Le Brexit risque-t-il de raviver les tensions entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord ? Les origines du conflit 1/2

Parmi les enjeux du Brexit qui ne cessent de diviser la population britannique, la question de l’Irlande du Nord et de la République d’Irlande semble particulièrement épineuse. Quelle mesure appliquer suivant le modèle adopté ? A peine remis après un siècle de lutte armée et idéologique, le pays doit-il craindre l’apparition de nouvelles tensions ? Afin de mieux comprendre la situation, cette question sera traitée en deux articles : le premier sera dédié à l’histoire des conflits et à leurs causes tandis que la question du Brexit et de ses conséquences sera éclaircie dans le second.

Les Plantations pour coloniser l’Irlande

Depuis le XIIème siècle, les Anglais ont cherché à conquérir l’Irlande, poussés par différentes motivations.

La première était la proximité de deux territoires. Elle impliquait un risque d’invasion par des nations ennemies des Anglais (comme l’Espagne) en utilisant l’Irlande comme base géographique stratégique pour y constituer une armée catholique.

Vient ensuite la volonté de civiliser le peuple irlandais dont la langue gaélique et les traditions furent méprisées et rejetées (c’est le début de l’introduction de la langue, des lois et des vêtements anglais). La création d’un marché économique juteux en exploitant les richesses irlandaises ainsi que la conversion religieuse au protestantisme dans ce pays catholique représentèrent des enjeux cruciaux.

La politique de plantations débute au XVIème siècle sous le règne d’Henri VIII et s’étend jusqu’au XVIIème siècle, sous Oliver Cromwell.

La colonisation s’effectua au nord-est du pays, dans la province d’Ulster. Ce principe consistait à “implanter” des familles anglaises pour qu’elles puissent se développer et prospérer. On distingue les plantations exemplaires, dont le but est d’influencer le mode de vie des paysans irlandais, des plantations punitives, plus brutales, sur les terres irlandaises confisquées par la couronne britannique.

Face à ce système de colonisation efficace et moins chère que les guerres, l’animosité gagna les Irlandais délogés et forcés de s’exiler dans des régions plus pauvres. De violentes effusions de sang ne tardèrent pas à éclater dans les deux camps pendant cette période.

Le projet Home Rule

En 1801, L’Irlande se lie officiellement avec la Grande Bretagne (constituée de l’Angleterre et de l’Ecosse) par l’Acte d’Union. A cette époque, les Parlements irlandais et britannique, où le texte fut voté, interdisaient le vote aux catholiques (soit près de 95% de la population). Ces derniers étaient souvent cibles de discriminations par les protestants. Le texte comprenait entre autres la création d’une Eglise protestante ainsi que l’abolition du Parlement irlandais. Les intérêts du pays devaient être désormais représentés au sein du Parlement de Westminster, à Londres.

Des tensions émergèrent et la volonté du projet Home Rule conquit de plus en plus d’Irlandais. Ce texte aspirait à une certaine émancipation de la tutelle britannique avec la création d’un Parlement à Dublin et la délégation de la gestion des lois et des pouvoirs administratifs, en continuant toutefois de reconnaître la couronne anglaise comme chef d’Etat. Le projet de loi fut rejeté en 1886 et en 1893 par le gouvernement britannique avant d’être adopté en 1914 pour étouffer la progression nationaliste irlandaise.

Mais le projet Home Rule fut finalement mal accueilli dans l’ensemble du pays et deux milices armées aux idéologies radicalement opposées se distinguèrent ; l’Ulster Volunteer Force (majoritairement des colons anglais, présents dans le nord du pays suite aux Plantations et refusant cette émancipation) et les Irish Volunteers (désirant une indépendance totale). Dans un tel climat conflictuel, l’application du texte se voit repoussée après la Première Guerre mondiale, en 1918.

Cependant, un événement majeur dans l’Histoire de l’île va éclater en 1916 et ainsi compromettre le projet : l’insurrection de Pâques.

Pendant une semaine, des partisans des Irish Volunteers s’emparèrent de Dublin et proclamèrent la République Irlandaise. Ce soulèvement, souhaitant se débarrasser des Anglais d’Irlande, fut sévèrement réprimé par l’armée britannique qui exécuta les meneurs. Ces derniers devinrent des martyrs et rallièrent une partie de la population à la cause républicaine.

