Le post-conflit en Colombie : entre processus de pacification et conflits fonciers

En 2016, les pourparlers entre le gouvernement Santos et les FARC (force armée révolutionnaire colombienne) aboutissaient sur une démobilisation de la guérilla marxiste. Certains analystes s’accordent pour dire que cette date constitue un tournant dans le conflit qui dure depuis les années 1970. Cependant, il n’existe pas de rupture radicale entre période de guerre et période dite de post-conflit. La démobilisation du groupe armé marxiste ne signifie pas pour autant une baisse de la violence, d’autant plus que son acceptation par la population n’est pas unanime. Ainsi, pour comprendre le « post-conflit » en Colombie, il convient d’abord de revenir sur l’origine du conflit.

Quelques années après la Seconde Guerre mondiale, l’assassinat du président Jorge Eliécer Gaitan, membre du parti libéral, provoque des émeutes d’une grande violence. La répression de ces émeutes par les conservateurs au pouvoir va transformer la situation en véritable guerre civile opposant la droite catholique conservatrice à une gauche libérale. Ce conflit va être connu comme la période de la « Violencia », la violence, et va poser les bases de ce qui constituera par la suite le conflit armé colombien. En effet, à partir des années 1970, la Colombie connaît de nouvelles formes de violence, différentes de celles liées à la guerre civile ; elles sont le fait de multiples acteurs : organisation de guérillas communistes, groupes paramilitaires d’extrême droite, à partir des années 1980, et les forces publiques qui entretiennent avec ces acteurs des relations ambiguës. La violence et la terreur ont fait des millions de victimes, on compte 700 000 homicides entre 1975 et 2012 dont un tiers directement lié aux conflits armés.

Ainsi, avec les démobilisations des groupes paramilitaires et depuis la négociation de paix avec les Farc, nous serions rentrés dans une période de paix en Colombie. L’objet de cet article est à la fois de questionner le processus de pacification, c’est-à-dire comment des acteurs politiques ont investi ce problème public, puis dans un second temps, de souligner la place centrale des conflits fonciers dans l’avant et dans le post-conflit. Pour cela, nous allons nous appuyer essentiellement sur les travaux des chercheurs en sciences sociales, le documentaire de l’Université de Carthagène « Esta tierra no es suya » et enfin, sur nos observations personnelles dans le département du Magdalena, Bolivar et du César.

Les processus de négociation entre les autorités publiques et les groupes armés.

Les neufs gouvernements qui se sont succédé entre 1982 et 2016, ont tenté de mener des négociations avec les différentes organisations armées. Les Farc sont les plus connus car ont fait l’objet d’une forte médiatisation avec l’accord de paix, il existe néanmoins de nombreux autres groupes comme l’ELN (armée de libération nationale, marxiste) ou l’AUC (autodéfenses unies de Colombie, conservateur et anticommuniste). Les premières tentatives ont été menées très tôt, sous le gouvernement Betancur entre 1982 et 1986, mais ont été inefficaces car mal conduites. Nous nous intéresserons donc aux négociations à partir du gouvernement Uribe (2002-2006/2006-2010) puis du gouvernement Santos, (2010-2014/2014-2018) qui constitue un tournant dans les politiques de négociation de l’État Colombien.

Alvaro Uribe, candidat du parti Centre démocratique qu’il a lui-même fondé, accède à la présidence de la République le 26 mai 2002. On pourra situer ce parti politique à droite sur l’échiquier politique avec une certaine tendance populiste. Ses politiques de négociation vont d’abord se faire avec les groupes paramilitaires et permettront la démobilisation de plus de 31 000 membres. Cependant, Uribe ne va pas entamer des négociations avec les guérillas marxistes (Farc et ELN) et va même mettre en place des offensives pour éloigner celles-ci des grandes villes du pays. Ce phénomène va accentuer la violence, car les guérillas reléguées dans la périphérie vont utiliser les prises d’otages pour éviter les opérations militaires. En 2006, Uribe est réélu et ne met pas en place des pourparlers de paix avec les groupes armés. La violence et le taux d’homicide ne cessent d’augmenter. Une des causes explicatives est le fait que les paramilitaires démobilisés sous le premier mandat d’Uribe sont en réalité encore très actifs après leur démobilisation. D’autre part, l’ELN et les FARC s’affrontent dans certaines régions du pays et ce jusqu’en 2013, date d’un cessez-le-feu.

