Le Coran à la loupe : l’herméneutique, un travail complexe aujourd’hui ?

Pour s’approprier les clés de lecture et de compréhension du Coran, l’herméneutique, science qui a pour objet l’interprétation des textes religieux, tente d’expliquer le vrai sens des écrits.  Ce procédé met en relation l’objet (le texte) interprété, et le contexte socioculturel et historique pendant lequel se fait l’interprétation. Cette science formule dès lors, des théories interprétatives.  


Apparition et statut du Coran : rudiment de la pensée en Islam

Selon la tradition musulmane, c’est l’ange Jibrîl (Gabriel) qui a transmis miraculeusement les premières révélations dans le cœur de Muhammad (La Mecque, v.570 – Médine, 632) le messager (rasûl) de Dieu, pendant l’une de ses retraites annuelles. Cette apparition a eu lieu vers 609-610, au cours d’une expérience mystique, lors de la 17e nuit du mois lunaire, nommé ramadhan où la globalité des révélations a pris forme. Quelques temps après, le Prophète a reçu la deuxième partie des révélations, une partie essentielle du message coranique, bien que les versets n’aient pas été encore détaillés. Trois ans après, les révélations reprennent, mais verset par verset. Celles-ci répondaient à des questions précises. La teneur des versets et son énoncé en langue arabe sont indivisibles, les deux font partie intégralement de la révélation ; la forme littéraire du message révélé est inimitable et insurpassable. La transmission des révélations s’est terminée quelques jours avant le décès du Prophète et a donc été réalisée durant les vingt-trois années de sa prédication. Cette révélation est évoquée dans le Coran dans lequel Dieu (Allah) dit : « Aujourd’hui, j’ai parachevé votre religion et vous ai accordé Mon bienfait. J’agrée pour vous l’islam comme religion » (sourate 42, v.7).

Dicté par Muhammad à ses compagnons et à ses scribes, le message est noté fidèlement par écrit afin d’être retenu et transmis ; c’est par la récitation psalmodiée qu’on adore Dieu et c’est en se conformant à ses recommandations que le salut au paradis est obtenu. Ces positions participent aux argumentaires de la théologie musulmane, dès lors qu’il est question d’affirmer le fondement divin indéniable au Coran.

L’étude du texte coranique en soi, par les philologues et les linguistes, ainsi que le contexte historique dans lequel il est né devraient affluer vers une connaissance plus poussée de l’histoire de la révélation. Dans la même lignée, il faut continuer cette démarche en s’intéressant aux faits qui ont contribué aux recensions du Coran lui-même, car il n’y avait pas, à la mort du Prophète de rassemblement effectué par lui-même ou son autorité. La parole dite, récitée par Muhammad et reprise par ses adeptes, a été au fur et à mesure consignée, colligée, couchée par écrit, puis fixée. Pour l’Islam, la langue arabe coranique est une langue sacrée, ce statut est légitimé par son origine en tant que langue de la révélation.


L’arabe, langue sacrée dans le Coran

Le Coran, désigne littéralement la « récitation à voix haute ». Pour le croyant, le Coran est donc une révélation textuelle. La langue du Coran détient une force unificatrice pour tous les musulmans dans le monde entier. C’est la langue sacrée et divine, celle que Dieu a utilisée pour s’adresser au dernier prophète, selon la tradition, afin d’évoquer l’ultime révélation, récapitulation des précédentes. Le livre sacré vient s’ajouter aux écritures juives et chrétiennes, mais il se diffère de ces dernières car le texte coranique transmet les paroles directes d’Allah qui ont été mémorisées et conservées tout au long des siècles jusqu’à nos jours.

Le Coran reste inimitable dans sa facture formelle et dans son contenu. Aucun doute n’est permis concernant le Coran (la rayba fihi), car le doute en cela relève de l’incroyance. Il a été révélé dans son ensemble en une langue arabe « claire », la langue du Hidjaz. Les écrits coraniques excluent tout aménagement, et n’autorisent ni ajout, ni suppression ; il s’agit des écrits par excellence. Ainsi, le fait de respecter et appliquer les préceptes du Coran, c’est respecter et appliquer la volonté d’Allah.

L’importance du Coran est telle, que les versets tirés de ce dernier participent principalement à l’élaboration de la décoration de l’art islamique, comme c’est le cas sur des carreaux vitrifiés (exemple du Dôme du Rocher). Se développe alors la pratique de la calligraphie, l’art de la belle écriture, par de nombreux croyants. En plus de s’inscrire dans les livres, elle sert d’élément décoratif dans des constructions ou pour divers objets, tout en configurant un sens.

