De l’ingérence en Amérique latine

Désormais, pleinement ancrée dans le système monde et acteur de la mondialisation économique et financière, l’Amérique Latine reste cependant un espace de développement aux multiples facettes.  En effet, depuis quelques années, l’Amérique Latine occupe une place importante dans les débats publics et politiques notamment par le biais des traités de libre marchandisation avec l’Europe ou bien des luttes politiques qui s’y opèrent et qui sont bien souvent incomprises par les regards occidentaux. Depuis des décennies, l’espace géographique de l’Amérique connaît de forts bouleversements sur le plan économique, politique et social en rapport avec son rôle dans la mondialisation. Ses veines encore écarlates, autels d’un passé douloureux et réceptacle des différentes évolutions du sous-continent, n’ont pas fini de cicatriser. Elles sont les témoins d’un passé complexe, douloureux, fait de terre, de sueur, de sang et de corruption. Un passé biaisé par les différentes occupations extérieures ainsi que par une bourgeoisie locale et ancienne qui maintient par tous les moyens ses privilèges, ses influences sur le reste d’une population elle-même divisée par la pauvreté, la violence et le racisme envers les peuples indigènes.

Parler des thématiques historiques, politiques, économiques et sociales en Amérique Latine ne peut se faire en quelques lignes ou en quelques mots. C’est une histoire complexe, à la fois merveilleuse mais terriblement obscure et violente. Son histoire est rongée par les ingérences extérieures, par la violence des dictatures et par la corruption liée à l’afflux des capitaux étrangers dans le secteur clé de l’énergie. Depuis quelques temps, le Venezuela est au centre des regards et cristallise les angoisses et les névroses d’un continent. Pour un article vous parlant plus de ce pays, je vous renvoie sur cet article Les veines ouvertes du Venezuela. Je ne vais donc pas vous livrer l’histoire entière de l’ingérence en Amérique latine ni même vous donner de façon impérieuse un regard sur le conflit politique qui a lieu dans ce pays. Mes recherches d’étudiant-chercheur sont consacrées à ces différents phénomènes, à savoir les dynamiques géopolitiques et géo-économiques dans le développement de l’Amérique Latine. Je vais donc m’efforcer de vous donner une clé de lecture par le biais d’un événement qui a eu lieu il y a de cela des décennies. Un événement semblable au contexte du Venezuela, ou même du Brésil, du Mexique ou de l’Argentine.

Le coup d’Etat du Guatemala ou la justification de l’ingérence américaine dans l’espace de l’Amérique Latine.

1955, conférence de Bandoug, 1956, déclaration de Brioni, 1961, conférence de Belgrade. Ces trois événements marquent l’émergence et la naissance du tiers monde ainsi que le mouvement des non-alignés : la troisième voie politique dans le conflit de la Guerre Froide. Cependant, quelques années avant ces dates symboliques, en Amérique Latine, un personnage tenta de créer cette voie pour son pays, pour son continent, pour son peuple.

En mars 1951, Jacobo Arbenz devient le premier président élu démocratiquement du Guatemala en recueillant 60% des votes avec un programme très réformateur. Il souhaite rendre le pays indépendant économiquement et ainsi se débarrasser de la mainmise des Etats-Unis sur son pays. Son prédécesseur, Juan José Arévalo Bemejo avait entamé une série de réforme permettant à tous les citoyens de participer au processus politique du pays avec la mise en place du droit de vote, de la législation du travail. Cependant, celui-ci avait essuyé de nombreuses menaces de la part de la bourgeoisie locale et de Washington entraînant selon lui quelque 32 tentatives de coup d’Etat. Jacobo Arbenz, fort de son élection et des mesures acquises par son prédécesseur, souhaite mettre en place une politique marquée contre l’impérialisme américain allant dans le sens du non-alignement. Le président Arbenz souhaite dans un premier temps redistribuer au peuple l’argent provenant du pétrole et des terres agricoles, ce qui engendre la colère de l’élite guatémaltèque traditionnelle. Sachant que l’adversité serait rude, il décide de réduit l’impact des Etats-Unis sur son pays et la mainmise des grandes familles bourgeoises sur l’économie et la politique du pays. Pour cela, il met en place une série de réformes agraires permettant de rééquilibrer le secteur de l’agriculture et ainsi affecter les rapports de force. Ces réformes ont pour but de toucher directement la United Fruit Company, symbole de l’ingérence américaine dans son pays, entreprise bananière véreuse. La compagnie se retrouve touchée par les différentes réformes agraires et sociales du nouveau président. Or, celle-ci entretient des liens étroits avec l’élite locale mais également et surtout avec Washington et la CIA. Pour précision, la CIA depuis l’élection de Jacobo Arbenz, réfléchit à une opération de renversement nommée « opération PBFORTUNE » qui vise à évincer le président en cas de « menace communiste ». La doctrine de « menace communiste » reste assez vaste et floue à comprendre dans la mesure où son champ d’actions s’étend dans le contraire des idéaux ainsi que des intérêts américains.

