Grande Rébellion Britannique : de la Monarchie à la République

             De 1653 à 1659, l’Angleterre se retrouve dépourvue de souverain. Ironie saumâtre, sachant qu’aujourd’hui, ce pays tire une fierté sans pareille à l’égard de la monarchie, symbole fort et source de rayonnement à travers le monde. La République du Commonwealth d’Angleterre est proclamée à la place. Quelles ont pu être les raisons de ce changement radical, qui s’est effectué au prix de trois guerres civiles sanglantes et d’un régicide ?

Qui est Charles I, un roi dont le pouvoir lui est tellement monté à la tête… qu’il finit par la perdre ?

Charles I est le fils de Jacques Ier, roi d’Angleterre, d’Irlande et d’Écosse (suite à l’union des deux couronnes en 1603) et petit-fils de Marie Stuart. Il n’était certes pas connu pour avoir hérité de l’éloquence de son père (Charles était en proie à un léger bégaiement) mais l’idéologie selon laquelle le roi serait directement désigné par Dieu pour gouverner est, par atavisme, bien ancrée en lui. Bien que de religion protestante, il se marie avec Henriette Marie de France, une fervente adepte du catholicisme, ce qui la rend derechef, très impopulaire auprès des sujets anglais.

Son règne houleux s’étend de 1625 à 1649 et Charles I l’entama, croulé sous les dettes que la guerre contre l’Espagne menée par son père engendra.

Dans le contexte du XVIIe siècle, il est important de souligner qu’une bonne partie de la population est marquée par la peste et la famine (due aux mauvaises récoltes).

Quant au roi, il est généralement entouré de son Conseil Privé qui l’épaule dans la gestion des affaires de politique étrangère, dans l’administration du gouvernement et les affaires de politique intérieure. Le Parlement (constitué de la chambre des lords et celles des communes) était également essentiel puisque ses membres devaient à la fois imposer les décisions royales aux communautés locales, veiller au bon respect des lois, mais également à l’inverse devoir représenter la volonté du peuple au souverain. Jusqu’au milieu du XVIIe siècle, le Parlement n’était pas perçu comme une opposition aux décisions du roi, mais bel et bien comme un organe complémentaire.

Il est ici utile de noter que le roi restait soumis aux lois anglaises et toute confiscation arbitraire de terres ou de biens de ses sujets était formellement prohibée.

La Pétition des Droits de 1628

Le coût des guerres contre les Espagnols et les Français qui perdurèrent, contraint Charles d’emprunter £260.000 pour combler un gouffre financier béant. La ferme opposition de 180 membres du Parlement concernant cet emprunt colossal enragea le monarque, qui les fit arrêter. Cette décision arbitraire déchaîna rapidement la colère du nouveau Parlement de 1628. Il fut convenu de lui accorder des subventions pour alléger ses dettes à la seule condition de son accord concernant la Pétition des Droits. Quatre libertés y furent présentées : celle contre les arrestations arbitraires, contre les taxes introduites sans le consentement du Parlement, contre la loi martiale progressivement instaurée dans ce climat de chaos et celle contre le logement autoritaire de l’armée chez les particuliers.

Charles I, au bord de la faillite, ne put que reconnaître cette pétition… Avant de la violer en collectant arbitrairement des taxes sur le tonnage et l’appontage. Après moult protestations des membres du Parlement lorsque celui-ci devait être convoqué, le roi décida de s’en débarrasser et de le dissoudre sans ménagement en 1629.

Court et Long Parlement (1640-1653)

Après des traités de paix onéreux (£2 millions) conclus avec l’Espagne et la France, Charles I se complut à gouverner seul de 1629 à 1640, années pendant lesquelles le Parlement n’a jamais été réuni.

Finalement convoqué pour couvrir le coût d’une campagne militaire en Ecosse, ce premier Parlement s’insurgea contre « onze années de tyrannie », le roi étouffa alors les plaintes avec sa dissolution en moins d’un mois. On parle de Parlement Court. Le Long Parlement, lui, siégea de 1640 à 1653. John Pym fut le meneur d’un mouvement de protestations né dans la chambre des Communes ; il voulait limiter l’autorité constitutionnelle du roi afin de se protéger (et éviter des dissolutions impromptues à répétition). De plus, il exigeait la défense de la propriété privée contre l’arbitraire fiscal du roi ainsi que des mesures concernant l’Église, alors profondément réformée par William Laud.

Quand la religion se mêle à la politique.

William Laud, désigné archevêque de Cantorbéry (chef de l’Eglise, après le roi) en 1633, aspirait à une autorité du clergé plus importante et à punir toute personne refusant de payer les taxes pour financer la construction d’églises. La complaisance de Charles I à l’égard de ce puritanisme provoqua l’ire de ses sujets. 