Dieu s’est exprimé en arabe via le Coran. Ainsi, le fait de lire ou de réciter le Livre, c’est évoquer la parole de Dieu lui-même. Cela explique, que le Livre à la mosquée soit toujours lu ou psalmodié en arabe dans les pays du monde. Le prêche se prononce également en arabe. Les commentateurs musulmans ou non musulmans affirment que le style du Coran reste une œuvre inégalée : « concision, harmonie, vivacité sont au service d’une langue jusque-là disparate, qui semble ici jaillir spontanément dans sa perfection incantatoire. ». La parole de Dieu est « descendue » sur le Prophète en arabe, langue que Dieu a choisie lui-même : « (…) nous te révélons un Coran arabe afin que tu avertisses la Mère des cités [La Mecque] et ceux qui habitent aux alentours (…) » (sourate 42, v. 7). Cet aspect donne tout le caractère inimitable du Livre. Le critère de l’inimitabilité fait partie intégrante du dogme, reconnu par la communauté musulmane. Cet aspect a été démontré dès la compilation du Coran.

De la parole à l’écrit : recension et codification du texte coranique

C’est à travers l’oralité et l’écriture que la connaissance religieuse islamique s’est effectuée. La tradition islamique, affirme que le texte coranique a été codifié au temps du Prophète. Il aurait « inspecté » lui-même la copie des versets du Coran : d’une part, en encrant scrupuleusement les révélations dans sa mémoire, sous la direction annuelle de l’ange Gabriel ; d’autre part, en déléguant un groupe de « récitants » (huffâz) pour retenir les versets selon les règles de la tradition orale ; et enfin, en déchargeant à un groupe de 40 scribes la transcription écrite des versets révélés. Le plus grand nombre des exégètes musulmans admettent que la classification des versets et des sourates était alors établie.

Par la suite, des récits contradictoires ont évoqué l’identité du successeur du Prophète qui continua de recueillir la collection : de ce fait, les quatre califes dits « bien guidés » (Abû Bakr, Omar, Othmân et Ali) ont eu à tour de rôle l’attribution de cette fonction.

Le texte du Coran enregistré par les scribes de Muhammad était répertorié sur des matériaux susceptibles de se disperser, et les supports utilisés ne permettaient pas de concevoir un codex. En effet, il s’agissait de bandes de cuir, d’omoplates de chameau, des nervures médianes de palmes ou encore des tessons de poterie. C’est sous le contrôle des compagnons du Prophète, que l’élaboration de la copie des passages coraniques issue des matériaux a eu lieu sur des feuillets. Ensuite, ces feuillets ont été assemblés par cahier pour constituer des codex, nommés mushaf. Pour appuyer cette idée, un hadîth rapporté de Zayd ibn Thâbit (m.665), qui était le scribe médinois de Muhammad évoque : « Nous étions chez l’envoyé de Dieu, à colliger le Coran à partir de fragments de papier, d’os ou de tiges de palme. »

L’assemblage de la version canonique du Coran a provoqué de nombreux débats entre récitants, scribes, compagnons du Prophète et membres de sa famille. Sous le califat de ‘Uthmân (644-656), face à l’accroissement des tensions partisanes, il fallait rapidement établir un inventaire de tous les codex existants pour les comparer. Un nombre de quinze codex principaux et douze codex secondaires ont été départagés. La phase de recueil de tous les témoignages du texte coranique, est nommée jam’ al-Qur’ân (« assemblage du texte du Coran »), elle a débuté sous le califat d’Abû Bakr (632-634), et a pris son élan sous le deuxième calife ‘Umar (634-644). Par peur que les derniers récitants du Coran disparaissent, ‘Umar délégua Zayd ibn Thâbit de rassembler en un codex relié (mushaf), tous les feuillets (suhuf) dont il était en possession. La canonicité fut adjugée à la recension médinoise du Coran, avec l’approbation de Zayd ibn Thâbit et de Hafsa, une des épouses du Prophète. C’est ainsi que sous le califat d’ ‘Uthmân vers 655, qu’un accord fut trouvé. La pensée majoritairement revendiquée par les chercheurs aujourd’hui, est que « l’initiative de constitution d’un codex coranique officiel, commencé apparemment sous le califat de Othman, semble avoir trouvé son achèvement pendant le règne de ‘Abd al-Malik (685-705) ou un peu plus tard » ( M.-A. Amir-Moezzi, E. Kohlberg). Notons que l’histoire a affirmé la circulation de différentes versions du Coran durant plusieurs dizaines d’années après la mort de Muhammad.

