Le désert alimentaire : un phénomène nord-américain ?

Déserts alimentaires identifiés en 2015 par le ministère de l’agriculture américain (USDA) (source:https://www.ers.usda.gov/data-products/food-access-research-atlas/go-to-the-atlas/)

Le début de la richessela légèreté de la richesse peut se mesurer à ceci : se servir dans un rayon de produits alimentaires sans regarder le prix avant.” énonce Annie Ernaux dans Regarde les lumières mon amour (2014). Pourtant, aux États-Unis, pays de l’abondance, la nourriture ne coule pas à flot.

Notion à la mode ou réalité géographique ? État des lieux des études actuelles en sciences sociales

Notion à la mode, le désert alimentaire n’en demeure pas moins un concept opératoire en ce qui concerne le rapport entre mobilité et fragmentation socio-spatiale. Plusieurs définitions institutionnelles peuvent être citées.

Ainsi, le désert alimentaire se définirait “au sens strict, (comme) un secteur où les habitants n’ont accès à aucun commerce d’alimentation. Sur le plan urbanistique, (par la prévalence) d’un secteur monofonctionnel, dépourvu de la plupart des services. D’un point de vue de santé publique, il s’agit d’une zone dépourvue de sources d’aliments sains à un coût acceptable – notamment, fruits et légumes frais, – et dont la population est défavorisée socio économiquement.” (Sources : Vivre en Ville, d’après Québec. OQLF, 2012 ; Québec. INSPQ, 2013.)

Aux États-Unis, la notion apparaît officiellement en 2009 dans le rapport du Ministère de l’Agriculture intitulé “Accès à une alimentation bon marché et nutritive : mesurer et comprendre les déserts alimentaires et leurs conséquences. Un désert alimentaire y est défini comme “un endroit aux États-Unis où l’accès à une alimentation bon marché de qualité est limité, plus particulièrement les endroits comprenant une majorité de quartiers et de communautés à faible revenu (au moins 20% des familles)”. Un certain nombre de zones situées à plus d’un mile d’un supermarché en zone urbaine manifestent une accessibilité réduite notamment en raison d’un manque de transport en commun. Les consommateurs se tournent donc vers des produits de faible qualité nutritionnelle de type boissons gazeuses, prêt-à-manger, confiseries industrielles ou bien quelques conserves. Ces produits à faible coût sont en effet facilement accessibles dans les rares lieux de vente.

Les paradoxes de l’abondance: genèse d’un processus spatial et de ses acteurs

Plus qu’un vide alimentaire, l’alimentation y est déséquilibrée de sorte que ce déficit chronique a des conséquences sanitaires comme l’augmentation de l’obésité. Il s’agit alors davantage de mesurer l’intensité de la malnutrition au regard des inégalités socio-économiques. Dès lors, la notion de désert s’inscrit dans les revendications liées à une plus grande justice sociale.

La notion a en effet particulièrement été étudié au Québec où ce processus de marginalisation est présenté par les autorités publiques comme la conséquence d’un aménagement déséquilibré du territoire. En effet, selon les rapports produits par les autorités, environ 40 % des montréalais habitaient en 2010 dans un désert alimentaire. A titre d’illustration visuelle, la carte présentée ci-dessous permet d’évaluer la diversité des espaces concernés tant du point de vue urbain (représenté en rouge) que rural (représenté en rose) dans les agglomérations de Montréal et de la ville de Québec :

La sécurité alimentaire révèle des enclaves territoriales où s’immisce la précarité alimentaire. Les pays développés nord-américains sont confrontés aux limites de leurs modèles de développement. La malnutrition touche alors particulièrement les territoires qualifiés de shrinking cities (villes en déclin) en prise à une désindustrialisation et à des problèmes de requalification urbaine, à l’image de la ville de Détroit, aux États-Unis.

L’espace, entre capital économique et réseau social

Il convient pourtant de nuancer cette vision univoque du désert alimentaire. Certes, les études mesurent l’accès en terme de distance mais démontrent également l’absence de corrélation systématique entre les moyens économiques des habitants et la proximité de commerce d’alimentation.

