Juillet 2016. La presse américaine et internationale s’y est fortement intéressée mais l’administration Trump ne semblait pas dans l’optique d’entamer des négociations de libération en faveur du pasteur Brunson. Finalement libéré puis placé en résidence surveillée fin juillet 2018, le pasteur reste toujours retenu en Turquie. Lors d’une rencontre à Singapour début août, le chef de la diplomatie américaine, Mike Pompeo a menacé son homologue turc par des sanctions. La sentence est tombée : les deux ministres turcs Süleyman Soylu (Intérieur) et Abdulhamit Gül ont reçu des sanctions économiques relatives à des propriétés sur le sol américain. Du côté de la Turquie, Erdogan réclame l’extradition du prétendu commanditaire de la tentative de renversement du régime turc de Juillet, Fethullah Gülen, qui nie assurément toute implication. A cause de ces relations conflictuelles, Donald Trump vient de décider d’augmenter de 20% les droits de douane sur l’acier et l’aluminium turc ce qui plonge Ankara dans une situation plus qu’inconfortable.

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Pasteur Andrew BRUNSON

Entre course à l’armement et dépassements technologiques militaires

                   D’autres préoccupations ont aussi vu le jour lorsque la question de la livraison américaine de plusieurs avions de chasse F-35 pour la Turquie a été soulevée. Bien que la décision de la chambre haute américaine de retirer la Turquie de sa participation au programme de production et d’utilisation des F-35 était prise, le régime turc les a finalement reçus en juin dernier. En plus de cette livraison, le régime devrait acquérir le système de missiles sol-aérien russes (S-400) d’ici le milieu de l’année 2019. Il est convenu que l’Etat turc achète deux batteries de ces systèmes et qu’une coopération d’ordre technique se fasse entre la Russie et la Turquie.  C’est l’une des raisons pour lesquelles le gouvernement Trump est en alerte : si les russes parvenaient à obtenir des informations sur la composition et le fonctionnement des machines de guerre américaines, les conséquences pourraient être dramatiques. L’équilibre de l’OTAN serait susceptible d’être menacé car il n’est pas convenu que des membres de l’Alliance, la Turquie et les Etats Unis faisant partie intégrante, permettent la compatibilité avec d’autres systèmes, et encore moins russes. Si dans un an, l’Alliance ne parvient pas à faire renoncer la Turquie dans l’optique d’annuler l’obtention de ces systèmes, une exclusion turque est envisageable. La localisation géographique de la Turquie est primordiale. Véritable carrefour entre l’Orient et l’Occident, elle jouit d’une position stratégique de premier plan sur le monde oriental et plus particulièrement sur la Russie. En plus de cela, la perte de cet allié mènerait vers une réduction notable de l’armée de l’OTAN, puisqu’il représente le deuxième plus grand pays (après les Etats-Unis) doté d’un tel effectif.

 

La question du peuple kurde …

                 La complexité du cas kurde est par ailleurs un sujet très sensible qui fragilise les relations turco-américaines. En mai 2017, Washington déclara que l’armement des forces kurdes syriennes (YPG) allait débuter dans l’objectif de lutter contre le groupe terroriste islamiste DAESH. Cette population kurde située au Nord et Nord Est de la Syrie tient par ailleurs à revendiquer le Rojava (Kurdistan syrien), une région autonome qui n’est cependant pas indépendante. La colère d’Ankara se fit ressentir quelques jours plus tard quand le président Erdogan déclara que « combattre un groupe terroriste à l’aide d’un autre groupe terroriste est une erreur ». Depuis de nombreuses années, le chef de l’Etat turc refuse de reconnaître sur son territoire, la possibilité d’indépendance d’un état kurde. Avec cette source de tensions, ce sont des milliers d’hommes et de femmes qui sont souvent victimes de discrimination, partagés entre territoire turc et syrien. Côté Turquie, le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), une organisation qualifiée de « terroriste » par le pays ainsi que ses alliés occidentaux, tient à se faire entendre. L’ensemble des sympathisants pro Erdogan ainsi que son gouvernement sont farouchement opposés aux revendications et à l’existence même de ce parti.

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La population kurde au Moyen-Orient (source : L’Islam pour les Nuls)

               Cette liste d’incidents de grande envergure n’est pas exhaustive et reste évolutive. Or, les conséquences pour l’économie turque sont sans précédents. A l’heure actuelle, nous observons une importante chute de la livre turque face à l’euro et au dollar américain. Si le pays ne parvient pas à remettre rapidement son économie sur pied, c’est toute la population qui en paiera les frais. Par exemple, de nombreux étudiants prévoyant leurs études hors de la Turquie se retrouveront en difficulté financière pour mener leurs études à l’étranger. C’est sans compter les souffrances de la population turque qui restera dans le pays. Cette dévaluation tendrait potentiellement à provoquer une inflation pour ensuite mener à une inquiétante crise financière.  De nombreux turcs songent déjà à devoir s’installer dans d’autres contrées plus prospères. Pour que la Turquie puisse retrouver une situation sereine, il est indispensable qu’elle régularise ses relations avec la maison blanche. Nous pourrions alors nous demander quel sera le sort des nombreux citoyens et citoyennes turcs ? Entre être victime d’embargo financier et bourreau des droits de l’Homme, la Turquie n’a pas fini de faire entendre parler d’elle.

Yaëlle Beckrich