Louise Bourgeois, l’artistE en quête d’émancipation

“On ne naît pas femme on le devient”, cette fameuse phrase écrite par Simone de Beauvoir dans Le Deuxième sexe (1949) tend à illustrer l’oeuvre de Louise Bourgeois (1911-2010) qui fut l’une des plasticiennes franco-américaine les plus influentes dans l’art contemporain.

Le travail de l’artiste s’inscrit dans le changement paradigmatique initié par le MLF (Mouvement Émancipation des Femmes dans les années 1960) puisque ses thèmes de prédilections reposent sur les contradictions inhérentes à la condition féminine. Elle initia un renouveau dans l’exploration artistique de la psyché féminine. Bourgeois abandonna dès les années 1940 la gravure pour se concentrer à la sculpture. Connue pour la monumentalité et l’angoisse suscitées par ses oeuvres, Bourgeois manifeste très tôt son affinité à l’égard des thèmes anti-consensuels, tels que l’enfermement, la liberté tant sexuelle que financière, l’oppression ou encore la domination masculine.

Il s’agit d’une véritable praxis dans la mesure où tout est action. Le résultat pratique, c’est-à-dire la matérialité finale de ses sculptures, échappe à toute détermination esthétique. Bourgeois livre une praxis, un vécu de femme, allant de la fille, à l’épouse en passant par la mère. L’animalisation qui parcourt ses sculptures corrobore alors le caractère symbolique de son projet artistique. L’artiste use de matériaux inhabituels (latex, bois, plastique…) et façonne des sculptures aux significations psychanalytiques et aux images sexuellement ambiguës.

Constructiviste ou déconstructiviste ?

Son jeu entre déconstruction et reconstruction, en prise avec la démarche psychanalytique freudienne, se lit dans la souffrance qui a trait à ses oeuvres. C’est à partir des années 1970 que ses réalisations prennent ouvertement une tournure féministe, après la mort de son père et de son mari. Il apparaît pour autant difficile de figer et de catégoriser ad vitam eternam son oeuvre. L’abstraction se lie au fait concret. La géométrie abstraite des corps dessinés et la réalité organique des araignées n’ont pour point commun que la psyché de l’artiste et demeurent pour le moins éclectiques. Ses araignées qu’elle nomme Maman, et notamment celle datant de 1999, qualifient la “figure maternelle, amie, protectrice, propre et utile” tout en suscitant l’angoisse, les peurs irrationnelles voire les répugnances à l’égard de cette figure animalisée et oppressante. À ce titre, La destruction du père (1974) illustre parfaitement la préoccupation de l’artiste en quête d’un récit familial, qu’elle déconstruit par les formes géométriques explicites et symboliques. L’oeuvre met en scène un repas familial qui se transforme progressivement en un repas cannibale. Bourgeois déconstruit cet évènement traumatisant et le reconstruit de manière métaphorique.

Peut-on pour autant parler d’art féministe à propos de Louise Bourgeois ?

En effet, l’artiste refusa de se définir comme féministe et affirma: “Je suis une femme, je n’ai donc pas besoin d’être féministe.” Même si au cours des années 1970 Bourgeois participe aux expositions militantes du MLF (Mouvement de Libération des Femmes), l’artiste tient à garder ses distances à l’égard de ces mouvements.

L’univers domestique demeure le plus angoissant. À l’image d’un monde carcéral, ses installations monumentales évoquent tant l’enfermement physique que l’oppression intellectuelle. Ainsi, dans l’exposition tenue à la Monnaie de Paris en 2017, “Women House, la maison selon elles”, le travail de Bourgeois se dévoile sous son aspect le plus expressif, à travers la monumentalité de l’araignée. La métamorphose devient alors un principe créateur puisqu’un de ses thèmes majeurs repose sur la “femme-maison”. Il s’agit d’une revendication explicitement féministe visant à dénoncer le poids oppressant de la maison dans la vie quotidienne féminine. Néanmoins, la maison est l’occasion pour elle de réunir ses souvenirs, ses tourments et les turpitudes de sa vie familiale (son père volage…) dans un contenant unique aux formes architecturales régulières.

Catharsis

Cette mise en forme de l’affect et de l’intime s’affirme dans un processus cathartique visant la libération du sujet et du corps féminin. La mise en forme, la plasticité de ses oeuvres invitent au dépassement de la peur initiale. Processus cathartique qui n’en est pas moins lié à l’acte mémoriel. La mémoire est à la fois le fondement et le sujet de ses créations. Il s’agit de “sculpter le psychisme”, de le matérialiser dans le pur matériau.

Processus mémoriel qui n’en est également pas moins primitif et dérangeant. Ses dessins sont associés à des scènes primitives liées à la maternité, à la naissance ou encore à l’enfance comme l’énonce Marie-Laure Bernadac, dans son ouvrage : Louise Bourgeois, La création contemporaine (Flammarion, 2006, première édition, 1995). Dans un processus similaire à celui des surréalistes et à l’écriture automatique, Bourgeois expérimente les dessins automatiques permettant ainsi de donner forme à ces angoisses existentielles et juvéniles. Ces dessins contribuent à matérialiser ses désirs refoulés. Elle-même grava ainsi sur son oeuvre Precious liquids : « L’Art est une garantie de santé mentale ».

Bourgeois théorisa son travail à travers divers écrits à l’image de son ouvrage: Louise Bourgeois : Destruction du père, reconstruction du père. Écrits et entretiens 1923-2000 dans lequel elle s’attarde à caractériser sa démarche artistique.

Inès Delépine