Florence Lawrence, « La Femme aux mille visages »

1938. Année non bissextile. Le 28 décembre, un mercredi, une star du cinéma s’éteint. Mais plutôt que de filer vers le Vahlalla, elle a plongé dans les limbes de l’oubli. Elle y est d’ailleurs tombée bien avant de s’éteindre, car elle ne passait déjà plus beaucoup de temps sur les plateaux de cinéma lorsqu’elle trépassa. Celle qu’on appelait la « Biograph girl » ou même « La femme aux mille visages » serait donc morte dans l’oubli. Oui c’est bien beau vous allez me dire, mais ce n’est pas la première vedette du cinoche qui est aussitôt oubliée après avoir connu son moment de gloire ! Et bien justement si, c’est la première. Et c’est aussi tout simplement la première star du cinéma.

ACCROCHE TON CHARIOT A UNE ETOILE

Notre petite étoile filante est apparue en ce bas monde le 2 janvier 1886 sous le nom de Florence Annie Bridgwood dans l’Ontario au Canada. Sa maman est une comédienne de Vaudeville connue sous le nom de Lotta Lawrence. Dès ses trois ans, elle est à son aise sur les planches et enchaîne spectacles de danse et cours de chant, avant de commencer à jouer au théâtre, le tout en compagnie de sa mère. Elle a très vite du succès et se fait déjà surnommer « Baby Flo, l’enfant prodige » à 6 ans.

En 1906, Lotta et sa fille arrivent à New York, l’enfant prodige prend le nom de scène de sa maman et se fait donc appeler Florence Lawrence. La belle blonde au menton échancré débute tranquillement sa carrière cinématographique. Elle commence par travailler pour le studio de Thomas Edison puis pour la Biograph Company de D.W. Griffith (Futur réalisateur de Naissance d’une nation). Elle y tient des rôles principaux et y joue aussi bien des mères de familles que des grandes dames historiques ou littéraires telles que Cléopâtre ou Juliette. Cependant jusqu’alors, les acteurs sont tous anonymes ce qui fait qu’en 1909, et malgré son apparition dans plus de 50 métrages, la belle est admirée par le public mais n’est connue que sous le surnom de «la Biograph Girl». En effet, les vedettes ne sont que des visages, des figures, sans paroles. Et les premiers acteurs ne sont pas crédités par leur nom car le cartel Edison Trust qui contrôlait l’industrie du film craignait, à juste titre, que la notoriété leur fasse prendre le melon et qu’ils exigent plus d’argent. (Griffith payait à Lawrence la coquette somme de 25 dollars par semaine, soit environ 660 dollars en 2018.) Mais son talent naturel et sa beauté fascinent le public qui assaillit la Biograph Compagny de lettres pour savoir le nom de la bougresse.

Florence en recherche de gloire, commence à aller voir ailleurs pour trouver d’autres rôles, ce qui ne plaît pas à Griffith qui la vire. En février 1910, elle est embauchée par Carl Laemmle, réalisateur et cofondateur d’Universal Pictures qui la surnomme : «la plus grande actrice de cinéma au monde». Elle travaille désormais au sein de la Independent Moving Picture Company (IMP). Le réalisateur veut bousculer l’industrie et s’attaquer à l’Edison Trust. Et plutôt que de se contenter de clamer haut et fort que l’ingénue de la Biograph Company travaillerait maintenant au sein de IMP, il organise une supercherie publicitaire en trois actes, empreinte de sensationnalisme et de pathos digne d’un mélodrame Hollywoodien pas piqué des hannetons :

ACTE 1 – Une rumeur lancée par personne d’autre que le producteur et son gros cigare affirme que la « Biograph Girl » est morte dans un accident de tramway. La nouvelle est alors relayée par tous les journaux du pays.

ACTE 2 –   Il se rue ensuite pour contre attaquer sa propre propagande, Il publie une annonce dans un journal industriel pour démystifier le récit. L’annonce utilisait le nom de l’actrice, disant que « Miss Lawrence » serait bigrement bien vivante et que celle qu’on surnommerait désormais la « IMP Girl » allait apparaître dans son nouveau film et que cette histoire de tramway était le fruit de stupides mensonges lancés par les studios rivaux de IMP. Le visage de la « Biograph Girl » a désormais un nom. Habile.

ACTE 3 – La dernière partie du spectacle fut quelque chose de totalement unique. Pour que le public puisse voir l’actrice en chair et en os, et pour faire la promotion de son film, Laemmle s’arrange pour que Florence Lawrence fasse une apparition publique à Saint Louis. Le 25 mars 1910, le train entre en gare, Flo est accueillie par une foule en délire, qui, selon la légende, dans la cohue, lui aurait arraché un bouton de son manteau. Oh le délire. Le journal local déclare qu’il y avait autant de monde pour accueillir son train que lors de la dernière visite du président William Howard Taft, président tout aussi oublié que notre protagoniste. La starlette fut effrayée par ces enragés et trouvait cela bien étrange qu’une foule vienne accueillir quelqu’un qu’elle n’avait vu seulement sur des images. Et bien ma belle tu verrais notre époque. Ce que le monde et Lawrence aussi ignoraient à ce moment-là, c’est que la première star hollywoodienne est née.

