Interview de Danakil : « Essayez de faire mieux que vos aînés »

Introduction :

Je me souviens encore de mon premier festival, je devais avoir 16 ans et j’y allais exprès pour voir Danakil se produire sur scène. J’étais comme un fou. Les premiers jours loin des parents, des jours qui riment avec liberté, simplicité et amitié. J’y étais allé avec un ami de longue date, nos yeux brillaient d’excitation tandis que notre train nous emmenait sur le lieu de notre périple. Après ce festival, s’ensuivirent des dizaines de concerts de Danakil dans les petites salles de mon département comme au milieu des plus grandes foules semblables à « Nuit debout ». Et cette histoire, ce début d’histoire, c’est un peu le mythe qui fait notre génération, car Danakil, ce nom si poétique et doux, résonne comme un hymne à la vie pour une partie de ma génération. Leurs chansons nous ont bercées, sous leur rythmique nous nous sommes déhanchés et à chaque nouvel album, nous prenions de l’âge et de la maturité avec eux. Mais Danakil, c’est aussi le symbole de l’échange entre les générations, ce n’est pas seulement le désert qui isole les individus, c’est aussi l’oasis qui permet de créer un lien musical. Ça, je l’ai compris le jour où j’ai reçu un texto de mes parents me disant qu’ils avaient rencontré Danakil à Berlin et qu’ils avaient été invités le soir même pour assister à leur concert le soir de la fête de la musique. Aujourd’hui j’ai 24 ans, et avoir pu faire l’interview de Balik, le chanteur emblématique de Danakil, me replonge dans une douce mélodie nostalgique, et en le voyant arrivé au loin, je me suis dit « ça fait drôle d’être ici 8 ans plus tard et de voir le chemin parcouru ».

Question 1 :

Bonjour Balik, encore merci d’avoir accepté notre interview ! Notre première question porte sur le festival des Campulsations, pourquoi être venu ici ? C’était un signe important pour vous ?

Balik :

C’est une première pour nous aux Campulsations et c’est tout naturellement que nous avons accepté de venir puis, je ne vois pas pourquoi on refuserait un concert (rires). Tu sais, c’est un univers étudiant, c’est gratuit et ça se passe à Bordeaux en plus donc tout est réuni pour qu’on vienne jouer ici. Bordeaux, c’est un peu le centre de notre activité et de notre label. Les 3/4 du groupe sont installés ici et c’est donc une superbe opportunité de faire un événement avec beaucoup de monde et gratuitement surtout car plus grand chose n’est gratuit de nos jours. Puis, ça donne la possibilité de faire quelque chose de plus mélangé et pas seulement pour ceux qui peuvent mettre 20 euros dans une place, donc pour toutes les raisons du monde, on a accepté d’être ici ce soir et c’est un grand plaisir d’être là.

Question 2 :

Vous avez fait la France, le Canada, l’Afrique, un peu l’Allemagne… Vous avez d’autres pays en perspective ?

Balik :

En fait, ce n’est pas tellement comme ça qu’on résonne. Nous, le cœur de notre activité, c’est la Francophonie : la France, la Belgique, la Suisse, le Canada, le Sénégal, la Gambie, Djibouti… On a joué aussi aux Etats-Unis, donc pas forcément un pays francophone mais c’est vrai que lorsqu’on sort un album, on reste ouvert à toutes les propositions de tournées. Par exemple, on a joué en Pologne, en République Tchèque ou dans des pays où tu as des communautés françaises. Puis la musique, c’est une forme de langue universelle donc on ne se ferme aucune porte. Chaque expérience et voyage nous enrichissent. En fait, tu grandis toujours devant l’étendue des possibles.

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Question 3 :

Pouvez-vous nous parler de votre dernier album ?

Balik :

Alors, il date de deux ans maintenant, on a passé deux ans de tournées dessus, c’était super ! On voit le public évoluer au fur et à mesure du temps et de l’évolution de l’album. C’est un album qui nous ressemble et qui ressemble à la période durant laquelle on l’a sorti. On en est vraiment contents.

Question 4 :

On retrouve beaucoup d’influence dub dans votre évolution, tu penses que c’est l’avenir du reggae de se rapprocher de la dub ?

Balik :

Je ne sais pas. Pour moi, la musique est toujours en évolution et en mutation. Ce sont des périodes, des cycles en fait. Il y a toujours des crossovers entre les différentes influences, cultures, à l’image de la société des hommes. En fait, la musique, c’est pareil. Elle évolue avec les modes les générations qui apportent chacun leurs intérêts et leur vision. De toute façon, l’avenir de la musique c’est de se nourrir de la musique et de proposer différentes choses avec le temps et peut-être que dans les générations futures, ça se mélangera avec d’autres courants et d’autres techniques d’ingénieur son.