La datation des plus anciens manuscrits connus du Coran est encore débattue chez les savants, la majorité d’entre eux datent du IXe-Xe siècle, mais il subsiste des fragments d’exemplaires plus anciens, entre autres ceux découverts dans la grande mosquée de San’â, au Yémen, en 1972. Les différences entre les codex reposaient sur des orthographes divergentes.

Les feuilles (sahîfa) ainsi rassemblées, le livre fut rédigé (kitâb) et copié en plusieurs exemplaires. Ces exemplaires officiels du Coran furent envoyés dans les différentes capitales des provinces de l’empire, pour servir de copies en tant que modèle. La tradition évoque l’événement en 653. La majorité des historiens de l’Islam reconnaissent la version de la tradition islamique, et qu’il s’agit bien de ‘Uthmân qui a mené la collecte du Coran. Néanmoins, des contestataires ne reconnaissent pas cette croyance, c’est le cas entre autres des historiens John Burton et de John Wansbrough. Quant à Jacqueline Chabbi, il lui semble que la date de la recension soit plus avancée, sous les Omeyyades, bien qu’aucun codex datant de cette époque n’ait pourtant été retrouvé.

Jusqu’au Xe siècle, le Coran était adressé avec des différences. La lecture elle-même du texte, l’unité de lecture n’était pas achevée. La recension finale du texte coranique a été freinée par la défaillance de la notation de la langue arabe. En effet, la fragilité de l’écriture, à l’époque était de mise. A titre d’exemple, des phonèmes aussi différents que b, t , th, étaient inscrits avec une même lettre.   

Ainsi, dans les villes, on trouvait diverses traditions de « lectures » (quirâ’ât) du Coran. Les questionnements concernant les lectures du Coran, entre les intellectuels en sciences islamiques sont débattus jusqu’à aujourd’hui. Dès lors, durant des siècles ont existé des lectures différentes, dans plusieurs coins du monde musulman.


Aux origines du travail herméneutique : composition et structure du Coran

Ce livre, difficile d’accès, regroupe plusieurs passages avec des significations loin d’être évidentes. Une même sourate peut bénéficier de registres différents, comme par exemple une louange, un récit biblique, une description du Paradis ou encore un commandement divin. Dieu est de manière générale le narrateur, on trouve également d’autres personnages qui interviennent notamment le Prophète ou Moïse, sans qu’il y ait de changements visibles. Ainsi, à travers ces dialogues, la figure de l’humain est très souvent liée au divin. Les sourates paraissent désordonnées et contradictoires dans le détail, sans véritable plan d’ensemble « mais offrent une grande cohérence de style et de thème dès lors qu’on les compare ».

Le livre se divise en 30 parties appelées juz’, et comporte 114 chapitres qui sont les sourates (sûru) numérotées et qui débutent toutes par la Basmala. Les sourates sont composées de versets (âya), entre 3 et 286 (ou 287), eux aussi numérotés, (canoniquement 6219 pour le Coran entier). Le verset s’avère être l’unité de base de la révélation. Chaque sourate porte un titre inspiré d’un mot ou d’un personnage important de ce même chapitre (« La Vache », « Les Femmes », etc.) ou encore extrait des premiers mots qui aident à la mémorisation, mais ne reflètent pas forcément la thématique principale de la sourate. Certaines sourates commencent par deux ou trois lettres isolées, « mystérieuses », que le récitant épelle l’une après l’autre ; il semble que ces lettres aient fait partie de la révélation. Leur sens n’a jamais été pleinement élucidé. Les titres des sourates sont en quelque sorte des mots-clés qui furent sans doute utilisés, comme aide-mémoire, par les récitateurs.

La tradition musulmane distingue : d’une part, les sourates brèves dites « mecquoises », de la première période de la Révélation (610-622), dont les versets sont plus courts et rythmés ; d’autre part, les sourates longues dites « médinoises », de la dernière période de la prédication mohamadienne (622-632). Ces derniers versets sont plus longs et comportent des rythmes plus relâchés. Ils démontrent la plupart des règles de la vie sociale et religieuse, qui constitueront la base de la sharî’a, la loi islamique, terme qui, pour Muhammad, a plutôt le sens de « voie » et auquel il préfère celui de dîn   c’est-à-dire « religion », « culte ». Néanmoins, des versets mecquois sont souvent insérés dans des sourates médinoises et inversement. Quatre-vingt-six sourates ont été révélées à La Mecque et les vingt-huit autres à Médine.