« Miroir, Miroir, qui est la première vedette du cinéma ? »


UNE STAR EST NEE

Plus tard, dans cette même année, elle devient le premier acteur à avoir son nom dans les crédits d’un film. Laemmle a créé de cette manière le « star système », et le culte de la célébrité cinématographique n’a pas tardé à s »emballer. Dès 1912, elle fait la couverture de magazines de cinéma et gagne 500 dollars par semaine (environ 12 000 Dollars aujourd’hui). Le pauvre facteur commence à avoir des difficultés avec l’abondance de courrier de fans. La renommée de la marque Lawrence qui s’est immédiatement traduite par des retombées financières a obligé les boss des studios à faire ce qu’ils redoutaient à savoir promouvoir leurs propres stars. Le Cinoche n’a pas vingt ans et Mickey n’existe pas encore que le pognon a déjà pris le pouvoir. Les acteurs qui étaient jusqu’alors filmés dans de longs plans sont maintenant mis en avant avec des gros plans, popularisés par D. W. Griffith, pour être mieux vus. Florence Lawrence est au sommet de sa carrière, elle est la diva de son époque.

Tout roule si bien pour elle qu’elle a le temps pour s’adonner à une autre de ses passions. En effet, outre un joli minois gravé sur pellicule et un talent naturel d’actrice, elle fut aussi un inventeur passionné d’automobile. Elle a créé le « bras de signalisation automatique », l’ancêtre du clignotant, le truc qui clignote et prévient quand on tourne mais que beaucoup oublient de nos jours. En appuyant sur un bouton, un drapeau se soulevait ou s’abaissait sur le parechoc arrière indiquant le sens de rotation de la voiture. Elle a aussi mis au point un système de freinage fonctionnant sur le même principe, en appuyant sur un bouton un signe « STOP » apparaît sur le parechoc arrière. Mais la starlette n’a jamais pris la peine de déposer des brevets et n’a donc jamais eu la reconnaissance qu’elle méritait et n’a rien touché de ses inventions. Ironique. Sa maman aussi s’est illustrée dans l’invention automobile avec les premiers essuie-glaces électriques en 1917 mais n’a jamais eu la reconnaissance non plus.

Femme au volant


ETOILE FILANTE

A l’apogée de son succès, elle devient aussi la première femme à fonder sa propre société de production. Mais l’histoire est bien trop belle jusqu’à maintenant et en 1915, alors qu’elle commence à se faire éclipser par d’autres vedettes du cinéma muet comme Charlie Chaplin ou Mary Pickford qui commencent à faire parler d’eux, elle subit un grave accident sur le tournage d’une cascade de feu et se brûle les ailes. L’incident fait vaciller aussi bien sa carrière – elle est pétrie de douleur et alitée pendant des mois – que sa vie sentimentale, son mariage prend l’eau. Elle découvre alors la face cachée de la thune et de la gloire. Elle a déjà le carnet de bord bien rempli mais subit deux autres mariages, un la quitte ne la trouvant plus aussi belle qu’avant et l’autre est alcoolique et violent et leur mariage ne dure que 5 mois. Et bien entendu, elle perd sa fortune. Elle récolte ainsi le titre de la première star déchue, elle est la première idole à voir à quelle vitesse les projecteurs de la gloire peuvent s’éteindre

Elle tente un premier retour en 1921, malgré ses cicatrices physiques et psychologiques mais les studios ne reconnaissent pas son nom. Caustique. Un journaliste dit alors d’elle qu’elle a « le look d’une femme qui sait ce que c’est que de se battre pour un combat perdu ». En 1924, elle fonde ses espoirs en la chirurgie plastique dans l’espoir d’opérer un retour en arrière. En vain. Défigurer, elle finit par travailler uniquement dans des films de série B pour de la figuration. En 1927, le cinéma se met à parler et à faire du bruit, et les visages sans sons disparaissent. En 1936, Louis B. Mayer, cofondateur de la MGM et gentilhomme offre à Lawrence, comme à d’autres vedettes réduites au silence par l’apparition du parlant, un salaire de 75 dollars par semaine pour de la figuration dans ces films. Elle travaille comme extra et n’est pratiquement jamais créditée, et est souvent coupée au montage. En 1937, on lui diagnostique une maladie rare de la moelle osseuse incurable à l’époque.

Le 28 décembre 1938, Florence Lawrence ne se présente pas sur les plateaux de la MGM. Elle se produit depuis ses trois ans. Elle a 52 ans et déclare sur une note : « Je suis fatiguée. J’espère que ça marche », avant d’avaler un cocktail préparé à base d’insecticide pour fourmis et de sirop pour la toux. Fatal. Elle est retrouvée et transportée en vain à l’hôpital de Beverly Hills où elle lâche la rampe, cette fois pour de bon. Elle meurt ruinée et le peu qu’elle a, elle le laisse à son colocataire Bob. Sa collègue, la vedette Mary Pickford, membre de la Biograph Company et directrice du fond d’aide au cinéma paye son enterrement, mais pas la pierre tombale. Elle est inhumée dans une tombe anonyme du cimetière Hollywood Forever, section 2W, espace 300, non loin de Jayne Mansfield, Johnny Ramone ou du chien qui jouait Toto dans le Magicien d’Oz. Celle qui a brillé au tournant des années 1910 est plongée dans l’obscurité. Jusqu’en 1991 où un acteur britannique, Roddy McDowall, a payé pour une pierre tombale commémorative où l’on peut lire : « The Biograph Girl / The First Movie Star ».

Anonymement tellement adorée par le public américain, à l’affiche d’un nombre incalculable de films, première vedette du cinéma, reconnue par les cinéphiles du monde entier, inventeur d’outils encore aujourd’hui utiles à notre société et usant de de la chirurgie plastique avant que cela ne soit à la mode. Il n’y a pas de lézard c’est pas du scrofuleux tout ça et pourtant, l’absurdité de la vie fait que personne ne se souvient de Florence Lawrence, la femme aux mille visages. Alors, comme l’a dit un autre monument du cinéma, Georges Abitbol, élu homme le plus classe du monde : « Monde de merde ».

Axel DAVID