Question 5 :

Quand vous parlez de votre identité, peux-tu nous en dire plus ?

Balik :

Je ne sais pas si j’ai une réponse claire. Je ne me pose pas la question de qui je veux être tous les jours. C’est un peu comme la société des hommes ; mon identité évolue par le biais de l’expérience, de la vie qui me fait changer. A 20 ans, tu as tes repères des 20 premières années et puis entre 20 et 30, tu reconstruis des sentiments. Tu as des réactions sur ces dix années-là qui viennent se mélanger au reste et faire de toi la personne que tu es à 30 ans donc l’identité, c’est se nourrir de la vie, des expériences, des voyages, des amours, des échecs comme des succès. Ensuite l’identité du groupe, c’est ce collectif-là, Danakil, qui est là depuis 20 ans. Nous, ce qui est sûr, c’est que la base de notre groupe, son identité, et bien c’est le collectif : être là mutuellement les uns pour les autres. On est sur scène tout le temps et parfois, on ne va pas tous très bien au même moment et c’est ça l’intérêt d’une famille. Finalement, on se rattrape tous, on s’équilibre et 20 ans après, on a toujours ce plaisir d’être sur scène ensemble. Donc pour moi, c’est comme ça que je vois les choses mais je ne me pose pas pour autant la question tous les jours mais voilà, l’expérience, de toute façon, cristallise les personnes qu’on sera demain.

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Question 6 :

Quel est votre regard aujourd’hui sur votre parcours ?

Balik :

On a de la chance déjà de pouvoir être là, d’être intermittents du spectacle mine de rien. C’est une vraie chance en France car ça permet après deux ans de tournée, de prendre le temps sur le prochain album et de ne pas aller trop vite, de ne pas faire de la musique au rabais comme on dit. C’est vrai qu’en France, culturellement, on reste privilégié même si le budget public a tendance à rogner un peu sur les subventions culturelles, à fermer des salles. On le regrette beaucoup ça et on le dit. Mais ça reste un pays où on peut s’exprimer et faire des choses. Regarde-nous ; on a commencé dans des bars, des petites salles. Comme beaucoup de personnes, on a commencé simplement et sans vraiment d’ambition démesurée. En fait, on voulait juste kiffer notre passion et se retrouver. Et tout cela, ça donne de l’expérience et des étapes et rien n’est venu trop vite et c’est ça qui est important dans notre avancée ; ça a permis de garder nos repères. C’est le plus décisif je pense ; ça a été long car il n’y a pas eu de relais médiatique mais ça nous a permis d’avoir cet équilibre et cette construction où tu galères. C’est important de galérer je pense, ça te construit. Ce n’est pas forcément une bonne chose d’avoir tout, tout de suite, avoir accès à tout sans effort et sans échec. Pour l’équilibre d’un groupe comme d’une personne, ce n’est pas bénéfique.

Question 7 :

Danakil, c’est le nom d’un désert en Ethiopie, vous pouvez nous en dire plus ?

Balik :

Lorsqu’on a dû chercher un nom pour le groupe, on a trouvé ce nom dans l’encyclopédie et on s’est dit qu’on le changerait peut-être et aujourd’hui, et bien c’est nous, c’est notre identité. L’Ethiopie tu sais, c’est un symbole fort dans la culture reggae, c’est la terre sacrée, donc tout ça nous semblait cohérent à l’époque et toujours aujourd’hui. Et d’ailleurs, en 2011-2012, on a joué aux portes du désert de Danakil. C’était une expérience très spéciale et vraiment enrichissante autant pour les habitants que pour nous.

Question 8 :

C’était important pour vous d’être à Nuit debout ? Et qu’avez-vous pensé en voyant un début d’unité ?

Balik :

Oui, bien sûr, comme pour tous les gens qui étaient là-bas et comme je dis dans la chanson, il faut se focaliser sur cette unité, et sur le pourquoi il y a eu autant de monde dehors pendant autant de temps. Il y a eu un ras-le-bol collectif, un moment de trop plein et c’est ça qu’il fallait analyser, c’est ce début de printemps qui était important de creuser. Cette chanson qu’on a faite, c’était ce qu’on avait compris du mouvement et on avait la volonté de faire une petite photographie de ce moment unique dans le temps. Puis, Nuit debout, c’est un peu notre mouvement aussi, je veux dire par là que notre musique milite dans ce sens depuis le début donc pour nous, c’était logique d’y être, c’était important de prendre part à cette manifestation populaire.