Laud imposa l’autorité de l’Eglise anglicane en Irlande et en Écosse, alors que ce dernier pays s’était plutôt tourné vers un protestantisme réformé (le Calvinisme). Le projet de Laud se révéla être une catastrophe totale et engendra des révoltes comme celle de la cathédrale St Giles d’Édimbourg en 1637. D’abord soutenu par Charles I avec l’envoi de troupes catholiques en renfort, le roi préféra négocier avec les Ecossais devant leur détermination farouche.

Le Parlement Long se révéla suspicieux à l’égard du monarque et de Laud (qu’il fit emprisonner en 1640 avant de l’exécuter cinq ans plus tard). Il força Charles I à accepter en 1641 l’Acte Triennal qui stipule non seulement la convocation du Parlement au moins tous les trois ans, mais également l’interdiction de dissoudre celui-ci. 

La même année, La Grande Remontrance visait à interdire aux évêques le droit de voter au Parlement ainsi que l’abolition de tout abus perpétré. Ce texte était une prise de position radicale à l’encontre du pouvoir royal. Un clivage se créa par la suite à l’intérieur même du Parlement entre parlementaires et royalistes.

En 1642, par le biais des Dix-neuf Propositions présentées au roi, John Pym voulut transférer la gestion des milices (tâche relevant de la couronne) au Parlement, pouvoir désigner les conseillers de roi et procéder à une autre réforme religieuse. Pour réaffirmer son pouvoir devant tant de prises d’opposition, Charles I ordonna l’arrestation de cinq membres de la chambre des Communes, qui réussirent à prendre la poudre d’escampette à temps. N’ayant pas d’autre choix que de mettre sa femme catholique à l’abri de représailles dans ce climat religieux fort hostile, le roi s’enfuit de Londres. Le Parlement Long en profita donc pour légiférer par ordonnance et réussit ainsi à obtenir le contrôle de la force militaire.

  Guerres Civiles, retour sur des années de conflits confus et meurtriers en Irlande, Écosse et Angleterre (1642-1651)

La révolution britannique débute avec la Première Guerre Civile (1642-1646) opposant les royalistes dits Cavaliers, soutenant le Charles I, aux parlementaires dits les Têtes Rondes, dirigés par un membre du Long Parlement, Oliver Cromwell. Précisons que la majorité du pays resta neutre face au conflit.

Il est important de noter que des guerres civiles en Irlande et en Écosse éclatèrent à cette même période, que l’on surnomma donc la guerre des Trois Royaumes. La guerre en Irlande confronta les catholiques et les protestants, les premiers exigeaient que Charles I leur garantisse la liberté de culte et la dévolution des pouvoirs des institutions irlandaises. Cependant, Oliver Cromwell usa d’une violence terrible pour réprimer cette guerre et conquérir le pays en écrasant les élites catholiques. On dit même que le commandant, sans pitié, prévoyait leur déportation et la redistribution de leurs terres aux protestants anglais.

Deux batailles furent particulièrement meurtrières et décisives lors de cette première guerre. Il y eut d’abord Marston Moor en 1644 qui se solda par une écrasante victoire des parlementaires ainsi que de la prise de la ville de York. En 1645, avec la Nouvelle Armée Idéale réputée pour son puritanisme, le commandant, Thomas Fairfax, et Oliver Cromwell terrassèrent une nouvelle fois les royalistes lors de la fameuse bataille de Naseby. Charles I fut alors contraint de se rendre en 1646.

Peu après, des nouvelles tensions au sein du Parlement émergèrent entre presbytériens et indépendants. Charles I profita habilement des discordes pour endosser le rôle de victime d’une tyrannie qui avait changé de camp – de royale, elle devint parlementaire. Denzil Holl, membre du Parlement, décida qu’il était temps de dissoudre une grande partie de l’armée en 1647, et ce malgré les vives protestations de Cromwell, voulant s’assurer des négociations avec le roi avant d’agir.

La même année, l’Accord du peuple exigea plusieurs réformes : un Parlement avec une représentation plus équitable et qui serait renouvelé tous les deux ans sur la base d’élections populaires (mais pas jusqu’au suffrage universel en excluant les petites gens) et ainsi une liberté de conscience (mais excluant les catholiques).

Thomas Hobbes pensa que Cromwell « gardait la restauration du roi en réserve contre le Parlement ; lorsqu’il eut le Parlement dans sa poche, il n’eut plus besoin du roi, qui le dérangeait plutôt qu’autre chose ».