L’opération secrète des Etats-Unis est donc autorisée par le président Harry Truman à la suite du rapprochement de Jacobo Arbenz avec le parti communiste de son pays. Le président du Guatemala, bien que n’étant pas communiste, s’était rapproché du parti communiste guatémaltèque pour trouver de nouveaux soutiens politiques au sein de son pays.  De plus, avec la pression exercée par la United Fruit Company pour renverser le président élu à la suite des réformes agraires, l’opération d’ingérence politique se mit en place. Ce coup d’État motivé par les intérêts économiques et également par la crainte des États-Unis d’une influence russe dans le gouvernement d’Arbenz, fut planifié et soutenu pas le dictateur de droite du Nicaragua Marcos Pérez Jiménes qui se sentait lui aussi menacé par le gouvernement progressiste du Guatemala. L’opération consiste à armer des officiers militaires guatémaltèques en exil comme Carlos Castillo Armas, qui devait ensuite diriger le coup d’Etat depuis le Nicaragua. Cependant, les plans de l’opération fuitèrent et les États-Unis renoncèrent dans un premier temps à cette opération de peur des répercussions internationales qu’elles pourraient avoir à la suite de son engagement d’une politique de non-intervention.  Mais deux ans plus tard, l’opération PBFORTUNE fut suivie par une autre opération nommée PBSUCCESS dans laquelle Carlos Castillo Armas joue un rôle important dans la réussite du renversement d’Arbenz mettant fin à la révolution Guatémaltèque, ainsi que la CIA qui finance les troupes opposantes du régime. Le 27 juin 1954, Arbenz acculé, se retrouve obligé de démissionner et de s’exiler au Mexique. Les réformes de Jacobo Arbenz se retrouvent annulées, notamment les réformes agraires. La United Fruit Company retrouve alors « ses terres » et prend, en même temps, des milliers d’hectares de terres qui avaient été distribuées aux paysans.

C’est le premier exemple criant de l’ingérence américaine et des pouvoirs qu’ont les entreprises privées sur les pouvoirs publics en Amérique Latine. Dans les années 1950, d’autres coups d’Etat contre des démocraties latines secouent le continent. Ainsi, Haïti en 1950, la Colombie en 1953, l’Argentine en 1955, viennent grossir le tableau. Ces trois autres démocraties ont été renversées pour motif « de faire trop la part belle à l’URSS » selon le journaliste irlando-américain T.J. English.

Dans notre époque moderne, les veines de l’Amérique latine après une décennies de gouvernements progressistes et de progrès sociaux et économiques, s’ouvrent à nouveau. L’ingérence américaine toujours présente par le biais des capitaux étrangers, de la mainmise agraire ainsi que par le biais des traités commerciaux en Amérique comme le MERCOSUR , le ZLEA pour ne citer qu’eux. Vient se rajouter à cela le sommet de Lima qui voit revenir une droite dure et conservatrice en Amérique Latine. Le dessin de ce continent est loin d’être clair et fixé, mais une chose est sûre, de nombreux parallèles peuvent être faits avec la sombre période des années précédant la vague de démocratie et de progrès qui a eu lieu à la fin des années 1990 avec l’arrivée de Hugo Chavez….

Sources :

Olivier Dabène « l’Amérique Latine à l’époque contemporaine »

John Perkins « Les confessions d’un assassin économique »

Rapport de l’OIT (organisation internationale du travail nommé « Labour Markets, Institutions and Inequality »

Christophe Ventura « L’éveil d’un continent »

Baptiste Teychon