En 2010, Juan Manuel Santos succède à Uribe. Soutenant dans un premier temps son prédécesseur, il va peu à peu rompre avec la vision d’Uribe concernant le processus de paix. Dès les premiers mois de son mandat, et ce jusqu’en 2012, Santos va négocier secrètement avec la guérilla des Farc pour obtenir une démobilisation et un cessez-le-feu. En 2014, les Farc déclarent un cessez-le-feu, le gouvernement répond en 2016 par une suspension des bombardements, suivie par un cessez-le-feu bilatéral et l’accord final en novembre 2016 à Carthagène. Cependant, Uribe, qui constitue à présent l’opposition au gouvernement, voit très mal cet accord et il est suivi par une grande partie de l’opinion publique. Le président Santos veut soumettre l’accord à un plébiscite populaire pour légitimer celui-ci. Le « oui » était majoritaire dans tous les sondages d’opinion, cependant à la question « Soutenez-vous l’accord final d’achèvement du conflit et de construction d’une paix stable et durable » le non l’a emporté à 50.21% contre 49.79% oui. À noter que plus de 62% de la population se sont abstenus. Pour les partisans de l’opposition, cet accord serait beaucoup trop laxiste minimisant les peines accordées aux Farc ; de plus, l’accord contient une participation politique légale avec des sièges au Parlement et des aides financières pour les ex-guérilleros. Cette opposition entre les « oui » et les « non » a pu être visible à travers nos observations sur le terrain.

Encadré numéro 1


Nous sommes dans une voiture pour nous rendre à Santa Marta, nous prenons un service « doors to doors » pour nous y rendre. Après avoir discuté avec Roman le chauffeur et Antonio l’autre voyageur, nous abordons la question du processus de paix qui a permis de circuler normalement sur la route que nous empruntons, chose impossible avant l’accord car les affrontements se déroulaient dans le département du César.


Roman, chauffeur, né à Santa Marta : Pour moi le processus de paix a été trop coûteux, ils ont fait beaucoup trop de concessions pour arriver à cet accord.


Antonio, étudiant en communication sociale, mémoire sur le post-conflit à Los Montes de Maria : Je ne suis pas d’accord avec toi, cela a permis de pouvoir circuler librement, et d’arrêter les violences dans ces régions.

Cette opposition entre deux individus est significative du débat qu’a suscité cet accord encore actuellement. Les propos recueillis ici sont à comprendre selon l’origine et la trajectoire de ces deux colombiens. Pour Antonio, qui vivait dans une « hacienda » à la campagne, la présence des Farc a contraint les populations agricoles à quitter leurs terres, il nous explique que son grand père a disparu et qu’il ne l’a toujours pas retrouvé. Il nous confie que « les guérilleros venaient sur les terres et menaçaient les paysans en les obligeant à quitter leurs terres sous 24 heures sinon ils les tuaient ». Sa maturité vis-à-vis de l’accord tient aussi du fait qu’à la différence de Roman, il a suivi des études de journalisme et essaie de prendre du recul vis-à-vis des discours de l’opposition. De l’autre côté, Roman, qui a grandi à Santa Marta, est frustré comme une partie de la population car ayant connu de fortes violences, ils ont l’impression que les coupables ne sont pas jugés ni condamnés.

À présent, l’élection d’Ivan Duque, dauphin d’Uribe constitue un changement majeur dans le processus de paix. Élu par les partisans du « non », il faudra suivre de près sa politique en matière de réinsertion des ex-guérilleros et les négociations avec les groupes armés encore actifs. En effet, les pourparlers avec l’ELN n’ont jamais abouti et le conflit n’est pas totalement terminé.