Charles I finit par négocier le soutien des Ecossais à son égard contre la promesse d’instaurer la confession presbytérienne. S’enclenche alors la Deuxième Guerre Civile (de 1648 à 1649), qui se solda par la décapitation du roi Charles I à l’intérieur de son propre palais. Le roi était reconnu coupable de haute trahison et fut jugé par la plus haute juridiction de l’époque, la Haute Cour de Justice.

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Charles I

 

Le Commonwealth d’Angleterre et le Protectorat (1649-1659)

Son exécution brutale déchaîna les mœurs, notamment dans le reste du continent européen, mais surtout à l’intérieur même du pays. Le régicide était le péché ultime et impardonnable pour les institutions de l’époque.

La république du Commonwealth fut néanmoins déclarée en mai 1649, abolissant ainsi la monarchie et la chambre des Lords du Parlement et déposa le Parlement Long. Le pouvoir politique se concentra désormais au sein du Conseil d’état composé du Parlement Croupion (à majorité conservative) et de l’armée (devenue partie intégrante du gouvernement).  

Quant au fils de Charles I, il avait fui l’atmosphère révolutionnaire en Écosse et reçut le soutien de royalistes qui souhaitèrent le voir sur le trône. Il fut ainsi couronné à Scone en janvier 1651. Mais pour éviter que ce nouveau couronnement compromette ses plans, Cromwell prit les devants et remporta la bataille de Worcester, dernière de la Troisième Guerre Civile (1649-1651). Charles II, vaincu, dut alors s’exiler en France pour se mettre à l’abri.

Le Commonwealth était une puissance militaire crainte par ses voisins au vu de ses victoires en Irlande et en Écosse. Cependant, les affaires de politique intérieure l’empêchèrent de prospérer. En effet, le Parlement Croupion ne parvint pas à s’accorder sur les limites de la liberté de culte (outre le protestantisme). Cromwell le dissout donc en 1653 pour le remplacer par une assemblée constituée de commandants protestants issus de l’armée : le Parlement de Barebone… qui connut le même sort cinq mois plus tard. Les tensions internes se révélèrent trop importantes ; les Républicains aspirèrent à un gouvernement calqué sur le modèle de la Rome Antique, idée fortement discréditée par le reste des Réformateurs qui souhaitaient bâtir un nouveau modèle.

Cet échec mena à la création de la Première Constitution Britannique du Commonwealth, l’Instrument of Government proposée par John Lambert en 1653. Elle confère ainsi le pouvoir exécutif au Lord Protecteur, qui n’est autre qu’Oliver Cromwell en le nommant à vie. C’est le début du Protectorat, qui accentua le penchant autoritaire du régime.

Étonnement, une certaine tolérance religieuse se développa sous le gouvernement de Cromwell. Les adeptes des différentes branches du protestantisme pouvaient se réunir librement, et les Juifs, expulsés au XIIème siècle, furent autorisés à revenir sur le territoire. Malgré son aversion profonde envers les catholiques, il fit en sorte qu’ils soient moins persécutés.

Toutefois, cette tolérance était loin d’être totale : son puritanisme lui fit interdire les pièces de théâtre, car jugées immorales pendant près de vingt ans et il imposa le puritanisme dans les codes sociaux jusque dans la vie sexuelle.

Cromwell s’éteignit en 1658 et son fils Richard reprit le flambeau, malgré son manque total de compétences militaire et politique. Richard Cromwell, ne pouvant plus assumer dignement les responsabilités que son père lui a léguées, finit par renoncer à ses fonctions en 1659.

Le Parlement Croupion fut alors de nouveau convoqué et se retrouva malgré lui, rapidement incapable de gouverner (encore une fois !) sans le soutien financier et militaire de l’armée.

Cet immense chaos politique et confusion sempiternelle s’acheva finalement lors de la restauration de Charles II au trône d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande.

 

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Oliver Cromwell

La révolution britannique trouve son écho sous la plume de Christopher Hill, grand auteur de l’après-guerre : « Schématiquement, on peut dire qu’il exista deux révolutions dans l’Angleterre du milieu du XVIIe siècle. La première, celle qui réussit, établit les droits sacrés de la propriété (abolition des tenures féodales, disparition des impôts arbitraires), donna le pouvoir politique aux possédants (souveraineté du Parlement et du droit commun, abolition de la juridiction ecclésiastique) […]. La seconde fut la révolution qui n’eut jamais lieu, elle aurait pu instaurer la propriété collective et une démocratie beaucoup plus large dans le domaine des institutions juridiques et politiques, effectuer la séparation de l’Église et de l’État et rejeter l’éthique protestante. »

Océane Guyard