Les sourates, schématiquement, sont classées, par ordre de longueur décroissante : la Fâtiha annonce la sourate « introductive », vient ensuite celle de « La vache », la plus longue. Les sourates placées à la fin du Coran, sont les plus courtes et figurent que quelques versets. Nous ne connaissons ni par qui et ni pourquoi ce classement est ainsi disposé.

Néanmoins, les orientalistes n’ont pas souhaité reprendre le classement des savants musulmans. Ainsi, les chercheurs européens ont émis leur propre méthode de datation.

Par ailleurs, le Coran comporte de nombreux termes difficiles d’accès. Certains mots, d’origine arabe détiennent un sens qui ne résulte plus de l’usage courant, et font référence à des néologismes ; d’autres, identifiés de manière plus ou moins claires (provenant des langues étrangères), sont difficilement, voire pas du tout accessibles aux croyants.

Parmi les contestations de ceux qui y trouvent des défauts de composition, on trouve : la dislocation des parties, les répétitions, le mélange de sujets hétéroclites dans un même chapitre, l’irruption soudaine d’un sujet étranger à son contexte, etc. Les différents thèmes pouvant se retrouver dans une même sourate, lui apporte ainsi des tons différents. C’est ce qui donne cette impression de foisonnement et désordre. L’orientaliste Jacques Berque explique que « le discours passe d’un sujet à l’autre, sans être poursuivi, et encore non épuisé. Le même thème, le même motif revient çà et là sans régularité discernable ». Mais en y regardant de plus près, le texte coranique cache selon lui « un ordre synchronique, qui décrit souvent des entrelacs ». Il évoque même une sorte de symétrie à partir du milieu du Coran (en comptant par nombre de phonèmes, de monèmes ou de versets), ainsi qu’au sein de certaines sourates. Au cours du temps, toutes les traductions qui se sont faites autour des écrits coraniques sont autant d’interprétations.


Des besoins d’interprétation : la multiplicité des sens

Dès les premières conquêtes, on a eu le besoin d’entrer dans une démarche d’interprétation et de compréhension. Les peuples arabes musulmans ou les convertis rencontraient des difficultés face aux obscurités du texte. Ces dernières découlaient de plusieurs caractéristiques. Dans le verset 7 de la sourate III2, le Coran décompose son propre contenu en révélations muhkam (claires précises) et mutashâbih (équivoques ou analogues), ce qui favorisent pleinement la diversité des interprétations. Ajoutons, que la langue arabe par l’intermédiaire du Livre, souvent inconnue aux convertis, devait leur être expliquée.

A côté, une autre des difficultés a été la fragilité de la graphie arabe. Cette dernière compte parfois une nature défective qui a entraîné des obscurités dans le texte, qui, dès lors, met en action la perspicacité des grammairiens ou des « logographes ». Cette graphie défective, a entraîné une pluralité des « lectures » qui est bien à l’origine de l’herméneutique. Face à un texte qui dénote de multiples décryptages, l’intellectuel va s’interroger. Ces questionnements vont se transmettre de génération en génération par des écoles d’intellectuels. Notons que cette multiplicité lectionnelle a très souvent, contribué à apporter des réponses à des difficultés textuelles. A l’opposé, certains décryptages ont entraîné des interprétations à la limite de l’hétérodoxie ; beaucoup de querelles théologiques proviennent de cette conjoncture.

Durant toutes les époques, il y a eu ce travail d’analyse coranique. Pour l’exégète arabo-musulman, chaque obscurité, chaque particularité grammaticale ou stylistique doit être pris en compte avec soin ; la qualification la plus utilisée va déclencher pour lui une signification particulière ; les constructions elliptiques dissimulent des mystères, des sous-entendus, qui apportent à l’expression son « inimitabilité ». Ces ambiguïtés qui attirent la curiosité ou la sagacité sont de véritables stimulants quant à la volonté d’éclaircir les allusions. Animé d’une curiosité dévorante, l’ « horreur du vide », désir de découvrir un sens inouï, l’exégète déborde de raisons pour s’activer sur le texte coranique. Dans cet élan, une sorte de conscience collective a su imposer des limites et des principes méthodologiques.

Interrogations et limites actuelles sur le texte coranique

On ne connaît plus avec conviction les sens que comportaient les termes utilisés par le Coran, dans le milieu où il a émergé. La polysémie des termes arabes impose également des barrières au traducteur : l’utilisation des commentaires anciens, démontrant tous les sens possibles, accentue d’autant plus son embarras.