Les conflits fonciers comme origine et perpétuation du conflit

Selon Jacobo Grajales, chercheur en sciences politiques dont les travaux portent essentiellement sur les thématiques de la terre dans le conflit armé colombien, « La dimension agraire du conflit armé colombien est fondamentale. C’est en grande partie l’inégalité de l’accès à la terre qui permet de comprendre l’apparition des acteurs armés et l’ancrage de l’État dans le territoire » . Ainsi, la question de l’agriculture paysanne et de l’accès à la terre est centrale pour comprendre le conflit armé en Colombie. Néanmoins, nous allons analyser à travers l’exemple de la région de Los montes de Maria situé entre le département de Sucre et de Bolivar, que la dimension agraire continue d’être l’objet du conflit même après les accords signés avec les Farc et les démobilisations des groupes paramilitaires.

La présence des groupes armés va contraindre les paysans à quitter leurs terres, d’abord avec la guérilla des Farc puis avec les groupes paramilitaires. Des syndicats paysans vont être créés pour militer afin de récupérer les terres volées. Cependant, les groupes paramilitaires voient cela comme un soutien de la société civile à l’insurrection de gauche et vont assassiner les leaders de ces syndicats. Ces populations sont donc déplacées de leurs villages par les groupes armés et doivent se réfugier dans les grandes villes du nord du pays comme Carthagène ou Baranquilla, où ils sont relégués dans les bidonvilles. Dans le reportage réalisé par l’Université de Carthagène, un paysan interviewé montre que les paysans ont été aussi persécutés par l’armée. Chassés de leurs villages, ils prenaient avec eux de la nourriture. Mais aux points de contrôle de l’armée, celle-ci les soupçonnait de ramener des vivres aux groupes armés. « Si nous avions 10 livres de riz, ils nous enlevaient 7 livres. Il ne nous en restait que trois. Parce qu’ils se demandaient pour qui était toute cette nourriture ? De fait, les populations déplacées prenaient le minimum nécessaire ». Ainsi, dans la région de Montes de Maria, ces déplacements forcés firent plus de 237 000 victimes et facilitèrent l’abandon de 100.000 hectares de terres.

La démobilisation des groupes paramilitaires sous le mandat Uribe ne suppose pas pour autant une réappropriation de leurs terres par les paysans. En effet, même démobilisés, ces groupes restent très influents et continuent de menacer les paysans qui tentent de revenir sur leurs terres. Néanmoins, en 2011, la politique phare de Santos qui se présente comme un partisan du « post-conflit » est la restitution des terres. Cette politique publique vise à l’identification des victimes de déplacements forcés ayant perdu le contrôle de leurs terres et ouvre la voie à la restitution de celles-ci. Cependant, Grajales va montrer que ces « nouvelles dispositions ne remettent pas en cause la structure des inégalités et des hiérarchies sociales issues du conflit armé ». En effet, d’autres acteurs vont profiter de cette situation, notamment les grandes entreprises colombiennes ou étrangères d’agro-alimentaire qui vont investir dans ces terres pour produire de l’huile de palme entre autres. L’État a tout intérêt à ce que de grands groupes investissent sur son territoire, et cela participe aux discours du « post-conflit » mobilisés par une certaine élite politique pour attirer des investissements étrangers. De fait, en favorisant le modèle agro-alimentaire, l’État exclut les paysans victimes des déplacements forcés.

Le post-conflit est en réalité bien plus complexe qu’il n’y paraît. Le discours faisant de la Colombie un pays pacifié qui aurait rompu avec son passé violent, est erroné. La violence n’est plus aussi généralisée mais existe toujours, notamment dans la gestion des conflits fonciers. De plus, la violence physique n’est pas la seule. Lorsque les populations qui ont été déplacées ne récupèrent pas leurs terres, celles-ci vivent aussi une violence sociale et symbolique très forte. De plus, cet article s’attache aussi à montrer qu’il n’existe pas de frontière réelle entre les différents acteurs. Placer l’État comme le « défenseur » face à des groupes armés n’est pas le bon point de vue à adopter puisque, dans certains cas, notamment celui de l’appropriation des terres, l’État a su profiter des violences de ces groupes pour faire venir des investisseurs étrangers. La formation du capitalisme en Colombie s’est donc fondée sur la contrainte et la violence.

Ivan Haverlant