Question 9 :

Justement, qu’avez-vous pensé des élections présidentielles françaises qui ont suivi ?

Balik :

Comme beaucoup de personnes, je me suis vachement détaché en fait, j’ai eu beaucoup de désillusions sur la politique comme le dit la chanson du « 32 mars ». On a un sentiment de lassitude, d’impuissance et surtout, j’ai l’impression que le monde politique est trop éloigné du nôtre pour qu’on puisse réellement si rattacher. Alors oui, le paysage politique a explosé et les gros partis politiques se sont effondrés mais à quoi bon ? Je ne sais pas si c’est un bien ou un mal mais finalement, rien n’a réellement changé si ce n’est le nom sur les étiquettes. Ce sont les mêmes têtes et les mêmes personnes qui étaient au gouvernement avant ou qui étaient conseillers de l’ombre. Les cartes sont un peu rabattues mais on a remis les mêmes en fait, les mêmes idées, donc j’ai du mal à me raccrocher à la politique aujourd’hui et je mets plus ma confiance dans le milieu associatif, comme la fondation Abbé Pierre et les Restos du Cœur. Alors ce n’est pas de la grande politique mais lorsque je suis ces mouvements, j’ai l’impression de voir de vraies choses, des choses concrètes. Par exemple, quand je vois le cas de l’Aquarius et cette grande hypocrisie où tout le monde se renvoient la balle et où on nous explique droit dans les yeux que la loi ne peut accueillir des bateaux illégaux… Honnêtement, j’ai du mal à entendre ça et la politique n’a plus grand intérêt à mes yeux. C’est triste, ne serait-ce que pendant la dernière campagne, j’étais persuadé qu’il fallait voter et je commence à douter même de ça maintenant car ça devient tellement pitoyable que je ne sais même plus à qui donner une voix. Je préfère donc prendre du recul et m’investir dans le tissu associatif, j’ai l’impression de plus exister, de vraiment aider et d’avoir un impact directement.

Question 10 :

L’urgence écologique pour vous, ça représente quoi ?

Balik :

J’essaie de ne pas être trop pessimiste, mais je me force un peu car ce n’est pas la priorité si on regarde les politiques encore une fois quoi qu’ils en disent. On est dans un système qui va à l’inverse des priorités écologiques ; moi je ne crois pas au capitalisme écologique tel qu’il est présenté par les politiques soi-disant modernes, c’est une aberration. On ne peut pas être dans une logique capitaliste d’enrichissement et de croissance perpétuelle et en même temps aller dans le sens écologique, je crois que fondamentalement ça ne va pas ensemble. Donc moi, je croirai dans la volonté politique et écologique lorsqu’on aura vraiment marqué le pas du capitalisme et trouvé un autre intérêt que la croissance. En soi, la croissance indéfinie, ça n’a pas de sens. Dans un monde fini et déterminé, on ne peut pas croître et exploiter indéfiniment sans conséquences. Pour l’instant, le discours écologique politique, ce n’est que de la façade car on est toujours dans le même schéma de consommation, de marchandisations, de production qui détruit les ressources de la terre. Si ce n’est pas maintenant qu’on agit, on ne le fera jamais, on vit à crédit, on le sait et personne ne réagit, donc on essaye à notre échelle de vivre simplement et d’en parler dans nos chansons. Et puis, tous ces lanceurs d’alerte qui se retrouvent en prison pour avoir dénoncé cela ou autre chose, ça montre que la société est malade. Donc pour moi, au point de vue politique, il n’y a aucune volonté d’aller de l’avant et de changer.

Question 11 :

Un dernier mot pour la jeunesse et les générations futures ?

Balik :

Faites de votre mieux, essayez de faire mieux que vos aînés. Il y a des choses bien chez vos aînés et des choses moins bien. J’espère que les prochains sauront faire la part des choses et justement les classes politiques qui seront à la tête de tous les pays du monde dans 20-30 ans, et bien aujourd’hui, c’est vous et les générations suivantes qui ont aujourd’hui 10-15 ans, donc c’est aujourd’hui qu’ils se sensibilisent pour le jour où ils arriveront à avoir des responsabilités. Donc oui, faites de votre mieux pour avancer et faire avancer votre société dans le bon sens.

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TEYCHON Baptiste