Néanmoins, certaines études omettent une dimension primordiale, celle du statut social et des discriminations socio-raciales qui peuvent présider ou être liées à ces inégalités d’accès. De fortes corrélations existent entre la présence de groupes ethniques (hispaniques ou afro-américains) et la classification en désert alimentaire. Selon des statistiques fournies par la ville de Chicago, 44% d’enfants d’origine hispanique et 42% d’enfants afro-américain sont obèses alors que seulement 9% des enfants blancs et 3% des enfants d’origine asiatique le sont. 500 000 habitants, principalement afro-américains, vivraient à Chicago dans un désert alimentaire où l’offre alimentaire est sureprésentée en fast-food.

Quand la ressource alimentaire se privatise

Ce phénomène pose la question de la gouvernance alimentaire dans la mesure où des groupements d’acteurs tentent de pallier les déficits d’équipements commerciaux. Les déserts alimentaires s’inscrivent de fait dans le processus de néolibéralisation de la ville. Rentabilisation et optimisation des espaces commerciaux apparaissent comme les maîtres mots de l’implantation commerciale. Les grandes surfaces ne s’implantent dès lors plus dans ces espaces périphériques puisque la clientèle, composée en majorité de ménages à faible revenu, ne leur permet pas de satisfaire une logique de profit. Cette sélectivité spatiale contribue à accentuer la périphérisation de territoires qui se voient alors taxés de désert alimentaire.

Un terme à nuancer

L’aspect métaphorique du terme tend à occulter le caractère protéiforme pris par les différentes situations en terme d’offre alimentaire. Plus qu’un désert, le terme tend à désigner des inégalités d’accès, liées à des phénomènes sociaux, urbains et économiques. Dès lors, l’espace caractérisé n’est ni homogène ni continu. Des différences intra urbaines, à l’échelle du quartier, viennent nuancer cette vision uniforme du territoire.

L’usage de ce terme doit se faire dans un cadre restrictif afin d’éluder tout misérabilisme social qui contribuerait à cataloguer ces espaces comme ceux d’une relégation sociale ou politique. Ces territoires ne sont ni des “oasis de malbouffe” ni des “marécages alimentaires” comme l’énonce Joël Thibert. Enfin, il convient de ne pas omettre le rôle des campagnes de sensibilisation, notamment initiées par l’ancienne première dame, Michelle Obama qui visent à responsabiliser les habitants en ce qui concerne leur pratique alimentaire.

Initiatives locales et réappropriation sociale de l’espace

Les initiatives locales permettent-elles d’enrayer la marginalisation de ces territoires ? C’est en replaçant dans la perspective du droit à la ville promue par Henri Lefebvre puis par David Harvey que les habitants, par leurs stratégies, font émerger de nouvelles pratiques alimentaires. Ces formes de mobilisation mettent en avant de nouveaux modèles d’aménagement et passent tout d’abord symboliquement par une valorisation des réseaux sociaux. C’est pourquoi les associations locales organisent des événements tels que les soupes populaires ou bien la mise en place d’épiceries solidaires. L’exemple des mobiles grocery bus/store (marchés mobiles) mis en place en 2013 dans la municipalité de Chicago contribue à la refonte d’un lien social entre habitants, agriculteurs et commerçants locaux qui échangent de manière directe des produits frais. Au-delà d’un défi de santé publique, le Urban Growers Collective promeut l’éducation et la justice alimentaire comme un enjeu de gouvernance local. Cet engagement concrétisé par le slogan “the Growing Food and Justice for All Initiative (GFJI)” (l’initiative pour cultiver des denrées alimentaires et (favoriser)  la justice pour tous) réintroduit de la mixité sociale dans l’espace public qui est réinvesti de sa fonction de socialisation le temps de la distribution et des micro-événements associés au passage du mobile grocery bus/store (type ateliers de cuisine par exemple).

Rahm Emanuel, le maire de Chicago lors d’un passage du mobile grocery bus/store, le 22 août 2018 (Source:https://chicago.curbed.com/2018/9/6/17774364/urban-growers-collective-fresh-moves-market-cta )

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Bien plus, la multiplication des surfaces maraîchères en périphérie des villes témoigne de l’importance prise par ces initiatives locales. Celles-ci permettent alors d’alimenter des réseaux CSA (Community Supported Agriculture) qui s’affirment dans la même veine que les AMAP françaises. Ces circuits courts reconnectent les habitants aux producteurs de façon directe à l’image de la ville de Détroit qui voit fleurir le nombre de CSA sur son territoire comme le City Commons CSA regroupant des agriculteurs au sein d’une coopérative.