S’agissant des traductions, celle de l’Allemand Rudi Paret, compte parmi celles les plus scrupuleuses, elle est remplie de parenthèses et de points d’interrogation, qui indiquent la multiplicité des choix entre divers sens envisageables. Ce sont ces multiples interrogations qui peuvent être à l’origine de la multiplication des traductions dans une même langue.

Parmi les éminentes traductions, on citera entre autres celle de Régis Blachère (1950) qui demeure fidèle à la lettre du texte arabe, tout en y accompagnant des notes et des commentaires. Denise Masson a réalisé une traduction française (1967) en ayant accolé des références à des textes bibliques, rabbiniques, pseudépigraphiques et apocryphes. Elle reste la traduction la plus souvent utilisée dans les ouvrages en français qui citent le Coran, en raison de la qualité de la langue française. Jacques Berque a avancé une traduction dans une langue française d’une grande richesse (1995), avec des notes et importantes annexes.

On évoquera deux traducteurs musulmans : Hamza Boubakeur, qui propose une traduction (1972) qui s’accompagne d’une abondance de notes illustrant la tradition exégétique musulmane, et Mohammed Hamidullah, qui énonce une traduction littérale (1959) mais ne valorisant pas constamment la langue française. Les savants musulmans considèrent en effet, qu’une traduction du Coran n’est en réalité plus vraisemblablement le Coran. On l’a vu précédemment, la Parole de Dieu est liée à la langue arabe dans laquelle elle a été révélée. Pour la tradition musulmane, la lettre et le contenu dépendent l’un de l’autre, ils font partie intégralement de la Révélation. Certains pensent que n’importe quelle traduction coranique, n’est plus la parole littérale de Dieu, et n’est pas considérée comme équivalente au Coran. Néanmoins, au XVIIIe siècle jusqu’au XXe siècle des traductions du Coran apparaissent en diverses langues et où notamment, le cheikh Mahmûd Shaltût (m.1963), recteur de l’université al-Azhar au Caire, favorisait les traductions, car « même les traductions contiennent le sens de la Parole de Dieu ».


Quel est le véritable apport du travail herméneutique coranique ?

Le Coran reste l’un des livres, si ce n’est le seul livre à l’origine de nombreux débats aussi bouillonnants et discordants. En 1933, l’écrivain et universitaire égyptien, Taha Hossein, postula sur le droit d’étudier le Coran comme une des grandes œuvres littéraires de l’humanité, aux côtés d’Homère, de Goethe ou de Shakespeare. Il est certain qu’il y a encore beaucoup à découvrir sur le Coran. Bien qu’on dénombre à foison des commentaires exégétiques, le Livre demeure encore obscur et il reste difficile de l’aborder aussi bien pour le non-musulman, que pour le musulman lui-même ; la langue ancienne est difficile d’accès, même pour un arabophone. Un croyant qui a mémorisé et a rendu plus intime et plus profond le texte du Coran dans sa jeunesse, aura une manière tout à fait singulière de l’appréhender. Au contraire, le lecteur qui ne s’est pas habitué à cette pratique, le trouvera d’autant plus délicat.

L’objectif de l’herméneutique est celui de mettre à disposition une meilleure compréhension et illustrer les diverses évolutions que l’Islam et son interprétation du Coran ont appréhendé du VIIe siècle jusqu’à aujourd’hui. L’interprétation permet de rapprocher le message véhiculé d’autrefois jusqu’à nos jours, elle rend contemporain le discours religieux par une réappropriation sémiologique des significations coraniques qui apparaissent comme distantes, voire étrangères historiquement et culturellement. L’herméneutique permet de transférer les Textes anciens dans une situation culturelle moderne. L’interprétation engendrée par cette science est en réalité une traduction de la signification d’un contexte culturel à un autre en fonction de certaines règles qui codifient et gardent l’équivalence de sens. La difficulté d’appropriation du Coran ne se trouve pas dans les textes sacrés, qui ne peuvent pas être changés, mais dans la lecture et l’interprétation que chacun en fait.

En fonction de la méthodologie (commentaires par la tradition, spéculatifs ou symboliques), de leurs centres d’intérêt personnels (histoire, philologie, grammaire, droit, théologie, science, politique, etc.) ou leurs appartenances doctrinales (sunnisme, chiisme, soufisme, mu’tazilisme), le travail herméneutique a emprunté de nombreuses voies. Il est indéniable que l’essor des sciences modernes a largement contribué au travail herméneutique.

Beaucoup sont ceux qui se questionnent et se sont interpellés sur les interprétations controversées auxquelles fait face le Coran. Au final, tout dépend des critères que certains intellectuels vont privilégier par rapport à d’autres.

 Sarah BOURKAÏB