Les mouvements sociaux afro-américains à la fin de la ségrégation

Contexte historique :

À la fin de la guerre de Sécession en 1865, l’abolition de l’esclavage est déclarée ; avec le 13ème amendement de la Constitution, 4 millions de personnes noires sont donc affranchies. Durant 15 ans, elles participent de façon active à la vie politique, accèdent à la citoyenneté américaine, votent et peuvent se faire élire. En 1875, le Congrès impose la loi dite « les droits civiques », le Civil Rights Act garantissant l’égalité des droits pour les personnes de couleur, notamment pour les anciens esclaves du Sud, mais cette loi est déclarée inconstitutionnelle en 1883 par la Cour Suprême.

Les Etats du Sud, vaincus à la guerre, sont presque immédiatement entrés en résistance : ils ont promulgué des lois distinguant les citoyens en fonction de leur identité ethnique : les lois Jim CROW. À l’origine, le prénom Jim Crow vient de la chanson interprétée par Thomas Dartmouth Rice en 1828 « Daddy Jim Crow Rice » et son personnage, peu flatteur, représente un vieil esclave noir, estropié et déformé, vêtu d’un pantalon rapiécé, d’un chapeau à larges bords porté de travers et de chaussures délacées aux semelles trouées.

La ségrégation raciale est donc autorisée en 1896 aux Etats-Unis par la Cour Suprême. Jusqu’en 1960, les noirs sont séparés des blancs et chaque communauté se développe de manière séparée. De profondes inégalités ont lieu, les personnes de couleur sont privées de nombreux droits. Les problèmes qui persistent pendant cette période sont les discriminations à l’embauche (jusqu’en 1965 avec la discrimination positive), à l’accès au logement (jusqu’en 1968 avec le Fair Housing Act), à l’accès aux universités, le non-droit aux mariages mixtes (jusqu’en 1967 avec l’arrêt Loving v. Virginia) et le non-droit au vote qui est le combat le plus dur et la principale revendication des mouvements civiques (jusqu’au 6 Août 1965 avec l’adoption du Voting Rights Act).

Durant ces années de ségrégation, un climat de terreur était entretenu par des organisations suprématistes blanches telle que le Ku Klux Klan (KKK) qui multipliaient les lynchages et rendaient la vie impossible aux personnes de couleur. Les membres du KKK brûlaient leurs églises et les assassinaient. En parallèle à ces mouvements suprémacistes incitant à la haine, de nombreux actes ont été commis impunément ; parmi eux, on compte le viol par sept hommes blancs de Recy Taylor, une jeune afro-américaine en 1944 et le meurtre d’Emmett Till en 1955 lorsque celui-ci n’avait que 14 ans. Pour lutter contre ce lynchage quasi omniprésent, des personnes noires décident de s’imposer en créant des mouvements sociaux.

Institutionnalisation de ces mouvements :

Pour lutter contre la ségrégation, beaucoup de groupes sociaux ont été créés par des figures de la population afro-américaine (groupes religieux, étudiants, pacifiques…). Ces mouvements ont pris de l’ampleur en proposant des idées révolutionnaires garantissant l’égalité et l’équité entre les populations noire et blanche.

L’une des premières organisations à avoir fait avancer la cause noire a été le Southern Christian Leadership Conference (SCLC) fondée par Martin Luther King en 1957. C’est une organisation du Sud des Etats-Unis, elle est donc entourée d’une population qui prône majoritairement la suprématie blanche. L’organisation a connu un grand succès lors du boycott des bus Montgomery. Elle a joué un rôle primordial dans les années 1960 : elle se déclare officiellement comme une organisation des droits civiques, prône la désobéissance civile pour la justice et défend ses idées de manière non-violente. Les manifestations de l’organisation se caractérisent par des protestations pacifiques dans les églises américaines. Cependant le SCLC s’est vite fait concurrencer par le Black Panther Party (BPP) qui plaisait à un plus grand nombre de la population.

En effet, le BPP créé en Californie le 15 septembre 1966 par Bobby Seale et Huey P. Newton soutenait une idéologie plus efficace pour obtenir l’égalité des droits civiques. Ce mouvement américain d’extrême gauche qui se déclarait communiste en période de Guerre froide prônait le nationalisme noir, l’antiracisme, l’antifascisme et l’anti-impérialisme. Le BPP reprenait la stratégie de la lutte non-violente de Martin Luther King en s’opposant par exemple aux violences policières. Pourtant, ce mouvement soutient également les idées suprématistes de Malcolm X assassiné en 1965. Le mouvement a instauré un programme en 10 points qu’ils souhaitaient voir devenir un programme politique. Le BPP qui a poussé la jeunesse à se radicaliser à l’extrême gauche grâce à son opposition à la guerre du Vietnam (et aussi grâce à la montée de pacifisme), a aussi été un mouvement paradoxal : Les Black Panthers s’opposait à la non-violence mais soutenait le port d’armes et protestait contre le Mulford Act (loi qui proposait d’empêcher le port d’armes en Californie).

Panthères manifestant devant un monument pour la justice du peuple. 
Source : The Huffington Post.