Le projet Home Rule est abandonné : l’idée d’une autonomie interne a échoué à mettre les insulaires d’accord entre eux et n’a réussi qu’à aggraver les tensions au lieu de les apaiser…

La Guerre d’indépendance de 1919 à 1921 et la Partition de l’Irlande

Les hostilités entre la couronne britannique et l’Irlande empirèrent lors des élections de 1918 : la victoire du Sinn Fein est contestée par Londres. Ce parti nationaliste se voit refuser de constituer un Parlement et cet ultime affront est un précurseur de la guerre d’Indépendance.

Cette guerre débute en 1919 lorsque le Sinn Fein décide alors de former un Parlement en 1919 : le Dáil Éireann. Ce dernier, jugé illégal par le gouvernement britannique, prône la lutte armée et se sert de l’Armée République Irlandaise (IRA) pour parvenir à ses fins. S’ensuivirent alors d’innombrables attaques et ripostes toutes aussi violentes les unes que les autres de la part de l’IRA et de l’armée britannique (tel que le Bloody Sunday de 1920), femmes et enfants ne furent pas épargnés.

Ces luttes armées sont très onéreuses et l’Irlande comme l’Angleterre peinent à subvenir aux dépenses colossales. Le dirigeant de l’IRA, Michael Collins, et Arthur Griffith entament donc des négociations avec le gouvernement britannique.

Ces derniers s’accordent sur un partitionnement de l’Irlande (six comtés de la province d’Ulster, riches et protestants, revinrent aux britanniques et le Sud du pays, aux Irlandais), sur la création d’un État libre d’Irlande sous statut de dominion, sur le retrait des forces britanniques et enfin sur un serment d’allégeance à la couronne britannique par le Dáil Éireann.

Ratifié en 1921, ce Traité de Londres mit un terme à la guerre d’Indépendance, mais engendra de profondes discordes au sein de l’Etat libre d’Irlande.

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L’Irlande après la Partition de 1921

La Guerre civile de 1922-1924

Suite à la Partition de l’Irlande, des divisions apparaissent au sein même du Parlement Dáil Éireann qui mènent à la Guerre civile de 1922-1924.

Les anti-traité réclament une République totale dans un pays unifié. Leur meneur, Eamon de Valera, voulut étendre l’influence de ses idées et appuyer ses actions en voulant prendre les commandes de l’IRA, alors dirigée par les pro-traité Arthur Griffith et Michael Collins. Un clivage se crée au sein même de l’IRA entre anti-traité et pro-traité, avant que ces derniers ne finissent par quitter leur rang pour s’enrôler auprès de l’Armée Nationale d’Irlande (INA), supervisée par Michael Collins. Devant la tournure des événements, le gouvernement de Londres intime à l’Etat libre d’Irlande de maîtriser au plus vite la situation et apporte son aide à l’INA en l’approvisionnant d’armes. L’IRA est ainsi défaite au prix de plusieurs affronts meurtriers (près de 4 000 victimes dont Michael Collins et 12 000 membres de l’IRA fait prisonniers). En 1924, Eamon de Valera rend finalement les armes.

La proclamation de la République d’Irlande

Le remplaçant de Michael Collins, William Cosgrave, remporta les élections d’après-guerre de 1923 où son parti dirigea le pays jusqu’aux élections de 1932, gagnées par le parti nationaliste Fianna Fáil fondé en 1926 par Eamon de Valera. Ce dernier est donc promu au rang de taoiseach (équivalent de premier ministre).

De Valera réussit à abolir le serment d’allégeance du pays envers l’Angleterre en 1933. Puis en 1937, il réussit par le biais d’un référendum à renommer le pays en “Irlande” ou “Eire”, enterrant ainsi l’appellation d’Etat libre d’Irlande. Il créa également une nouvelle constitution Républicaine, qui établit la souveraineté du pays, ainsi que son indépendance démocratique, s’émancipant de plus en plus de la tutelle anglaise.

Le nationaliste mena des négociations cruciales avec le premier ministre anglais Neville Chamberlain, dont l’enjeu était d’éviter de servir de base militaire pour l’Angleterre pendant la Seconde Guerre mondiale, ainsi que de rester neutre et protégée durant le conflit.

En 1948, la République d’Irlande fut proclamée dans le sud du pays, se débarrassant de toute attache avec l’Angleterre, et les relations furent désormais menées d’égal à égal.

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Eamon de Valera, président du pays de 1959 à 1973, symbole incontournable du nationalisme irlandais.

La situation en Irlande du Nord va alors s’envenimer et être proie à de terribles conflits et attentats qui déchireront le pays entier, le plongeant dans près de trente ans de lutte armée. Si cette escalade de violence trouve ses racines dans les inégalités et persécutions que subissent les catholiques au quotidien, le conflit d’origine religieuse va se transformer en un véritable combat politique.  

 

Océane Guyard