La Palestine à Tourcoing ou la Beauté en exil.

                Depuis le 15 septembre 2018, l’Institut du monde arabe de Tourcoing présente sa deuxième exposition temporaire : Pour un musée en Palestine.  Des œuvres en provenance du monde entier font une halte à Tourcoing avant d’atteindre leur destination finale : Jérusalem-Est.

Un projet en construction depuis 2009

       Les vers de Mahmoud Darwich (1941-2008) résonnent : « La Palestine est belle, variée, riche en histoire. ». Les portraits du poète palestinien sont nombreux dans l’exposition pensée par son traducteur Elias Sanbar, l’artiste Ernest Pignon-Ernest et Jack Lang, président de l’Institut du monde arabe.

        C’est en 2009 que le projet commence à se dessiner. Inspirés par le « Musée de l’Exil » dénonçant l’apartheid en Afrique du Sud dans les années 80, les trois initiateurs ont pour objectif la création d’un « Musée d’art moderne et contemporain en Palestine ». Mais le projet rencontre une série d’obstacles, parmi lesquels la difficulté d’accès à un terrain libre à Jérusalem. C’est pourquoi, ce n’est que six ans plus tard, le 16 octobre 2015, que le partenariat est signé entre Jack Lang et Elias Sanbar.

Un « musée pour la Palestine » et non « de la Palestine »

         Elias Sanbar s’attache à cette distinction. En effet, le musée n’entend pas transmettre la culture palestinienne, ni traduire la question palestinienne. Bon nombre de musées ayant cette fonction existent déjà. Celui-ci fonctionne grâce à la coopération, la solidarité et surtout les dons d’artistes européens et arabes qui se sentent concernés par la création d’un musée national dans la capitale : Jérusalem-Est. Parmi eux, Jean-Luc Godard, qui a offert son dernier film Le Livre d’image (2018) à la collection du musée.

Voyage au cœur de l’exposition

             

unnamed
1- Portrait de Mahmoud Darwich, 2008, Dessin sur papier, Ernest Pignon-Ernest / 2 – Portrait de Yasser Arafat, 2004, Lithographie et dessin du papier, Ernest Pignon-Ernest

           La voix d’Elias Sanbar introduit l’exposition. Il parle d’un « lieu de beauté et d’esthétique » susceptible, à terme, de devenir un « lieu de réconciliation ». Le traducteur de Mahmoud Darwich nous dirige vers un portrait du poète situé à côté d’un second de Yasser Arafat (1929-2004), tous deux réalisés par Ernest Pignon-Ernest ; deux hommes qui ont consacré leur vie à la Palestine et aux Palestiniens.

 

Le photographe Bruno Fert était aussi l’invité de l’IMA-Tourcoing ce samedi 13 octobre.

Dans sa série de photographies intitulée Les Absents (2016), il s’intéresse à l’absence des réfugiés palestiniens en Israël. Quarante-neuf paysages, vestiges de villages palestiniens dépeuplés en 1948 sont photographiés : un vide qui témoigne d’une réalité glaçante.

Une touche d’espoir teintée de fraternité. Ainsi peut être décrite l’œuvre que Claude Viallat offre au musée. L’artiste a pris le soin de la diviser en deux. La partie ci-dessous reviendra au musée national de la Palestine, à Jérusalem-Est. L’autre partie, selon ses déclarations, s’installera en Israël.

unnamed-5
Claude VIALLAT
435a/2015
2015, Nïmes
Acrylique sur doublure de rideau

Entretien avec Elias Sanbar

Né à Haïfa en 1947, Elias Sanbar est un historien, poète, essayiste et traducteur palestinien. Sa famille s’installe au Liban dès la proclamation de l’Etat d’Israël (14 mai 1948). Depuis 2012, il est Ambassadeur, Délégué permanent de la Palestine auprès de l’UNESCO.

unnamed-6
Elias Sanbar à l’UNESCO, fr.unesco.org

Vous voulez situer le musée à Jérusalem-Est, ville actuellement occupée, quelles ont été les démarches pour mener à bien ce projet ?

Il n’y a pas de démarche. C’est une ville occupée. Il faut qu’elle soit libérée et elle deviendra à un moment donné la capitale de la Palestine. C’est normal qu’un musée national soit dans la capitale !

Avez-vous dû demander des autorisations pour organiser ce projet ?

Je ne demande pas d’autorisation à l’occupant. Je suis l’organisation palestinienne. Je suis l’ambassadeur de la Palestine à l’UNESCO, c’est une décision souveraine palestinienne et le musée sera dans la capitale.

Mahmoud Darwish a dit « Nous aussi nous aimons la vie quand nous en avons les moyens.» Est-ce que la création de ce musée et son implantation à Jérusalem-Est pourrait contribuer à donner, encore plus, les moyens aux Palestiniens d’ « aimer la vie » ?

D’abord, il faut être modeste et préciser que nous n’avons pas attendu le musée pour aimer la vie ! Donc c’est une chose permanente, constante.

Mais, c’est sûr qu’un musée comme celui-ci est un défi, une preuve que nous aimons la vie et qu’à un moment donné, nous savons que la vie sera plus forte que l’occupation et tout le cauchemar quotidien que nous voyons aujourd’hui.

Lors d’une interview sur France Culture, vous aviez parlé d’un musée « en exil » et non pas un musée « de l’exil ».

Pour le moment ce musée est exilé. Un musée de l’exil aurait permis de raconter l’exil, les camps de réfugiés et il faudra le faire ! Je ne suis pas en train de dire qu’il ne faut pas le faire, au contraire, il faudra le faire !

Mais, le musée dont nous parlons est fondamentalement un musée qui est aujourd’hui en exil parce qu’il n’est pas encore chez lui. Mais c’est un exil très temporaire. Il va repartir chez lui et sera dans la capitale.

Le musée pourrait-il être « un lieu de réconciliation » ?

Je pense que l’art peut être un lieu de réconciliation car c’est un lieu de vie. La guerre, les conflits sont des lieux de mort. Bien sûr, défendre une cause juste n’enlève rien à sa justesse. Mais, il est certain que la création artistique, le fait que des artistes se rencontrent peut devenir un lieu de réconciliation et donc un lieu de vie et de futur possible.

 

Anaïs CHETARA