Green Book ou l’incapacité à choisir un camp

Que dire de Green Book après tout le scandale qui est tombé sur le film ou plutôt les scandales ? Au-delà du tweet scandaleux datant de 2015 du co-scénariste Nick Vallelonga, du N-Word prononcé par Viggo Mortensen, du rejet du film par la famille de Don Shirley, ce qui pose problème avec Green Book c’est le film en lui-même, s’inscrivant dans un thème qu’il ne traite jamais qu’en surface.

Green Book, c’est d’abord l’histoire de Tony Vallelonga, italien d’origine, employé à être le chauffeur d’un pianiste noir dans les années 1960 aux Etats-Unis. La seule originalité peut-être de cette histoire est d’inverser les rôles. Le scénario, labellisé « inspired by a true story », a de quoi séduire, promettant une relation amicale hors des normes de l’époque, au bon sentiment un peu exagéré, voire beaucoup, bien que l’on se demande parfois si Green Book est réellement un pamphlet contre le racisme qu’il espère dénoncer, ce qu’il ne fait trop peu. Le film appuie son ressort comique énormément sur les préjugés qu’a Tony Lip (Viggo Mortensen) sur son patron, Don Shirley (Mahershala Ali), sans que les préjugés ne soient inversés. En réalité, seuls les statuts patron-employé le sont, le reste est absolument classique, assez fatiguant en 2018. Alors, oui, on a une « histoire vraie », on est censé en avoir une, mais le factuel importera peu à un moment où le scénario lui-même patauge. Il patauge parce qu’il ne réussit pas à obtenir une complexité digne du thème qu’il doit traiter. Après une longue heure plutôt ennuyeuse et peu rythmée, alourdie par une réalisation peu subtile, montrant parfois de manière grossière le racisme de Tony Lip au travers d’un montage sans nuance qui pense devoir accompagner le spectateur en appuyant les traits de son personnage principal, Green Book balaie ses difficultés en quelques scènes. Sans chercher en profondeur, le film règle chaque souci d’un dialogue pour arriver à une fin consensuelle au possible qui ne saurait même pas faire rougir un raciste, tant celui-ci se sera régalé pendant deux heures, s’esclaffant sur les nombreuses situations où Tony Lip, naïvement, fait preuve d’un comportement odieux. Si Green Book veut vraiment lutter contre le racisme, pourquoi accorder une telle place à un tel personnage pour trois petites minutes de fraternité amenée de manière chaotique ? Au-delà donc d’une idée peu originale, ce long-métrage tombe dans l’écueil classique du film se passant pendant la période de ségrégation et voyant miraculeusement un blanc et un noir fraterniser sans que le scénario n’y apporte de véritables enjeux. On peut comprendre que cela ait existé, on peut douter par contre que ce stratagème si efficace commercialement apporte un véritable regard nouveau sur la période car il se concentre sur des exceptions ne mettant pas les blancs devant leurs actes mais les confortant en atténuant la ségrégation par des histoires comme celle-ci, surtout que Green Book est très loin de montrer ce que vivaient les Afro-Américains pendant cette période et les quelques scènes tentant de rattraper le coup ne changeront pas grand-chose.

Un « white-savior » movie ?

Pour autant, peut-on appeler Green Book un « white savior » movie ? Ce sont ces films comme The Help ou Driving Miss Daisy qui, sous prétexte de dénoncer le racisme, présentent une relation asymétrique à l’avantage du personnage blanc, le présentant comme un facteur clé de l’émancipation des afro-américains aux Etats-Unis. Green Book est particulier parce qu’il inverse les rôles patron-employé donc il pourrait se sortir de cette catégorie et pourtant il y a bien une asymétrie – notamment à la fin – à l’avantage de Tony Lip, d’abord en lui accordant le premier rôle, ce qui n’est pas très étonnant car son fils est le co-scénariste du film, puis en lui accordant tous les ressorts comiques du film. Il serait donc en quelque sorte l’âme d’une œuvre pointant du doigt la ségrégation mais instituant une sorte de ségrégation en mettant en avant plutôt Tony Lip. Green Book pense que, tant que le film se finit bien, tout le monde doit s’en satisfaire, peu importe la façon dont s’est arrivé. Or, c’est justement l’acheminement vers cette fin qui est primordial et qui doit constituer la complexité du fond du film. Cela n’arrive jamais et l’on sait pratiquement dès le début comment cela va se finir.

Pourquoi tant de récompenses ?

Trois Golden Globes, le prestigieux Producers Guild Award, quatre nominations aux Oscars dont « Best Picture » et de multiples autres récompenses. Si l’on ne peut pas reprocher beaucoup de choses à l’interprétation sans faille des deux protagonistes, Viggo Mortensen et Mahershala Ali, bien que l’on se demande encore ce que ce dernier fait dans les catégories « second rôle » alors qu’il possède clairement un premier rôle, la complaisance grandiose qui existe auprès de ce film étonne, surtout dans une année où le thème de l’exclusion raciale est très présente et dans des films à la fois mieux construits techniquement et plus aboutis dans la réflexion que Green Book. On peut ainsi s’étonner de voir The Academy le préférer à If Beale Street Could Talk, petit bijou émotionnel de Barry Jenkins, cité seulement trois fois aux Oscars et non dans la catégorie reine. Widows ou encore Sorry To Bother You, totalement snobés, sont sans aucun doute beaucoup plus engagés politiquement. En 2019, il apparaît ainsi étonnant que les Oscars paniquent et, ayant presque une honte de voir s’écarter une partie de son public, décide de choisir des œuvres beaucoup plus consensuelles là où la cérémonie a toujours su faire de la place à des messages progressistes. Pas plus tard que l’année dernière, The Shape of Water, qui mettait en scène l’histoire d’amour naissante entre une personne sourde et muette et un amphibien et se faisait l’écho d’un message de grande tolérance envers la différence, remportait l’Oscar du meilleur film. Ce serait un énorme pas en arrière que de voir Green Book s’imposer devant un BlacKkKlansman cette année, tant il semble inoffensif dans une Amérique où les racistes se sentent (trop) à l’aise depuis la victoire de Donald Trump. Si même Hollywood n’arrive plus à percer les lignes ennemies intolérantes et s’agenouille devant elles, que restera-t-il ?   

Nicolas Mudry