Nicolas Mathieu : qui est l’auteur du Goncourt 2018 ?

Le 7 novembre dernier, Nicolas Mathieu a reçu le prix Goncourt 2018 pour son roman Leurs enfants après eux. Déjà auteur d’Aux Animaux la Guerre (2014) qui a fait l’objet d’une adaptation pour la télévision en 2018, Nicolas Mathieu vient réellement de se faire un nom dans la littérature française. Mais qui est cet auteur que l’on a vu sur tous les plateaux de télévision et entendu dans toutes les émissions de radio ? Pourquoi son roman a-t-il reçu le Goncourt, prix littéraire français le plus prestigieux à ce jour ?

Né en 1978 à Épinal dans les Vosges, Nicolas Mathieu porte d’emblée un bagage social qui lui pèsera lourd. Le Grand-Est est aujourd’hui une région en difficulté. Au deuxième trimestre 2018, elle comptabilise un chômage de 8,6%. Mais il n’en a pas toujours été ainsi, et la Lorraine était autrefois une région de presque plein emploi, notamment grâce aux industries textile et métallurgique pendant les Trente Glorieuses. À la fin des années 1980, les industries s’essoufflent, la mondialisation et les délocalisations prennent un essor grandissant et les hauts fourneaux lorrains s’éteignent peu à peu, laissant des milliers de personnes sans emploi et de nombreux jeunes sans avenir. C’est cette situation que Nicolas Mathieu nous décrit dans son livre Leurs enfants après eux. Ayant grandi en Lorraine dans les années 1990, l’auteur connait parfaitement son sujet et il a pour ambition de rendre ce qu’il a connu et observé de la manière la plus juste possible. Leurs enfants après eux dépeint donc cette France « d’en bas », celle du chômage et de la misère sociale. À travers les vies de plusieurs adolescents et sur plusieurs étés, 1992, 1994, 1996 et 1998, Nicolas Mathieu nous raconte comment ces jeunes veulent sortir de la situation sociale dans laquelle ils sont, et nous montre que c’est impossible. Finalement, ils connaissent la même vie d’échecs que leurs parents.

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Lors d’une rencontre avec les étudiants de l’Université Jean Moulin Lyon III, le 26 novembre, Nicolas Mathieu a expliqué qu’ « écrire, c’est aussi faire la guerre à la vie » et l’auteur a « des coups à rendre » au monde actuel dont il ne parvient pas à se satisfaire. L’écriture de Mathieu est toute à la fois incisive, calme et coléreuse. Il arrive à nous transmettre tous ces ressentiments contre la société actuelle, notamment grâce à la diversité de registre de langue qu’il utilise : dans la peau de ses personnages, le langage est familier, vulgaire mais réel, et quand il décrit les interactions sociales ou les paysages meurtris de cette vallée à l’arrêt, Mathieu utilise une langue beaucoup plus soutenue qui amène un équilibre dans le récit et apaise les passages de colère de ces personnages. Par ailleurs, une notion très forte se trouve au cœur de ce roman à succès : la découverte. C’est la découverte de soi grâce à la découverte de l’autre. Anthony tombe amoureux d’une jeune fille, Stéphanie, malheureusement inaccessible pour lui car elle fait partie d’un milieu plus aisé. Anthony n’a d’abord pas conscience de la distance qui les sépare, puis réalise le fossé social entre eux. Celui-ci lui renvoie sa propre image et le rend conscient de sa situation. En la désirant, Anthony se découvre. Il découvre ses goûts, ses pulsions, ses rêves, ses ambitions. Il découvre aussi qu’un autre monde peut l’attendre, un monde de la réussite et il désire ardemment s’y créer une place. Mais le roman traite aussi de la reproduction sociale théorisée par Pierre Bourdieu : ce mécanisme qui fait qu’un enfant a toujours une plus forte chance de suivre le chemin de vie de ses parents que de s’en éloigner. La reproduction sociale, c’est quand un fils de cadre devient cadre à son tour, ou qu’un fils d’ouvrier devient également ouvrier. Un vaste sujet qui ouvre à débat et qui pose des questions politiques au sein même de la République. L’éducation permet-elle réellement l’égalité des chances ou est-ce un idéal impossible à réaliser ?

Le Goncourt de cette année est donc un roman extrêmement social qui décrit une France que l’on tait, dont on a honte peut-être, et qu’on connait finalement mal tout en sachant qu’elle existe et qu’elle souffre. Nicolas Mathieu, par son souci du réel et du vrai, a réussi à rendre visible cette société alors que la littérature avait tendance à la minimiser ou à la caricaturer. Loin de cette littérature française d’aujourd’hui où les auteurs se racontent, Mathieu parvient à nous faire comprendre que l’important est de raconter les autres et que l’écriture a un but plus noble que le simple récit de soi. Déjà gagnant du Goncourt, le roman est aussi en lice pour de nombreux autres prix littéraires : le prix du roman des étudiants, le Goncourt des Lycéens, le Choix de la Pologne, de la Suisse, de l’Orient, de la Belgique et de la Roumanie. Une aventure littéraire à suivre…

Ludivine PASCUAL