Les zoos humains : naissance du racisme populaire

Au 19ème siècle l’Europe, les États-Unis et le Japon connaissent une période de l’histoire qui se verra dissimulée voire oubliée de la mémoire collective contemporaine. En effet, le 19ème siècle marque un tournant avec l’apparition des expositions coloniales, un sujet qui semble rester tabou. Ces expositions sont d’autant plus importantes qu’elles représentent la première rencontre entre les Européens, les Américains et les peuples qu’ils nommeront « sauvages ». La structuration des zoos humains, et par extension cette première rencontre, instaure un rapport de force évident. Ces zoos humains, terme popularisé par le documentaire de Pascal Blanchard et Éric Deroo en 2002, marquent un rapport de domination flagrant qu’il est nécessaire d’étudier et de comprendre afin d’appréhender ces expositions coloniales comme la naissance du racisme populaire.

Le rapport de force s’instaure dès le premier contact puisqu’il s’avère que les expositions coloniales sont le fruit d’importateurs d’animaux pour les zoos animaliers. D’où le terme « zoos humains » qui semble pertinent puisque les importateurs d’animaux deviennent des importateurs d’êtres humains dans le même but de les exposer. C’est en Allemagne que cela débute avec Carl Hagenbeck, personnalité célèbre du cirque, importateur d’animaux, il devient, alors, importateur ethnographique en 1874 et va emmener des lapons et des samoas afin d’apporter « l’exotisme » à l’environnement européen. Cette exhibition tente de mettre en avant la chasse qu’effectue les personnes dites « sauvages » sur les animaux. L’exhibition prend de l’ampleur et devient si attractive, qu’arrivés en 1876, les « zoos humains » s’enrichissent de nouvelles importations d’animaux et d’humains. Cette nouvelle importation va rapidement conquérir différentes capitales d’Europe telle que Paris ou Londres. Ce ne sont pas les seules villes où les zoos humains connaissent un véritable pouvoir d’attraction, le peuple accourt aussi à Hambourg, Chicago, Berlin, Bruxelles ou encore Barcelone. C’est ainsi que toutes les populations méconnues (par exemple les populations nubienne, coréenne, sénégalaise, ou encore esquimaux) du grand public européen et américain vont devenir source de divertissement.

C’est finalement le gouvernement et les entreprises privées qui s’emparent de la puissance économique résultant des zoos humains. Ils en viennent à organiser les exhibitions coloniales connaissant en 1887 une forme d’industrialisation des zoos humains. Dès 1890, ils entraînent les populations enfermées dans les zoos humains à mettre en scène les guerres dont ils ont fait l’épreuve. Ces zoos humains deviennent des spectacles, des exhibitions éphémères que beaucoup se précipitent pour voir. La puissance économique de cette entreprise macabre est notamment marquée par le constat suivant : les personnes exhibées dans ces zoos humains étaient conscientes de leurs conditions « d’acteurs ». Elles étaient sur ce terrain pour mener un spectacle, et donc, jouer la comédie. Une forme de contrat était tacite entre les dirigeants des exhibitions et la « troupe exotique », ayant pour contre-partie la nourriture et l’hébergement. Les populations exploitées portaient même des costumes, non conformes aux habitudes vestimentaires des populations, pour créer l’étonnement chez le public.

Nous pouvons démontrer que les zoos humains étaient appréhendés comme les zoos animaliers par ce message retrouvé dans l’un des zoos humains :« Ne pas donner à manger aux Congolais, ils sont nourris. »

Cette première rencontre a évidemment conduit au racisme populaire. Selon Boetsch, anthropologue, les zoos humains ont permis d’enrichir les connaissances, le savoir lié à la différence. En effet, à l’époque, les anthropologues sont conviés aux zoos humains afin d’accomplir un panel d’examens. Cette obsession pour le savoir est d’autant plus marquée par le 19ème et 20ème siècle car le savoir représentait le pouvoir. En acquérant des savoirs divers sur d’autres populations, nous pouvions avoir l’impression de posséder le pouvoir, le contrôle sur celle-ci. Les populations exploitées sont donc connues, dès la première approche, comme étant enfermée derrière des barreaux afin de divertir, c’est un modèle hiérarchique évident qui se creuse entre les populations. De plus, une forme de darwinisme social va se populariser. Ce darwinisme évoque une théorie de l’évolution qui tente de sélectionner et classifier les peuples en désignant le « sauvage » comme l’intermédiaire entre le singe et l’homme. L’explication du darwinisme social permet, alors, au public de s’enjouer face aux zoos humains en se dédouanant de la question éthique. Les zoos humains deviennent une habitude jusqu’à finalement transformer l’exhibition en un monde souhaité, une volonté d’inférioriser le « sauvage » pour répondre à l’idéologie de l’époque. Finalement, les exhibitions ethnographiques finissent par être vues comme la démonstration de l’échec de la colonisation. En effet, la colonisation visait à éduquer les populations. Cette mission civilisatrice que portait la colonisation n’est pas réalisée puisque les populations colonisées sont, ici même, à reproduire voire exagérer leurs coutumes pour les beaux yeux d’une autre population. De plus, le cinéma vient s’emparer des mises en scène de guerre de civilisation, et fait concurrence aux expositions. C’est ainsi qu’entre 1920 et 1930 les zoos humains finissent par être interdits et finissent par s’effacer de notre mémoire collective.

Les zoos humains semblent être tabous voire oubliés de la mémoire collective. Pourtant ils ont bel et bien existé et ils sont la source d’un racisme populaire qui a persisté sur les années. Il paraît important de prendre conscience de cette période historique afin de mieux comprendre et appréhender le racisme encore existant. Cette époque marque un tournant puisqu’elle est décisive dans la naissance du racisme avec le terme « sauvage » créé mais également par la notion de culture qui s’empare naturellement de nos constructions mentales. Pour davantage d’informations, je vous conseille le documentaire passionnant nommé « Zoos humains » de Pascal Blanchard et Éric Deroo sorti en 2002.

Bettina Laouar