Néanmoins, il est nécessaire de questionner l’émergence de ces circuits courts dans la mesure où les prix restent élevés par rapport aux produits vendus en grandes surfaces. Ce type de réseaux locaux semble donc répondre aux attentes d’une minorité de la population ayant les moyens de plébisciter l’économie locale. Julie Guthman soulignait en 2014, dans un entretien accordé à La vie des idées, que les jardins potagers partagés constituent des réponses efficientes puisqu’ils permettent de cibler l’ensemble de la population, même la plus défavorisée, en garantissant des denrées alimentaires à des prix abordables. Cependant, la géographe souligne que le mouvement pour une alimentation alternative et juste n’en est qu’à ses prémices et ne constitue qu’un marché de niche aux États-Unis.

L’agriculture urbaine comme réponse durable ?

Nouveau concept, l’agriculture urbaine constituerait un projet urbain alternatif pour ces espaces en déshérence. Néanmoins, ces circuits courts sont menacés par des dynamiques spéculatives. Le cas de Détroit illustre la monétarisation de l’agriculture urbaine solidaire. L’acquisition par le  millionnaire John Hantz de plus de 1500 parcelles en 2012 en vue de la réalisation de la ferme Hantz Woodlands démontre les ambiguïtés d’une politique locale favorisant l’agriculture urbaine. Cette ferme commerciale a suscité de vives critiques. Les militants locaux dénoncent un accaparement et une privatisation des terres qui fragilisent les initiatives locales. Ainsi, le film Land Grab permet d’appréhender les jeux d’acteurs de manière fictionnelle tout en portant un message implicitement vindicatif à l’encontre du projet de Hantz.

L’exposition Capitale Agricole qui s’est tenue au Pavillon de l’arsenal à Paris jusqu’au 17 février, soulignait l’enjeu actuel de l’agriculture urbaine tant d’un point de la durabilité du modèle urbain que de l’alternative au modèle capitaliste. Il convient alors de s’interroger quant à une éventuelle extension du phénomène en France où des logiques de rationalisation de l’offre commerciale s’opèrent au même titre que dans l’espace nord-américain et cela dans les centre-bourg ou bien les espaces périurbains.

Inès Delépine

Quelques éléments de bibliographie :

http://www.revue-urbanites.fr/10-bernot/

https://www.citylab.com/equity/2018/01/its-not-the-food-deserts-its-the-inequality/550793/

https://chicago.curbed.com/2018/9/6/17774364/urban-growers-collective-fresh-moves-market-cta

https://www.theguardian.com/society/2018/may/15/food-apartheid-food-deserts-racism-inequality-america-karen-washington-interview

–  http://www.foodispower.org/food-deserts/  

https://www.inspq.qc.ca/pdf/publications/1728_AccessGeoCommAlimentQc.pdf   (carte visible à la page 26)

http://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/desert-alimentaire

https://www.nouvelobs.com/rue89/rue89-american-ecolo/20110513.RUE1154/dans-les-deserts-alimentaires-americains-l-obesite-prospere.html

https://laviedesidees.fr/Militantisme-et-alimentation-alternative-aux-Etats-Unis.html#nb7http://www.landgrabfilm.com/

https://www.ers.usda.gov/data-products/food-access-research-atlas/go-to-the-atlas/

– Thibert Joël, 2012, “Making local planning work for urban agriculture in the North American context: A View from the ground”, Journal of Planning Education and Research, n°32, 349-357.

-Henri lefebvre, 1968, Le Droit à la ville, Paris, Anthropos (2e ed.) Paris, Ed. du Seuil, coll. « Points »

-David Harvey, 2015,Villes rebelles. Du droit à la ville à la révolution urbaine [« Rebel Cities: From the Right to the City to the Urban Revolution »], trad. de Odile Demange, Paris, Éditions Buchet/Chastel, 304 p.