La renaissance du bouddhisme en Inde

Renaissance ? effectivement. Si l’Inde est le foyer des quatre grandes religions dharmiques (hindouïsme, bouddhisme, sikhisme et jaïnisme), le bouddhisme y avait presque disparu pendant plusieurs siècles. Exporté en Asie du Sud-est et au Sri Lanka sous la forme theravada (petit-véhicule), mahayana (grand-véhicule) en Chine, en Corée, au Japon et au Viêtnam, et vajrayana (véhicule adamanté) au Tibet, en Mongolie, en Bouriatie et en Kalmoukie, le bouddhisme a existé en Inde du -Ve siècle jusqu’au XIIIe siècle ; il renaît peu à peu de ses cendres depuis la fin du XIXe siècle dans le pays qui l’a vu naître.

Un long déclin

On date la vie du Bouddha historique au Ve siècle avant Jésus de Nazareth ; à cette époque, de grands mouvements religieux remettent en question l’omnipotence des brahmanes hindous et le système de caste (le jaïnisme est un autre de ces mouvements). Directement après la mort de Siddharta Gautama, la communauté des fidèles (sangha) centrée sur le Gange s’agrandit timidement avant l’impulsion du roi Ashoka (IIIe siècle avant Jésus Christ) qui envoie des disciples hors d’Inde. Ainsi, le bouddhisme s’implante au Sri Lanka (qui devient un grand centre religieux), en Birmanie, en Afghanistan avant de s’étendre encore plus loin. À la chute de la dynastie Maurya en -187, l’hindouïsme orthodoxe se confronte au bouddhisme et des violences apparaissent (on dénombre des massacres de bouddhistes sous la dynastie Shunga 187-78 av. J.C.). De nouvelles communautés bouddhistes se forment dans le centre et le sud-est de l’Inde, ainsi qu’au Rajasthan et plusieurs courants de l’hindouïsme reconnaissent le Bouddha comme un des avatars de Vishnou à la place de Balarama, ce syncrétisme permettant donc une paix relative entre les communautés.

Le déclin a été amorcé dès les Shunga, et un premier coup est porté avec l’invasion des Huns Alkhon au VIe siècle aux communautés d’Afghanistan, du Pakistan et du Rajasthan actuels. Un siècle plus tard, de nouveaux sanghas se forment peu à peu dans ses régions mais restent confrontés à un essor de l’hindouïsme favorisé par de nombreuses dynasties ou seigneurs locaux. Le dernier coup fatal a été donné par les invasions musulmanes (Xe-XIIe siècles) : les communautés du nord de l’Inde ont été touchées de plein fouet, les monastères ont été saccagés et les statues détruites (la représentation est interdite en Islam), les prestigieuses universités bouddhiques de Nalanda, Odantapuri (1197) et Vikramshila (1200) ont été les lieux de massacres. Beaucoup migrèrent vers le Tibet ou vers le Sri Lanka pour échapper aux guerres permanentes en Inde, aux conflits interreligieux et aux répressions par les pouvoirs locaux. Certaines communautés exsangues ont survécu dans les royaumes du sud ou au Bengale.

Le temple de Mahabodhi construit à l’endroit où le Bouddha a reçu l’illumination avant sa restauration


Le mouvement des intouchables et la création du bouddhisme navayana

C’est à la fin du XIXe siècle, avec la montée du nationalisme partout dans le monde, que certains indiens recherchent leur identité face aux colons britanniques. Plusieurs petits mouvements naissent parmi les dalits (intouchables) notamment dans l’Uttar Pradesh et au Pendjab pour réformer l’hindouïsme et abolir les castes en se concentrant sur une identité commune à tous les indiens. C’est en 1898 que Iyothee Thass au Tamil Nadu propose dans son mouvement, le bouddhisme comme alternative à l’hindouïsme, et comme ataraxie face à leur condition. Il y avait une volonté de se détacher de l’image d’impureté qui est perçue comme intrinsèque aux dalits et se fondre dans un seul peuple indien au lieu de le diviser en castes. À l’indépendance, la dharmachakra (roue de la loi) a été adoptée comme symbole de l’Inde et utilisée dans plusieurs religions dharmiques (hindouïsme, jaïnisme, bouddhisme). De plus, le gouvernement a permis la sauvegarde des sites de pèlerinage ce qui a été un terreau fertile pour la renaissance du bouddhisme.

C’est dans les années 1950 que Bhimrao Ramji Ambedkar, dalit, convertit en masse les intouchables du Maharashtra. Son expérience douloureuse en tant que dalit durant sa jeunesse l’a poussé à se tourner vers le bouddhisme qui promet un traitement égal des Hommes, peu importe leur origine sociale. En 1935, il déclare son envie de rejoindre le bouddhisme et pense à une nouvelle branche, le navayana (nouveau véhicule) incorporant des idées socialistes, la notion de la lutte des classes, l’égalité sociale et rejette des concepts comme le karma, la réincarnation, et la discipline monastique pour atteindre le nirvana (qui n’est plus vu comme un autre monde de quiétude et de bonheur après avoir brisé le cycle des réincarnations, mais le monde des Hommes où règne l’égalité et la liberté). En octobre 1956, dans la ville de Nagpur au Maharashtra, il se convertit durant un discours avec un demi-million d’intouchables. Quelques autres conversions de masse ont eu lieu en Inde, notamment à Lucknow l’année suivante où l’on compte environ 15.000 nouveaux bouddhistes.

Bhimrao Ambedkar est le fondateur de la branche navayana du bouddhisme

En 1959, l’exil du 14e dalaï-lama à Dharamsala accompagné de 85.000 tibétains fuyant la Chine communiste accroît le nombre d’adhérents au bouddhisme en Inde bien qu’eux appartiennent à la branche vajrayana. L’implantation des tibétains dans le Cachemire a fait du bouddhisme la religion majoritaire de la région. De plus, d’autres évènements ont alimenté la foi bouddhiste en Inde : la guerre d’indépendance du Bengladesh faisant fuir beaucoup de bouddhistes en Inde et le rattachement du Sikkim à l’Inde en 1975. Bien que dans le dernier cas, cet ancien État est majoritairement hindouïste, le bouddhisme vajrayana y atteint presque 30% et ainsi la communauté bouddhiste s’est vue renforcée bien que dispersée surtout dans l’Himalaya et le Maharashtra.

Au recensement de 2011, l’Inde se compose de 8,4 millions de bouddhistes dont les trois quarts résident dans l’État du Maharashtra, là où Bhimrao Ambedkar prêchait. Avant la conversion de masse, on ne recensait que 0,05% de bouddhistes (1951) ; après la conversion de masse, le pourcentage est passé à 0,74% (3,2 millions de personnes). Avec l’augmentation de la population globale, ce taux est resté stable et le bouddhisme est la cinquième religion pratiquée. Bien qu’il reste minoritaire, le bouddhisme est parfois pratiqué avec l’hindouïsme et vice versa ce qui peut rendre flou la pratique réelle du bouddhisme en Inde ; en effet, présenté comme un des avatars de Vishnou par l’hindouïsme, le Bouddha est aussi une figure et est vénéré comme une divinité. À l’inverse, même s’il n’est pas une divinité chez les bouddhistes, il n’est pas rare que ceux-ci, en Inde ou hors de celle-ci, associent d’autres divinités à ses côtés.

Les dashavatara (dix avatars) de Vishnou où figure le Bouddha


Augustin Théodore Pinel de la Rôte-Morel