Ce parti attirait beaucoup de personnes en raison de ses moyens d’actions directs et des nombreux services gratuits accordés à la population : récoltes de vêtements et de nourriture, cours d’économie, de politique, d’autodéfense et de premiers soins mais aussi et surtout des cliniques médicales permettant un programme de soins ambulatoires d’urgence, des mesures de réhabilitation à l’alcoolisme et à la toxicomanie, des vaccinations, le dépistage de la drépanocytose (permettant à 500 000 afro-américains d’en bénéficier), et autres soins de base. Ces cliniques avaient également besoin d’un cadre politique d’analyse concernant les discriminations en matière de santé.

Événements historiques :

Le boycott des bus Montgomery a été le premier évènement à faire avancer la déségrégation. Ce boycott a été décidé lorsque Rosa Parks a refusé de céder sa place à une personne blanche dans un autobus le 1er décembre 1955 à Montgomery (Alabama), ville du Sud et ségrégationniste. Rosa Parks a été poursuivie en justice pour cet acte et a eu recours à deux avocats, Clifford Durr (avocat blanc soutenant les droits civiques) et E.D Nixon (avocat et défenseur noir de la cause des droits civiques). Ce fut E.D Nixon qui lança l’évènement et invita la population noire à boycotter les bus à partir du 5 décembre 1955, jour du procès de Rosa Parks. Jo Ann Robinson (professeur d’anglais et présidente du Conseil Politique des Femmes à Montgomery) informe la population afro-américaine de la ville du boycott des bus à l’aide de ses élèves. Très vite, la population afro-américaine s’est sentie concernée et s’est mobilisée pour la cause en se déplaçant à pied ou en empruntant un autre moyen de transport. Le boycott dura environ un an, jusqu’au 13 novembre 1956 où la Cour Suprême déclara l’illégalité des lois ségrégationnistes de Montgomery.

Les premiers moyens d’actions sont principalement pacifiques, comme les Sit-ins initiés par 4 étudiants (Joseph McNeil, Franklin McCain, Ezell Blair Jr. et David Richmond) ayant débuté le 1er février 1960. Leur plan est de s’inspirer de la politique de la non-violence en occupant les sièges au comptoir du magasin local Woolworth et en refusant de s’en aller lorsque les gérants refusent de les servir. Beaucoup d’étudiants se sentant de plus en plus concernés rejoignent le mouvement, notamment les étudiantes de l’université de Bennett College. Ils répètent ce procédé chaque jour pendant environ 6 mois pour faire pression. Le but de mettre fin à la ségrégation par ce moyen n’a pas été suffisant mais en revanche, il a contribué à augmenter considérablement les moyens d’actions. L’action a pris une telle ampleur que rapidement le nom des « Greensboro Four » est attribué à ses auteurs.

Photo des 4 étudiants ayant créé les sit-ins. Source : International civil rights center and museum.


La forme de lutte la plus utilisée contre la ségrégation a été la manifestation. Deux d’entre elles ont été cruciales pour mettre définitivement un terme à la ségrégation. La première s’agit des marches de Selma (Alabama). Cette manifestation pacifique a été mise en place dans le but d’obtenir le droit de vote pour les afro-américains dans l’Etat du Sud. Durant celle-ci, le militant Jimmie Lee Jackson fut abattu par un policier. Amelia Boyton Robinson et son mari, militants des droits civiques, organisent trois marches en mars 1965 entre Selma et Montgomery en faveur du droit de vote des Noirs. L’évènement a reçu le soutien de figures emblématiques du mouvement des droits civiques telles que Martin Luther King. La première marche nommée le « Bloody Sunday » (dimanche sanglant), a eu lieu le 7 mars 1965. Elle a mobilisé plus de 600 manifestants qui se sont fait attaquer par la police locale avec leurs matraques et leur gaz lacrymogène. La marche a fait 70 blessés. Lors de cette première marche, l’organisatrice de l’évènement Amelia Boyton Robinson a été blessée par les policiers au point de tombée au sol, inconsciente sur le pont d’Edmund-Pettus. La presse nationale a publié des photos de cet acte inédit dans tout le pays.

Image de Boyton Robinson inconsciente lors du Bloody Sunday. Source : CNN.


La deuxième manifestation est celle de la marche sur Washington pour l’emploi et la liberté. Cette marche politique a eu lieu le 28 Août 1963 à Washington DC et a été organisée par les leaders et défenseurs importants d’un groupe des droits civiques, de syndicats et d’organisations religieuses. Elle a été menée de manière non-violente dans le but de favoriser l’emploi et défendre les droits des afro-américains. Il y a eu entre 200 000 et 300 000 participants dont 80% d’afro-américains et 20% de citoyens appartenant à d’autres groupes ethniques. C’est lors de cette marche que Martin Luther King a tenu son très célèbre discours « I have a dream » devant le Lincoln Memorial, symbole de l’abolitionnisme. Ce mouvement de masse a également eu une dimension artistique du fait des quelques artistes qui ont participé à l’évènement. Les artistes y ayant participé ont eu une influence plus grande et ont ainsi rendu l’évènement plus médiatique. Bob Dylan, présent lors de la marche, a interprété Only a Pawn in their Games, une chanson qui porte sur la haine raciale dans les Etats du Sud. Cette manifestation a été d’une grande importance puisqu’elle a permis l’adoption du Civil Rights Act en 1964.

Image de Martin Luther King après avoir prononcé son discours « I have a dream ».  
Source : domaine publique.


Sabrine Ben Mansour